‹ Lettres du Cardinal Mazarin pendant son ministáere (volume 3)Chapitre 52 sur 123 · À. MM. DE GRAMONT ET LIONNE · texte numérisé non relu

À. MM. DE GRAMONT ET LIONNE

Paris, 8 février 1 658.

(extrait.)

La lettre qu'il vous a pieu m'escrire en commun par le retour d'Atto ne m'oblige pas de m'estendre beaucoup dans la response. Je vous diray seulement que nous tirons un grand advantage du voyage do M. le Mareschal2 pour les raisons que je lui escris en particulier3, et qu'on ne peut rien adjouster à la satisfaction que le Roy a receue de sa conduite. Pour moy, je suis ravy de tout ce qu'il a faict et d'en voir la relation qui, sans le flatter, est une pièce tres-achevée.

J'attends à tous momens l'arrivée de Roussereau \ puisque je vois , par sa lettre du 22 [janvier], que vous luy faisiez espérer de le depescher trois ou quatre jours aprez; et comme, par les deux derniers ordi-

1 Parce qu'elle ne pourrait résister. 4 Voyez ci-dessus, p. a&8, la lettre de

2 On a vu, ci-dessus, que le maréchal de recommandation que lui avait donnée Ma- Gramont s'était rendu à Munich. zarin pour l'électeur de Mayence, auprès

3 Voy. ci-dessus, p. 296, la lettre du duquel il l'accréditait; cette lettre fait con- 6 février au maréchal de Gramont. naître l'objet de la mission de Roussereau.

naires, je n'ay receu aucune de vos lettres, je m'imagine, veu la ponc- Février i658. tualité avec laquelle vous prenez la peine de m'escrire toutes les sepmaines, que cela a procédé de m 'avoir mandé toutes choses par ledict Roussereau; mais, s'il [en] estoit autrement, il sera bon que vous fassiez diligence pour sçavoir ce que les depesches seront devenues, parce que, comme je vous ay desja marqué, Saint-Aubin 1 ne m'a rien envoyé autre chose, parles deux derniers ordinaires, qu'un paquet de Gravel.

Je vous diray aussy que, depuis le départ de Roussereau, je vous ay escrit par tous les ordinaires, sans compter la depesche que Parsod'2 vous doit avoir rendue et dont j'attends des nouvelles avec impatience. Il sera bon adjuster avec Saint-Aubin la voie qu'il devra tenir pour vous envoyer en diligence et en seureté les despesches que je luy adresse, car, m'ayant proposé des expédions pour cela, je luy fais response de vous en donner advis et d'exécuter ponctuellement les ordres que vous luy donnerez.

Je vous prie de faire payer vingt mille risdalles au ministre de Suéde, qui est accoustumé de recevoir l'argent que le Roy faict donner à son maistre, et vous recevrez bientost cent mille escus quej'ay faict partir, il y a deux jours, les ayant adressez au sieur Golbert, intendant d'Alsace, et luy ayant escrit de vous les faire tenir à Francfort sans aucun delay.

H ne se peut rien adjouster à la manière avec laquelle la reyne de Pologne agit pour la conclusion de la paix de la Pologne avec la Suéde, et j'ay sujet de croire qu'à l'arrivée du sieur Akakia à Posna3, il luy aura fourni de bonnes armes pour combattre avantageusement les partisans de la maison d'Austriche, aveugles à un tel point qu'ils préfèrent l'advantage de ladicte maison au repos de leur pays avec le re-

' Saint-Aubin était un des agents de Ma- '' Parsod ou Persod était un courrier

zarin; il résidait à Metz et transmettait au souvent cité dans les dépêches de Maza-

Gardinal les lettres d'Allemagne et toutes rin.

les nouvelles qu'il recevait. Les manuscrits 3 Posna ou Posen était capitale d'un

Clairambault . à la Bihiolhèque nationale, palatinat de la Grande Pologne. C'est

renferment un grand nombre de lettres de aujourd'hui lu capitale d'une province de

Saint-Aubin. Prusse.

Février |658. couvrcment de la Prusse et de Cracovie et la délivrance d'une armée qui les comble de misères et leur faict plus de mal que si elle estoit ennemie. J'ay escrit à ladicte reyne, de la part de Leurs Mtcz, et je mande toutes les sepmaines à M. de Lumbres fort en destail ce que j'estime à propos debvoir estre représenté à sa reyne.

Je vous prie de prendre grand soin qu'on ne descouvre dans vos maisons aucune des choses que je vous escris et que vous me mandez, car je sçay de certaine science que Pegnaranda prétend de sçavoir beaucoup de choses qui s'y passent, et quoyque je croye qu'il se flatte làdessus mal à propos, donnant avec trop de facilité créance à ce que le père Saria1 luy escrit pour faire valoir ses diligences et [persuader] qu'il ne se passe rien à Francfort qu'il ne pénètre, neantmoins, ce qui nous arriva à Munster, de quoy M. de Lionne est bien informé, nous doibt obliger à estre tousjours sur nos gardes. Pour cet effect, il seroit bon que les depesches que vous recepvez et les minutes de celles que vous m'envoyez ne demeurassent jamais entre les mains de qui que ce soit, que dans les vostres, à la reserve du temps nécessaire pour les chiffrer et deschiffrer.

