‹ Lettres du Cardinal Mazarin pendant son ministáere (volume 3)Chapitre 79 sur 123 · AU DUC DE MODÈNE · texte numérisé non relu

AU DUC DE MODÈNE

Mardik, 29 juin 1 658.

(extrait. )

Mazarin lui confirme ce qu'il lui a déjà écrit, de la part du Roi, qu'on s'en rapportait, pour ia direction des opérations militaires, à ce qu'ii jugerait le pius utile. Il ajoute :

La pensée de Tortone 3 ne peut estre meilleure, et, pour moy, je l'estime plus qu'aucune autre; car, avec cette place en Valence, Alexandrie ne pourroit pas tenir longtemps. Mais comme les ennemis en cognoissent la conséquence aussy bien que nous, je ne doute pas qu'ils n'y fassent continuellement travailler et ne donnent tous les ordres imaginables pour la bien défendre , quoyque V. A. ne soit pas toul-àfaict persuadée qu'ils s'y appliquent.

1 L'indemnité' due pour l'incendie. ville, située sur la Scrivia, faisait alors par-

- Premier chirurgien du Roi. tie du duché de Milan et était au pouvoir

3 La pensée d'attaquer Tortone. Cette des Espagnols.

Il est certain que le marquis Ville peut fort bien investir la place Juin i658. et mener avec luy l'équipage des vivres et le canon et munitions de guerre que V. A. luy aura ordonné [de conduire]. J'espère que les deux regimens d'infanterie qu'on envoyé de renfort, avec les recrues de quelques autres regimens, dont j'ay desja escrit à V. A. , par l'ordinaire passé, l'auront joint, estant marry de n'avoir pas d'autre corps d'infanterie pour faire passer en Piedmont.

Mazarin entre ensuite dans des détails sur les fonds qui ont été fournis pour l'armée d'Italie, sur le service de l'artillerie, sur les munitions et sur le traité de neutralité conclu avec le duc de Manloue1. Il termine par des détails sur la reddition de Dunkerque et les projets pour la suite de la campagne de Flandres 2.

Addition à la lettre au duc de Modène.

La Reyne me mande que l'abbé Amoretti3faict grand bruit du contenu dans le premier article du traité de neutralité accordé à M. le duc de Mantoue; il me semble qu'il n'a pas raison, car ledict article peut estre expliqué en sorte que la maison de Savoye n'en reçoive aucun préjudice. J'estime pourtant qu'il seroit à propos que V. Alt. prist la peine de faire esclaircir Madame Royale4 là-dessus, afin que ce mal entendu ne fist point tort au service. J'attendray cependant ce qu'il plaira à V. Alt. de me mander sur ce sujet, afin qu'on en puisse envoyer au plus tost la ratification.

On mande de Turin que le comte de Fuensaldagne est d'accord de continuer le payement de la garnison de Casai et qu'il estoit dans la resolution de razerla place deTrin5; mais il n'y a pas apparence, s'il est vray qu'il ayt promis à M. de Mantoue, de la part du roy d'Es-

1 On a vu, dans le tome précédent, que 3 L'abbé Amoretli était, comme on l'a

ce duc avait quitté le parti de la France dit, représentant du duc de Savoie en France.

pour celui de l'Espagne. * La duchesse douairière de Savoie,

1 A la suite de cette dépêche, on trouve tante de Louis XIV.

au f" h îO v° du même manuscrit une pièce, 6 La ville de Trin, ou plutôt Trino,

en tête de laquelle le copiste a écrit : Addi- fut prise, durant celte campagne, par les

lion de la main de Son Eminence. C'est cette armées coalisées de France, de Savoie et de

addition que nous ajoutons textuellement. Modène.

■mai». — tin. f>o

■ MprivrniE *iTio\»i.c.

47/i LETTRES

Juin 1 658. pagne, de la luy remettre et à nul autre, quelque difficulté qui s'y puisse rencontrer dans la conclusion de la paix.

