‹ Lettres du Cardinal Mazarin pendant son ministáere (volume 3)Chapitre 63 sur 123 · INTENDANT EN PICARDIE · texte numérisé non relu

INTENDANT EN PICARDIE

[Montreuil], ao mai i658.

(extbait.)

Le malheur qui est arrivé à M. le mareschal d'Aumont1 m'est d'autant plus sensible, qu'il n'a pas esté en ma puissance de l'empescher, quoyque je n'aye rien oublié pour luy faire cognoistre, par toutes les lettres que j'ay escrites au sr Talon , qu'il n'y avoit pas lieu de rien espérer de bon de cette entreprise; et lorsque je les ay veus persuadez du contraire, je n'ay rien oublié pour qu'ils le fussent aussy qu'il ne falloit rien hasarder sans avoir des ostages; mais il n'en faut plus parler et songer seulement à prendre la revanche de ce petit malheur à force ouverte.

Vous avez bien faict d'envoyer, preferablement à toutes choses, de l'argent pour donner une monstre aux Anglais et pour payer les nouvelles recrues; mais vous prendrez garde qu'on ne les doit payer que du jour qu'ils débarqueront à Mardik. Je vous dis cela, parce que j'ay veu dans le mémoire que vous m'avez envoyé, que vous mettez leur payement du jour de leur engagement.

1 Le Maréchal, trompé par de faux rap- perdu pour nous et que le Roi est à l'entour,

ports, tenta de surprendre Ostende, dont il le maréchal d'Aumont, gouverneur de Bou-

croyait qu'on lui ouvrirait les portes ; mais logne , étoit après pour surprendre Ostende ,

il tomba dans une embuscade et fut fait pri- dans laquelle il avoit une intelligence : mais

sonnier. Les ennemis du ministre ne man- elle s'est trouvée double. Il y est entré avec

quaient pas d'insister sur les malheurs du l'intendant de justice, M. Talon, et trois

commencement de cette campagne. Guy Pa- cents hommes suivis de quelques vaisseaux ,

tin écrivait le 2^ mai 1 658 : » Voici un beau où il y avoit plusieurs officiers et soldats du

commencement de campagne. Tandis que régiment des gardes , et plusieurs Anglois ,

nous marchandons Hesdin et que l'on fait qui ont ensemble été faits prisonniers. Voilà

courir le bruit qu'il n'est pas tout-à-fait une grande mortification.!!

Je vous diray, en passant, que je trouve bien grande la despense Mai i65& des voitures1, et il me semble que, puisque l'on en faict faire souvent, les maistres des bateaux les devroient faire à meilleur prix.

GLXXXVI.

Aff. étr., Angleterre, t. 69, f" 3i3-3i5. — Minute.

À M. DE BORDEAUX

Calais, ai mai i658.

(extrait.)

Je vous dirai premièrement que M. le Protecteur aura sujet d'estre fort satisfait lorsqu'il apprendra que le Roy a faict marcher son armée en deux corps, dont le plus grand est conduit par M. de Turenne, pour l'exécution du dessein projeté2, et quoyque la saison soit fort rude et qu'il ne cesse de pleuvoir depuis six jours, M. de Turenne, si quelque accident extraordinaire, impreveu, ne l'empesche, doit, demain soir, tenter le passage de la Colm auprez de Bergues. Les ennemis y ont desjà un corps assez considérable pour la defïendre; mais on a résolu d'opiniastrer un grand combat pour les forcer, tandis que M. Lockhart et M. de Castelnau, qui est desjà en marche, tascheront, du costé du canal qui va de Dunkerque à Bergues, du fort rouge et de l'estran3, de faire, au moins, une grande diversion des ennemis, qui donnera plus de facilité à M. de Turenne de faire son coup.

Je suis icy pour envoyer à tous moments ce qui peut estre nécessaire pour le bon succez de l'entreprise, et le Roy est dans toutes les impatiences du monde d'apprendre que les postes soyent pris pour former le siège, afin de se rendre en diligence à Mardick et dans le camp, et animer chacun par sa présence à bien faire son devoir.