Je craindrois fort que Croissy2 n'eust forgé des nouvelles à sa mode pour les donner à l'électeur de Mayence, ou au père Saria mesme3, faisant croire d'en avoir connoissance, par son adresse, dans vos maisons. Ce qui me faict avoir peine sur ce sujet, c'est que je sçay, à n'en

1 Le père Saria, dominicain espagnol, protégé du marquis de Castel-Rodrigo, qui l'avait recommandé à Penaranda, avait assez bien réussi à la diète de Ratisbonne, en i653, parce qu'il n'avait eu en face de lui que le sr de Vautort, ambassadeur français d'aussi peu d'intelligence que de mine, qui, au dire de plusieurs contemporains, n'était qu'un rr pauvre hère». A Francfort, il trouva à qui parler en la personne de Gramont et de Lionne, qui n'ignoraient pas ses menées secrètes et s'en moquent fréquemment. Le roi d'Espagne, ou le Pape qui ne refusait

rien à ce souverain, avait honoré ce moine de la dignité d'archevêque de Trani ; mais le présent de Sa Majesté Catholique était des plus minces, puisque le bon père. abandonna le revenu de son archevêché in partibus pour six cents écus , sa vie durant.

2 Fouquet- Croissy. (Voyez ci -dessus, p. 6a, 87 et 99.)

3 Penaranda n'avait pas tardé à s'apercevoir que le père Saria n'était qu'un extravagant , mais il avait à son service , comme agents secrets, d'autres moines plus sérieux et mieux informés.

pouvoir pas doubter, que le roy d'Espagne a faict remercier M. le Prince Février i658.

des services qu'il luy a rendus à Francfort sur le sujet de l'élection; car

il me semble de pouvoir soupçonner avec fondement que Groissy, qui

a correspondance avec ledict prince, quelque chose qu'il puisse asseu-

rer autrement, aura, par son ordre, parlé à l'elecleur de Mayence et à

d'autres pour aliéner leurs esprits des intentions de celte couronne et

les rendre favorables au roy de Hongrie. Je vous prie de vouloir faire

vos diligences pour descouvrir si je me suis trompé dans mon soupçon,

ou par quel moyen M. le Prince a pu rendre des services à Francfort,

desquels le roy d'Espagne le remercie.

Les advis que j'ay eus de plusieurs endroits, cette sepmaine, me confirment ce que je vous ay escrit la sepmaine passée, et en d'autres occasions auparavant, du peu de satisfaction que Pegnaranda a du roy de Hongrie et de son Conseil; car cette mauvaise intelligence s'augmente de plus en plus, ledict roy tesmoignant de n'estre pas disposé à faire si tost le voyage de Francfort, et pressant Pegnaranda d'y aller, plus, à ce que celuy-cy croit, pour se deffaire de luy, que pour estre persuadé qu'il puisse advancer l'affaire de l'élection, Sa Majesté Apostolique n'y allant point en personne.

Enfin il n'y a rien de si certain que le comte Portia, qui gouverne entièrement l'esprit dudict roy, quoy que, d'ailleurs, [il] ne soit pas un grand ministre , n'ayme pas les Espagnols et a grande adversion contre Pegnaranda et La Fuente, ne pouvant souffrir leur manière d'agir impérieuse et violente, et que non seulement ledict Portia et le roy de Hongrie, mais tous ceux qui composent son Conseil, sont fort mal satisfaicts de voir qu'aprez la naissance du prince d'Espagne, on ne leur a plus dict un seul mot du mariage de l'Infante; ce qu'ils prennent pour un grand mespris; et comme, lorsque ce mariage pouvoil donner la succession des royaumes d'Espagne au ro\ de Hongrie, luy et son Conseil se soumettaient aveuglement à toutes les volontez du roy d'Espagne, à présent que cette apparence, cesse, ny ledict roy de Hongrie, ny ses ministres ne se portent plus volontiers à la mesme sujétion et dévouement.

■ U Mil». — VIII. 3<)

IMPriMMUE KATIOVH | .

Février i658. Je sçay que Pegnaranda faisoit tous ses efforts pour obliger ledicL roy à l'aire le voyage de Francfort sans aucun retardement et ne laissoit aucune diligence en arrière pour faire une entrevue en passant avec l'électeur de Saxe; mais je sçay aussy qu'il n estoit pas asseuré d'en venir à bout; qu'il se meffie fort des électeurs de Saxe et de Brandebourg, et qu'il craint que le roy de Hongrie, soubz prétexte de l'approche des Turcs aux frontières de Hongrie, ne s'en retourne à Vienne pour s'accommoder avec la Suéde et terminer tous les différends qui causent la guerre dans le Nord, et ne songer qu'à restablir un profond repos en Allemagne qui luy donne lieu de tenir les grands Estats qu'il possède sans rien bazarder et avec l'amour et l'amitié de tous les princes et Estats de l'Empire.