Les affaires d'Allemagne sont dans Testât que nous pouvons souhaiter, et je suis bien trompé si, de cette année, les Espagnols en tirent aucun secours pour l'Italie ny pour la Flandre, où les armes du Roy prospèrent au point qu'on a veu; mais tout cela irrite de plus en plus, au lieu d'apaiser les malintentionnez, qui, oubliant ce qu'ils doivent à leur Roy et à leur patrie, s'appliquent avec plus de malice qu'ils n'ont jamais faict à exciter les peuples et à remuer de tous costez. J'espère pourtant qu'ils ne réussiront pas en leur dessein ; car ny le prince de Gondé ny le cardinal de Retz [ne] sont en estât de donner aucune assistance à ces séditieux que celle de leur prescher toujours de travailler au bonheur du royaume; et le Roy a, Dieu mercy, assez de forces pour donner ordre à tout.

Je donneray ordre pour faire payer sans faute la sepmaine prochaine le reste de cent mille livres pour la pension de V. Alt., et je tascheray ensuite de faire tout mon possible pour luy procurer quelque autre assistance; estant persuadé qu'elle despense beaucoup, je suis tresfasché de ne pouvoir la secourir comme je voudrois. Il seroit nécessaire qu'il y eust tousjours quelqu'un auprez de moy, de la part de V. Alt.; car, ayant les entrées libres pour me voir souvent, je pourrais plus aysement m'employer à faire réussir les choses qu'il poursuivrait auprez de moy. Le sieur abbé Manzieri a quitté la Cour1, il y a desja deux mois, et je n'ay pas encore nouvelle qu'il revienne; je le souhaiterois fort, car j'adjusterois beaucoup de choses avec luy. Enfin V. Alt. doit estre asseurée qu'elle n'a pas serviteur plus véritable que moy ny qui voulust contribuer avec plus de chaleur à relever sa gloire et aux advantages de sa maison; mais il est certain que je ne puis pas en cela ce que je voudrois, et je ne veux pas la tromper luy faisant espérer des choses que je ne pourrois pas, aprez, exécuter, et j'ayme mieux luy dire des veritez qui ne luy soient pas agréables que de nuire à son

1 L'abbé Manzieri était le résident du duc de Modène en France.

service, la flattant mal à propos. Je la supplie donc d'estre bien per- Juin i65é suadée que ce que je luy promettray sera exécuté, quand tout devroit périr, et qu'asseurement je feray audelà de ce qui sera possible pour luy donner les moyens pour faire quelque chose digne de la passion que V. Alt. a pour le service de cette couronne, estant dans la vérité le plus asseuré serviteur qu'elle ayt.

CGXLV.

Bibl. nat. , ms. f. fr.. Mélanges de Colbert, t. 5a, f° 463 v°. — Copie du temps.

AU PRÉSIDENT DE BORDEAUX

Mardik, 3ojuin 1 658.

(extrait.)

Le Roy a esté tres-ayse d'apprendre, par vostre depesche du 27, les bons traitemens que M. de Crequy l a receus, et Sa Mté veut que vous en remerciez M. le Protecteur, de sa part, de la bonne manière, et avec les termes que vous jugerez plus à propos. En mon particulier, je suis confus de tant de faveurs qu'il a plu a S. Alt. de départir à mon neveu2, et je vous prie de tesmoigner à Sadicte Altesse que j'en conserveray une éternelle obligation, et que je ne perdray jamais les occasions de luy donner des marques de mon tres-humble service. Je prieray aussy M. l'ambassadeur Lockard de luy faire mes remercîmens.

J'allay voir, l'autre jour, l'Amiral5, qui est un aussy beau et bon vaisseau que j'en aye jamais veu, et il ne se peut rien adjouster à l'accueil et [à] la magnificence avec laquelle M. l'admirai me receut. C'est, à mon advis, un des gentilshommes du monde le plus franc et mieux intentionné et le plus attaché à la personne de M. le Protecteur.

L'armée est à Bergues, et je ne [croy]4 pas que ce poste dure long-

1 On a vu ci-dessus, p. Ixho et Ulxi, que * Philippe-Julien Mancini. (Voy. ci-des-

le duc de Gréqui, premier gentilhomme de sus, p. 43 1.) la Chambre, ;ivait été envoyé en Angleterre 3 Le vaisseau amiral anglais,

en ambosMidp fxtrnonlinaire. ' La copie |>orle voy.