Vous aurez beau champ de faire valoir à Son Alt. Sercnissime la

Le mot voitures a ici le sens de tram- nient au pouvoir d'achat des mélaiix pré-

ports par eau comme par terre; la phrase cieux, beaucoup plus cher que de nos jours,

indique qu'il s'agit de transports par voie ' C'est-à-dire, le siège de Dunkerque.

fluviale, et ils coûtaient, proportionnelle- 3 Côte plate el sablonneuse.

HAZAIUK. VIII. fl6

IMPMHCBII 1UTIOHAII.

Mai if,58. manière obligeante avec laquelle le Roy agit pour luy donner de véritables marques de la sincérité de ses intentions et de son affection envers elle, sacrifiant, pour cet effet, l'interest visible qu'il avoit de commencer la campagne par l'employ de ses forces à réduire Hesdin sous son obéissance1.

Je suis pourtant fasché d'apprendre qu'estant engagez comme nous sommes, il ne soit encore arrivé que dix-huit cens hommes, ou environ, de la recrue de trois mille hommes qui doivent venir pour le corj)s anglois, et que S. A. ne nous destinoit que mille hommes de ses vieilles troupes, quoyque M. l'ambassadeur Lockart m'en eust fait espérer un plus grand nombre. Je vous conjure donc de presser sur ces deux points. L'armée aura une grande nécessité d'infanterie, le Roy ayant esté obligé de laisser du costé du Luxembourg l'armée que commande M. le mareschal de La Ferté, composée de dix mille hommes, cavalerie et infanterie, tant pour y tenir en eschec les troupes que les ennemis ont de ce costé-là, que pour donner chaleur à la négociation de Francfort2, laquelle est à présent dans sa crise. Outre cela, on a laissé M. de Grandpré sur la Somme avec deux mille chevaux et deux mille hommes de pied pour asseurer les places de ces quartiers-là, et l'on a esté contraint aussy de laisser à Pontdormy 3, Abbeville et sur la rivière d'Authie4 mille chevaux et mille hommes de pied pour empescher les tentatives que les ennemis pourroient faire de ce costé-là à la faveur d'Hesdin, où ils ont jeté deux mille hommes de pied et quatre cens chevaux, n'ayant pas douté qu'on en voulust à cette place-là particulièrement, lorsque le Roy s'en est approché avec toutes [ses troupes]. Ce que nous avons faict exprez pour les trouver moins forts et moins en estât de nous résister du costé de la mer, leur donnant jalousie de toutes paris et principalement à Hesdin; et, pour achever

1 Voy. sur Hesdin, ci-dessus, p. 3a3. nom. Il faut peut-être lire Pont-Remy, auj.

2 II s'agissait de la diète réunie à Franc- village du dép. de la Somme, an-. d'Abbefort pour l'élection d'un empereur d'Aile- ville.

magne. " Cette petite rivière arrose une partie du

' Je ne trouve pas de commune de ce dép. delà Somme et se jette dans la Manche.

DU CARDINAL iMAZARIN. 363

à vous dire en quoy consiste le reste des forces du Roy, M. de Turenne Mai l65& a marché avec huit à neuf mille hommes de pied et huit mille chevaux, et nous aurons, de ce costé-cy, dans deux jours, quatre mille chevaux et cinq mille hommes de pied, M. de Gastelnau estant dez hyer en marche par le chemin de [Bourbourg] \ avec la pluspart de ces troupes-là.

Je ne comprends pas en cecy le corps anglois, qui doit estre à présent de quatre mille cinq cents hommes, s'il n'est arrivé quelque nouveau renfort depuis hyer au matin.

Par ce récit, vous voyez bien que nous n'avons pas beaucoup d'infanterie de ce costé-cy, d'autant plus qu'il en faut tousjours laisser un bon nombre pour la conservation de Mardick et de Bourbourg, qui pourroit [sic) estre surpris par la garnison de Gravelines, où les ennemis ont desja jeté douze cents hommes d'extraordinaire.

Je vous prie donc, en faisant la relation de tout ce détail à S. A., ou la lui faisant faire par le secrétaire d'Estat, de presser incessamment pour nous faire envoyer le plus d'infanterie qu'il sera possible.