Il est certain que Pegnaranda appréhende tout ce que dessus et mesme que le roy de Hongrie ne soit pas assez ambitieux pour souhaiter extraordinairement l'Empire. C'est pourquoy il faut que nous laschions d'en profiter par toutes les voyes possibles, et j'avais mesme songé que, si les pensées du roy de Hongrie et de son Conseil sont toutes tournées à la paix, il seroit tres-aysé d'establir une parfaicte intelligence avec cette couronne; et s'il vouloit passer plus outre à y faire une alliance, par le moyen des mariages dont je vous ay escrit par mes précédentes1, le Roy y entendra volontiers, et Sa Mld seroit, en ce cas, la première à se déclarer pour son élévation à l'Empire, et Elle pourroit EHe-mesme promettre assistance, si le royaume de Hongrie venoit à estre attaqué des armes ottomanes, ce que le roy [de Hongrie] tesmoigne d'appréhender.

Et afin qu'il ne pust pas tomber dans l'esprit de qui que ce soit que le Roy eust autre intention dans les facilitez qu'il apporterait pour lier une estroite union avec ledict roy de Hongrie que celle du repos de l'Empire et du repos de toute la chrestienneté, Sa Mt(i tomberoit aussy d'accord de faire, aprez, la paix avec l'Espagne, avec resolution d'y apporter toutes les mesmes facilitez qu'il pourroit faire dez-à-present, et

1 It s'agissait d'un projet de mariage du futur empereur avec Mademoiselle, fille du duc d'Orléans.

DU CARDINAL MAZAR1N. 307

ainsy un chacun seroit persuadé, et les ministres du roy de Hongrie Février t6&i les premiers, que ce que le Roy feroit avec Sa Mltl Apostolique ne seroit pas pour continuer, aprez, la guerre contre le roy d'Espagne, par l'apparence qu'il y auroit d'en pouvoir tirer de plus grands avantages que par le passé.

C'est estre bien hardy que de prétendre pouvoir conclure quelque chose, avec le roy de Hongrie, qui ne soit pas agréable au roy d'Espagne; mais Testât présent des affaires et le soupçon de Pegnaranda, que je vous en marque cy-dessus, donnent d'autant plus lieu de tenter la chose, que je ne vois pas que nous y hasardions rien du nostre, et que, le dessein estant conduit avec adresse et secret, le pire qu'il nous puisse arriver, c'est que le roy de Hongrie et son Conseil ne seront pas apparemment faschez des bontez que le Roy leur tesmoigne.

Si on pouvoit se fier à l'électeur de Mayence, il seroit le plus propre pour conduire une négociation de cette nature; mais il faudroit estre bien asseuré que l'engagement qu'il a avec les Espagnols ne fust tel qu'il le portast à leur donner connaissance de ce que vous luy auriez confié.

Je crois que vous pourriez, comme de vous, conférer de tout cecy avec MM. de Fùrstemberg et concerter ensemble ce qu'il seroit plus à propos de faire pour le bien public et pour [l'advantage]1 de cette couronne, Sa Mt,; se remettant à vostre prudence et à ce que vous croirezplus convenable de faire, estant sur les lieux et arrivant de jour à autre des accidens qui changent entièrement la face des affaires; el je vois à présent toutes choses en Allemagne en si grande agitation et si peu de fermeté dans les relations de MM. les Electeurs et autres princes, qu'il me semble qu'on ne doibt rien espérer ny désespérer, mais faire la guerre à l'œil et profiter, sans perle de temps, des conjectures qui se peuvent présenter, comme je suis asseuré que vous ferez beaucoup mieux que je ne les considère.

J'avois oublié de vous dire que le triomphe du comte Curtz a bien

' Mot non lu. Le sens est <;vi(temment avantage.

Février i658. paru aprez le départ de M. le mareschal [de Gramont]. Je sçais qu'il a iaict depescher un courrier à Prague avec des lettres de son maistre, qui asseurent positivement le roy de Hongrie de son service pour l'élection, et sa hardiesse s'estend jusqu'à conseiller le roy [de Hongrie] d'aller promptement à Francfort, et le conjure de prendre garde à sa seureté dans le voyage, luy ofî'rant pour cet effect toutes les forces qu'il a sur pied.

Le prince Ulric de Virtemberg est party ce matin, aprez avoir conclu le traité pour la levée de mille chevaux et de deux mille hommes de pied que Sa Mlé [le] charge de faire avec l'assistance que M. le duc l, son aisné , nous a promis de luy donner dans ses Estats. Il est parti fort satisfaict et avec raison, luy ayant esté accordé toutes les conditions qu'il pouvoit souhaiter2.

GLXI.

Bibl. nat., ms. f. fr. , Mélanges de Colbert, t. 5a, f° 6i v°; minute. — Aff. étr. , Angleterre, t. 69, f° 266; copie du temps.

À M. DE BORDEAUX

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