Go.

Juin i658. temps, n'y ayant que deux pièces de canon et peu de monde ; mais, pour avoir plus de facilité à Gravelines l, il faut l'avoir, et d'autres encore qui séparent cette place de la Flandres.

M. Lockart a retenu, outre les troupes angloises, deux regimens de ceux qui ont esté levés par le Roy et qui sont entretenus par Sa Mlé; mais, dans ce commencement, on ne s'en pouvoit pas passer pour la garde de Dunkerque et d'un autre fort, qui est important entre ladicte place et Bergues, sur le canal, et que Sa Mté a faict aussy remettre audict sr Lockart, quoyqu'on n'y fust pas obligé.

Le sr Sanguin2 sera desja arrivé et vous aura rendu ma lettre, n'ayant rien de particulier à respondre aux deux dernières, sinon que l'intention du Roy n'a pas esté qu'on gardast l'esgalité entre vous, qui avez le caractère d'ambassadeur, et M. de Grequy, auquel seulement Sa M[é a ordonné que vous donneriez la main chez vous; ce qui se pratique partout, hors à Rome, à l'esgard des personnes de condition.

CGXLVI.

Bibl. nat. , ms. f. fr., Mélanges de Colberl, t. 52, f° 666. Copie du temps.

A M. SERVIEN

Mardik, 3o juin i(hj8.

(extrait.)

Je vous adressé la copie de deux articles des traitez qu'on a laicts avec l'Angleterre, et de l'acte que M. l'ambassadenr Lockard a donné à M. Le Tellier, signé de sa main, lorsque la place de Dunkerque luy a esté remise, afin que vous preniez la peine de faire insérer le tout dans la relation qu'on imprimera pour informer le public de ce qui se sera passé dans la reddition de cette place. J'estimcrois aussy qu'il seroit à propos, pour confondre les ennemis de cette couronne et les François

1 Au siège de Gravelines. — 3 Voy. ci-dessus, p. 658, note 6.

mal intentionnez, qu'on fist aussy [insérer] au mesme temps, et dans Juin 1 658. la mesme relation, le mémorial que le marquis de Leyde, envoyé par le roy d'Espagne pour cet effect à M. le Protecteur avec le caractère d'ambassadeur extraordinaire, et don Alphonse de Cardenas, qui résidoit à Londres, en qualité d'ambassadeur ordinaire, présentèrent conjointement audict sr le Protecteur ; car il ne se peut que cela ne fasse un tres-bon effect et ne ferme la bouche aux dévots, ou soydisant [tels]1.

Je vous envoyé donc ce papier en espagnol et françois; on l'a traduit fort à la haste. Je vous prie de le relire pour le recommander, en cas que j'eusse faict quelque faute ; car ma langue n'est pas si bonne françoise comme mon cœur.

Il faut prendre garde que le tout soit bien imprimé, et je voudrois bien que vous donnassiez le soin de cela à quelqu'un qui fust capable, et que Gramoisy2 fist faire cela dans l'imprimerie royale, luy ordonnant d'en faire, au moins, quatre mille exemplaires. Je croy aussy qu'il seroit bon de dire, en peu de mots, quelque chose de bien essentiel, pour faire la connexion de ce papier3 avec la relation de la prise de Dunkerque, sans se servir d'aucun terme qui pust blesser M. le Protecteur4. Par exemple, on pourroit dire si, aprez la cognoissancc que le Roy a' eue de la continuation des sollicitations de ses ennemis pour

1 Nous avons parlé plus haut de ce pro- de répondre aux attaques dirigées contre

jet de traité que les Espagnols avaient pro- l'alliance anglaise. Mazarin lui écrivait le

posé à Cromwell et qui était en tout sem- 7 août i658 (Corresp. d'Angleterre, t. O9,

blable, sauf qu'il s'agissait de lui donner f° 3o,6) : «J'ay lu l'escrit que vous avez