Je n'ay aucun remords d'avoir espargné mes soins pour cela; car il y a plus de deux mois que j'ay donné de l'argent pour la levée des trois regimens anglois que vous sçavez, et je ne vois pas qu'il y ayt [lieu]2 de les espérer sy tost, quelque parole que m'eussent donnée ceux qui ont traité, et quoy que M. l'ambassadeur Lockhart m'eust asseuré mesme qu'un mois aprez le traité conclu, lesdictes levées seroyent en France.

Outre cela, on a donné l'argent pour lever quinze cens Escossois, et cent soixante mille escus au duc de Virtemberg et au lieutenant gênerai Baltazar l pour lever trois mille hommes de pied et dix [huit]

On ne peut lire que Bourg, la moitié nommé lieutenant général en i (5 5 h, d'après

<lu mot a dispara. la Chronologie militaire de Pinard. (Vny. sur

1 Ce mot a disparu par suite de la lui le tome V, p. i56, des Lettres de Ma-

reliure; niais le sens ne peut être don- zarin.) Les années précédentes. Baltliazar

teŒfc servait a l'armée de Catalogne, sous d'Es-

J Jean Baltazar ou Ballliazard avail été trades.

Mai i(>58. cens chevaux, sans compter plus de cens mille livres qu'il nous faudra dépenser pour les faire subsister en Alsace, jusques à ce que les corps soyent en estât de [servir]1. Enfin, sans exagération, l'effort que l'on lait icy, cette campagne, n'est pas croyable, et quand vous direz que, pour former la seule armée qui doit agir de ce costé-cy, le train d'artillerie, l'équipage des vivres, l'entretien des corps anglois, et tant d'autres dépenses qu'il faut faire, il nous faut plus de dix millions de livres, ce sera la pure vérité, sans aucune exagération. Mais je vous puis jurer que , pourveu que le dessein réussisse, le Roy tiendra le tout pour bien employé par beaucoup de raisons, et particulièrement afin que cela serve à cimenter de plus en plus l'union que Sa Mtd veut entretenir avec M. le Prolecteur.

Si vous avez l'honneur de le voir, vous luy pourrez dire que, quoyque , dans les commencements , nous n'ayons pas esté heureux , puisque , outre la trahison de Hesdin, la supercherie d'Ostende2 a reussy avec les Espagnols, j'espère que nous prendrons nostre revanche avec usure en les attaquant à force ouverte; au moins, Son Alt. doit estre asseurée que le Roy n'espargnera rien pour en venir à bout.

Je ne vous diray autre chose sur le sujet de M. le mareschal d'Aumont si ce n'est que c'a esté une fatalité, n'ayant pas seulement péché contre les règles de la preudence par une confiance qu'il a prise trop légèrement aux belles paroles des ennemis, qui luy tendoient un piège, sur l'apparence de luy livrer Ostende, mais aussy ayant escrit ce que j'avois escrit à luy-mesme et mandé plusieurs fois à Talon3 pour luy dire, jusqu'à la veille de son départ, qu'il ne devoit rien hazarder ny rien faire sans avoir des seuretez réelles et des ostages considérables4, [luy] faisant bien cognoistre que, quelque bonne opinion qu'ils eussent de l'affaire, je n'enpouvois avoir aucune espérance par quantité de raisons que je leur deduisois; et il est estrange que ledit s1' Mareschal n'ayt voulu prendre aucune précaution, ayant creu comme l'Evangile

1 II y a encore ici un mot supprimé par 3 Voy. notamment ci-dessus, p. 336.

suite de la reliure. ' Il y a bien luy dans la minute; et plus

1 Voy. ci-dessus, p. 36o. loin, qu'ils eussent.

qu'il n'avoit qu'à mettre pied à terre et entrer dans Ostende pour s'en Mai i658. rendre maistre, quoiqu'il luy deust bien tomber dans l'esprit qu'il ne seroit pas malaisé de faire livrer une porte ou donner des ostages par ceux mesmes qui disoient l'attendre pour luy livrer la place, si tant est qu'ils procédassent avec sincérité ; mais je dis de rechef que c'a esté une fatalité; ce qui paroislra d'autant plus quand on sçaura que ledict sr Mareschal a esté treize jours à la rade d'Ostende, s'y opiniastrant à tel point qu'il y a esté deux jours et demy sans vivres ny subsistance, et s'imaginant que les Espagnols seuls ne pourroient avoir aucune cognoissance de ce que tout le monde sçavoit. Ce qui m'obligea, six jours après son départ, n'ayant nulle nouvelle de luy, de luy depescher un gentilhomme avec ordre du Roy précis de se retirer en quelque estât que fust l'entreprise, et le malheur a voulu que, quelque diligence qu'on ayt pu faire, cet ordre ne soit arrivé que cinq heures aprez la chose faite. Je croy qui! sera à propos que vous preniez occasion de donner part de tout cecy à M. le Protecteur, excusant pourtant M. le mareschal d'Aumont, lequel n'a failly que par un excez de zèle et par une passion extraordinaire de rendre un grand service au Roy.

Je n'ay pas encore advis que tout le foin soit arrivé ny tout ce qui estoit porté par le mémoire, mais je ne laisseray pas d'en faire estât asseuré aprez ce que M. Lockhart m'a promis et ce que vous me mandez.

Je me rejouys de tout mon cœur des bonnes nouvelles que vous me donnez de Testât de la santé et de celuy des alfaires de M. le Protecteur. Je vous prie de luy faire aussy mes complimens là-dessus.

Pour ce qui est des vingt-quatre vaisseaux que les Hollandois ont armez, le soupçon de S. Alt. n'est pas mal fondé. J'ay envoyé, la nuit passée, un gentilhomme à Mardick pour advertir M. l'ambassadeur Lockhart que M. le comte de Bricnnc nie mande de Paris que le lils de l'ambassadeur de Hollande1 l'estoil allé trouver pour luy dire que

1 Voy. sur cel ambassadeur, nommé Borel, le tome VII, p. 458 et 5o5, des Lettres de tfazorm, On s mi qu'il s'était, en loutc occurrence, montré lioslile à la France.

Mai »658. MM. les Estats luy avoient donné ordre de faire sçavoir au Roy qu'ils ne verroyent pas avec plaisir les conquestes que les armes de Sa Ml<; pourroyent faire du costé de la mer conjointement avec les Anglois et pour les partager avec l'Angleterre, adjoustant d'autres discours qui ont faict soupçonner à M. de Brienne que leur intention seroit de l'empescher, s'ils pouvoyent; mais, pour moy, je ne les croy pas si hardis que d'ozer déclarer la guerre à ce royaume et à M. le Protecteur tout à la fois, estant certain qu'ils auroient sujet de tout craindre, sans pouvoir rien espérer de bon d'une resolution si téméraire. Neantmoins il faut bien prendre garde à leur conduite et donner ordre qu'ils ne viennent pas à bout de leur dessein, si tant est qu'ils voulussent agir en faveur des Espagnols dans cette conjecture. Vous en parlerez sérieusement et sans perdre un moment de temps à S. Alt., et l'asseurerez que, quoy qu'il arrive, le Roy agira tousjours de concert avec elle et redoublera ses soins pour le bien de la cause commune.

Marsin a esté à Francfort, de la part du roy d'Escosse (sic) l, avec des lettres pourtant et instruction des Espagnols, pour presser le roy de Hongrie et les ministres d'Espagne de luy envoyer un corps de troupes considérable, puisque cela se pouvoit faire sans contrevenir à la paix de Munster, et j'ay nouvelles de Francfort, du 12 du courant, qu'il en estoit parti fort content, Pegnaranda l'ayant asseuré qu'on luy envoyeroit bien cinq à six mille hommes et que Lamboy travailloit à cette levée. Vous en donnerez part aussy à M. le Protecteur et luy direz que les ambassadeurs du Roy ne s'endorment pas et mettent toutes pièces en œuvre pour empescher ce secours. En tout cas, nous sommes résolus de faire toutes les diligences possibles pour le combattre en chemin, et j'espère que nous aurons quelques princes de ces quartiers défavorables à ce dessein.

La fin de la dépêche annonce que Mazarin lui fera connaître ultérieurement les propositions faites par les archevêques de Mayence et de Cologne, et la re'ponse

1 II ne peut être question ici que du roi titulaire d'Angleterre, qui était en même temps roi d" Ecosse.

qui leur a été faite. Après quelques détails sur des acquisitions d'armes, le Car- Mai i658 dinai remercie le président de Bordeaux des chevaux qu'il a achetés pour lui.

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