Calais et non Dunkerque, à celui que la faict sur le renouvellement de l'alliance avec

France venait de conclure avec le Protec- l'Angleterre.» Ce passage prouve que l'on

teur. a eu tort d'attribuer à de Lionne la réfuta-

1 Sébastien Cramoisy avait été nommé tion des attaques contre l'alliance de la

directeur de l'imprimerie royale, établie France avec l'Angleterre en iG58, comme

dans le Louvre en 16&0. Il mourut en jan- on l'a fait dans les notes sur les Mémoires de

vier 1669. Retz (t. V, p. a8&, de l'édit. des Grands

* Pour montrer la liaison entre ce papier Ecrivains de la France). De Lionne était

et la relation. alors en Allemagne et s'occupait de former

4 On voit par celte lettre, et par d'autres l'alliance des princes des bords du Rhin avec

écrits conservés dans les archives des Affaires la France; il n'a eu aucune part a la polé-

étrangères , que ce fut Servien qui fut chargé inique relative à l'alliance anglaise.

i"in i658. obliger l'Angleterre de joindre ses forces avec les leurs et nous attaquer par mer et par terre, du costé de la Guyenne et à Calais, qui devoit estre remis à M. le Protecteur, le Roy a eu tort d'empescher le malheur qui pouvoit arriver à son royaume, cela estant exécuté, et de prévenir ses ennemis aprez l'exclusion1 de la paix que Sa Mtd avoit envoyé proposer jusque dans Madrid 2 à des conditions aussy advantageuses pour l'Espagne que tout le monde sçait, en faisant l'alliance avec l'Angleterre pour agir conjointement en Flandres pour l'attaque de quelques places maritimes3; et s'il n'est pas mieux, pour le bien de cette couronne, de prendre Dunkerque et de la remettre aux Anglois, prenant toutes les seuretez et précautions imaginables pour y maintenir la religion catholique et conserver à tous les habitans et ecclésiastiques leurs privilèges eHeur accorder les conditions les plus advantageuses qu'ils ont pu souhaiter, que de laisser prendre Calais, de le voir sous la domination d'Angleterre, comme aussy de laisser au mesme temps le prince de Condé, assisté dudict royaume4 et de l'Espagne, porter de nouveau la guerre en Guyenne, ou en tel autre endroit du royaume dont on conviendroit, comme il est proposé dans la fin dudict papier. H seroit bon aussy de dire, en passant, que l'on peut faire voir facilement l'original de ce papier, afin que personne ne doute de la vérité de ce qui y est contenu.

On pourroit adjouster que ledict papier respond assez à tous les malintentionnez, qui, estant au desespoir des advantages que le Roy tireroit de l'union de cette couronne avec l'Angleterre, ont escrit ou parlé contre, couvrant leur mauvaise volonté, sans aucune raison ni fondement, d'un faux prétexte de religion.

Enfin, je vous dis en confus5 tout ce qui me tombe dans l'esprit [et]

1 Ce mot a ici le sens de refus de la paix. phrase : On pourrait dire , ou examiner, s'il

2 On a vu (t. VIII, p. 3ia et 3i8, des n'est pas mieux, etc.

Lettres de Maiarin) que de Lionne avait * Du royaume, du plutôt de la répu-

été envoyé à Madrid , en i656, pour traiter blique d'Angleterre qui, dans l'hypothèse

la paix avec les Espagnols. qu'envisage ici Mazarin , fut devenue l'alliée

3 II faut sous-entendre ici les mots qui des Espagnols, sont au commencement de cette longue 5 Sans ordre.

que je crois estre nécessaire dans ce rencontre; mais je me remets à Juin i658. ce que vous jugerez plus à propos, vous priant surtout de ne vouloir pas faire de grands discours et de prendre garde que, dans l'impression qu'on fera, le tout soit bien suivy, c'est-à-dire que le papier, la relation, les articles du traité et l'acte soient placez en sorte qu'ils servent à l'intelligence l et à mieux imprimer nos raisons dans les esprits de ceux qui verront toute la pièce ensemble.

Je vous prie de ne perdre pas un moment de temps à l'exécution de ce que dessus et de me croire le plus asseuré de vos serviteurs.

GGXLV11.

Bibl. nat., ms. f. fr. , Mélanges de Colbert, t. 5a , f° 6G7 v°. —

Copie ou minute du temps.

À LA REINE

Mardik, 3o juin 1 658.

(extrait.)

Je ne vous entretiendray pas beaucoup, n'ayant aucune chose à vous mander, si ce n'est que le Roy se porte bien, quoyque, hyer au soir, en revenant du camp, il avoit (sic) un peu mal à la teste,

Le siège continue, et Sa Mld prétend y retourner demain pour revenir coucher icy. Je seray de la partie, ayant grand besoin de prendre un peu l'air, ayant esté, deux fois vingt-quatre heures, enfermé à travailler dans ma chambre pour depescher Héron en Italie, sans en estre sorty que pour aller à la messe.

Les advis d'Espagne portent que la Reyne estoit grosse, et que le prince, qui avoit esté assez malade, se portoit bien2. Au reste, on m'a

Il faut sous-entendre de nos raisons, âge' que de quelques mois; il mourut dans

après l'intelligence. sa première enfance. Quniil à la grossesse

2 Le prince dont il est ici question est de la Heine dont parle Mazarin, elle se rap-

Pliilippe-Prosper, l'aine" des fils de Phi- porte h son second fds, Ferdinand-Thomas,

lippe IV et de sa seconde femme Marie-Aune qui mourut également très jeune. Le seul

d'Autriche. De sa première femme, Flisa- qui survécut a son père fut l'infant don Car-

beth de France, il n'avait eu que des filles. los, ou Charles II, né en 1661 , auquel BUC

Né en i658, Pliilippc-Prospcr n'était alors céda, en 1700. Philippe V.

Juillet i658. asseuré que 22 (la Reine) a un absolu pouvoir sur la Mer (Mazarin), et j'en suis bien ayse pour les raisons que vous sçavez.

GGXLV1II.

Bibl. nat. , ms. f. fr., Mélanges de Colbert, t. 52, f° £68. —

Minute ou copie du temps.

À LA REINE

Mardik, 1" juillet 1608.

(extrait.)

Je viens de gagner un grand combat, puisque le Roy, aprez plusieurs contestations, a donné les mains à partir, à quatre heures aprez- midy, d'icy pour vous aller rendre une visite. Il a eu un peu d'émotion cette nuit; mais ce peut estre rien, car le rhume l'a causée; et asseurement, avec une saignée et un remède, il en sera quitte. Il est un peu échaufïé, et quoyque Sa Mté recognoisse Elle-mesme de n'estre pas bien icy, vous ne sçauriez vous imaginer la peine que j'ay eue à le disposer à partir; car il vouloit aller au camp et loger aprez à Bergues, quand il seroit rendu. Enfin il n'y a proposition qu'il n'ayt faicte pour demeurer; mais quand je luy ay reparty qu'il devoit s'attendre à vous voir arriver cette nuit, parce que je ne pouvois pas manquer de vous advertir de son mal, il s'est résolu de partir, luy ayant donné parole que, se portant bien, il pourroit revenir, et, pour cet effect, il laisse tout icy.

Je fais estât que nous serons, ce soir, au plus tard à dix heures, à Calais, et je vous conjure de n'avoir la moindre inquiétude; car je vous responds que ce n'est rien. ###.

GCXLIX.

Bibl. nat., ms. f. fr., Mélanges de Colbert, t. 52, f° 668 v°.

À M. DE TURENNE

Calais, 2 juillet i658, à dix heures du soir. (extrait.)

J'ay esté tres-fasché d'avoir esté obligé de partir de Mardik sans

vous voir, comme j'avois résolu; mais la nécessité qu'il y avoit. de Juillet i65ï ramener le Roy icy ne me permit pas de vous aller trouver au camp l.

Sa Mt(i a encore la fiebvre, quoyqu'elle soit diminuée de beaucoup, et nous espérons qu'il en sera bientost quitte, n'y ayant le moindre mauvais signe à son mal. Vous serez ponctuellement informé de ce qui se passera, et cependant je vous prie d'agir de la manière que vous jugerez plus à propos, le Roy m'ayant expressément commandé de vous en escrire en ces termes et de vous dire qu'il vous ira voir samedy; mais je ne crois pas qu'il soit en estât de cela, ayant esté soigné deux fois.

Je vous prie de me faire sçavoir en diligence les resolutions que vous prendrez et si je dois faire quelque chose de mon costé pour vous donner des assistances, comme aussy ce qu'on mandera à M. le mareschal de La Ferté.

Nous avons advis qu'il y a quinze cens chevaux à Aire et que le bruit coure qu'ils doivent se rendre à Hesdin, et M. de Chaulnes2 mande que Fargues 3 menaçoit tous les environs d'un grand corps de cavalerie pour establir les contributions.

M. Le Tellier escrit à M. de Varennes4 ce que je luy ay dict à l'esgard de la grâce que le Roy luy a faicte, et j'espère qu'on recognoistra que je n'ay rien oublié pour son advantage et celuy de sa famille, et

' On voit, par celte lettre, et encore messon, qui <5lait alors intendant de Picarmieux par les suivantes, combien Voltaire a die, connut parfaitement cette affaire. Il en eu tort de dire que, depuis la bataille des parle à l'occasion de l'arrestation de Far- Dunes, le Cardinal était brouillé avec Tu- gués, qu'il avait d'abord rappelée (ibid.. renne. p. 299). Il raconte ensuite sa condamnation Charles-d'Albert d'Ailly, chevalier, puis et son exécution [ibid., p. 335 et 33g). dur de Chaulnes. (Voy. tome V, p. 5a4, Les Mémoires de Saint-Simon donnent aussi Dote 2.) des détails sur Targues; mais Saint-Simon. Balthazar de Fargues était major de qui n'était pas né en i665, a mêlé beau- Hesdin. Il fut condamné à mort et exécuté coup d'erreurs à son récit. en 1 665. On peut consulter, sur le rôle ' Iloger de Nagu, marquis de Varennes. de Fargues a Hesdin, le Journal d'Olivier (Voy. t. V, p. Mit, note 1, des Lettres de d'Ormeston (t. Il, p. 337). Olivier d'Or- \tatarin.)

M klABlfl. MM. 6l

ivrriwf rit idici^ M i .

Mflet i(i,r>s. qu'outre l'estime que je fais de son mérite, j'ay grande considération pour vos bous amis.

Quelqu'un, qui est arrivé de l'armée, a dict que la garnison de Bergues n'avoit eu autre capitulation que celle de prisonniers de guerre, et j'en ay eu beaucoup de joye. Il sera bon, en ce cas, que le sr Talon prenne le soin de faire embarquer les soldats et officiers en deux vaisseaux differens et les envoyer icy, escortez d'une frégate angloise que M. l'ambassadeur Lockard fera donner.

J'avois donné ordre, auparavant de partir, de faire charger sur des charrettes, que j'avois envoyées de Paris et qui sont encore à Dunkerque, les deux mortiers des Anglois avec les affusts et les bombes, et je veux croire que vous les aurez faict marcher à Link 1 avec celuy que M. l'Ambassadeur m'a promis qu'il donneroit, estant le plus entendu d'Angleterre pour jeter des bombes.

GCL.

Bibl. nat., ms. f. fil, Mélanges de Colbert, t. 5a, f° 469. — Minute ou copie du temps.

À M. SERVIEN

Calais, 9 juillet 1 658.

(extrait.)

Je vous envoyay, l'autre jour, diverses pièces sur le sujet de Dunkerque, afin que vous prissiez la peine de les faire imprimer, et quoyque je ne vous l'aye pas escrit, je croy que vous aurez aussy songé qu'il est bon de traduire en françois celles qui sont en latin et [de] les donner au public dans les deux langues, comme l'on fera du papier, qui est en espagnol. Je voudrois bien que vous receussiez cette lettre auparavant que cela fust faict; car j'ay oublié de vous mander quelque chose qu'il me semble tout-à-fait important d'insérer en peu de mots

1 Link ou Linke, forteresse située sur ia rivière de Golme.

dans le petit discours que je vous avois proposé pour la connexion J nin«-t i658. desdictes pièces1.

Je voudrois donc toucher, en passant, les grandes conquestes que le roy de Suéde et les Estats de Hollande ont faictes avec l'assistance de la France et l'envoy de M. le mareschal de Gramont2, avec une armée de seize mille hommes3 pour ayder le prince d'Orange 4 à prendre Anvers, sans que personne ayl parlé sur cela que pour approuver la resolution des roys qui en ont usé ainsy; mais surtout il faudra marquer l'alliance du feu Roy avec MM. les Estats des Provinces, dont le projet estoit de partager les Flandres5, ayant esté faict une carte séparée par des lignes de deux couleurs pour convenir en détail de ce qui resteroit à la France et à MM. les Estats. L'on peut encore voir par la séparation que la plus grande partie des grandes villes devoyent [sic) demeurer aux Hollandois.

Je ne dis rien des ligues que l'on fit avec le roy Gustave6 et avec les protestans d'Allemagne7; mais enfin on peut conclure demonstrativement que c'est la malice et la cahale qui font agir de meschans François pour faire trouver à redire à la plus salutaire et advantageuse resolution qui ayt esté jamais prise, lorsqu'on a faict l'alliance avec l'Angleterre, esvitant tous les maux qui pouvoyent arriver à ce royaume si on eust laissé joindre l'Angleterre à l'Espagne et agir conjointement

1 Voy. ci-flessus, p. /176.

2 Le lome II, p. 3o8, des Lettres de Mazarin, contient une dépêche de Mazarin au maréchal de Gramonl, en date du 3 août 1 6 /» G , sur cette campagne de Hollande. (Voy. aussi Y Histoire de France pendant In minorité de Louis XIV, par M. Chéïuel,

t. II, p. 2'2Q-23o.)

1 11 y a bien 16000 , en chiffres, dans le manuscrit; mais il faudrait lire Gooo h., le maréchal de Gramont n'avait avec lui qu'un corps d'année.

" Le prince d'Orange était, en 16/16, Frédéric Henri d i Nassau ; son corps cl son

intelligence étaient affaiblis et condamnaient son armée à l'inaction. Le siège d'Anvers, que l'on avait projeté, ne fut pas entrepris.

6 Le traité de Louis XIII avec les Provinces-Unies fut signe1, à Paris, le 8 février i635. (Voy. Dumonl, dor/is diplomatique, t. VI, 1" partie, p. 81.)

r' Cette alliance entre la France et la Suède fui conclue le i3 janvier i63i. (Dûment, ibid. , p. 1.)

7 Bernard de Saxe-Weimar signa avec la France le traité de Sainl-liermain-cn-l.ave. le 26 octobre rôdi. (Ibid., p. ia3.)

l\U LETTRES

iHlet i658. contre nous, et bornant les progrez de la première à l'acquisition de Dunkerque aprez avoir pris toutes les seuretez et précautions imaginables pour maintenir la religion [catholique], dans des termes qui n'ont pas esté pratiquez dans les traitez qui ont esté faicts avec les Estais de Hollande, ny avec le roy de Suéde, ny [avec] les protestans d'Allemagne.

Et ce n'a pu estre que le desplaisir que les ennemis déclarez de celte couronne, et les mauvais François qui leur adhèrent et travaillent à faire réussir leurs pernicieux desseins, ont receu de voir le coup que nous détournions en nous alliant avec l'Angleterre, et les advantages que nous en devions espérer, qui les a obligez à mettre toute pièce en œuvre pour descrier cette resolution, sous prétexte de religion et de piété pour surprendre de bonnes gens, qui, dans leur simplicité, ne voyent pas le fond des choses, et pour animer ceux à qui il est sensible de voir augmenter de plus en plus les prosperilez de ce royaume.

Car comment est-il possible que toute la France ne donne pas des applaudissemens lorsqu'elle voit les alliances marquées ci-dessus, dans lesquelles on ne met aucune borne aux progrez des protestans, ny on ne prend pas les précautions que l'on pouvoit souhaiter pour le maintien de la religion [catholique] dans les provinces et dans les villes qui tomboient sous leur domination, et que toutes ces alliances ont été faictes sans sçavoir ny appréhender que les Estats de Hollande et le roy de Suéde et autres princes protestans fussent sur le point de s'unir avec la maison d'Austriche au préjudice de cette couronne, et que l'on s'emporte aprez avoir sceu positivement que les Espagnols n'espargnent rien pour gaigner l'Angleterre, par la promesse de Calais et d'autres grands avantages, à nous faire conjointement la guerre en divers endroits de ce royaume, parce que, pour esviter ce malheur, on a eu l'adresse d'empescher ladicte union et faire la nostre, et qu'on s'escrie, dis-je, lorsque le partage de l'Angleterre ne doit estre que Dunkerque et que l'on n'ayt laissé rien [en] arriver1 pour estre posi-

1 La copie porte : à arrière.

tivement asseurez que les privilèges des bourgeois seroyent gardez, que Juillet i65t la religion catholique seroit exercée en pleine liberté et que les ecclésiastiques jouyroient de leur bien et de leurs prérogatives et de tout ce qui dépendoit de leur juridiction, sans y recevoir le moindre empeschement, et au contraire [recevroient] toute faveur et assistance par ceux qui seroyent establis pour la garde de cette place?

Vous pourrez prendre de tout cecy ce que vous jugerez à propos1; et si vous n'aviez pas le traité par lequel on faisoit le partage de la Flandre avec les Hollandois, M. de Brienne vous le pourroit donner.

On trouve, au f° £172 v°, une addition à celte letlre; elle donne sur la maladie du Roi, à la date du 2 juillet, les détails contenus dans les autres dépêches. Elle se termine par la nouvelle de la prise de Berlues.

Bibl. nat. , ms. f. fr., Mélanges de Colbert, t. 52, f° £71 v°. — Minute ou copie du temps.

\ M. DE TURENNE

Calais, 3 juillet 1 658.

(extrait.)

Le Roy a encore esté saigné la nuit passée. Ce matin, [ilj a pris un remède qui luy a faict grand bien, n'ayant eu depuis aucune inquiétude, et alors que je vous escris il est presque sans fiebvre. Si un particulier avoit la mesme maladie, elle seroit comptée pour rien; mais la personne du Roy ne permet pas qu'on en puisse user ainsy, sa santé estant trop précieuse. Les médecins m'asseurent qu'il n'y a pas seulement une ombre de péril, et je vous escris naifvement la chose comme elle est, et s'il y avoit le moindre changement, vous en serez informé à l'instant. J'attends de sçavoir la résolution que vous aurez prise et que vous me mandiez ce qu'il y aura à faire de ce costé et de celuy de M. le mareschal de La Ferté.

1 Ces recommandations confirment ce que nous avons dit plus haut (p. /177 ) sur la personne chargée de répondre aux attaques contre l'alliance anglaise.

luiUei i658. J'ay recognu tousjours que vous estimiez M. de Schomberg pour une personne des plus propres que le Roy pust employer pour faire la guerre à Gravelines, et ayant si bien servy et ayant pris tant de peine, comme il a faict, l'hyver passé, à Bourbourg, j'ay parlé au Roy en sa faveur dans l'occasion de Bergues, et Sa Majesté a ordonné que [l'on]1 vous envoyast les ordres qui luy sont nécessaires pour y commander, comme aussy à Bourbourg et à Link, si on le prend, bien entendu qu'en ces deux postes, on y establira des commandants particuliers.

J'aurois des nouvelles plus curieuses qu'importantes à vous donner; mais je les puis remettre à une autre fois, et cependant je vous diray que vous n'aurez jamais serviteur plus asseuré que, etc.

Bibl. nat. , ms. f. fr. , Mélanges de Colbert, t. 52, f° 671 v°. — Minute ou copie du temps.

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