‹ Lettres du Cardinal Mazarin pendant son ministáere (volume 3)Chapitre 80 sur 123 · À L'AMBASSADEUR D'ANGLETERRE · texte numérisé non relu

À L'AMBASSADEUR D'ANGLETERRE

Calais, 3 juillet 1 658.

(entrait.)

On ne peut rien adjouster à vos civilitez; j'en ay donné part au Roy, et Sa Mld a receu, comme Elle devoit, les sentimens que vous tesmoignez avoir de son mal, et Elle m'a commandé de vous remercier, de sa part, et de vous asseurer de son affection. La fiebvre continue avec des redoublemens, et Sa Mtd a esté saignée depuis trois fois ; mais je ne croy pas qu'il y ayt rien à craindre, puisque l'on ne voit aucun mauvais signe et que Sa M.16 a de grandes relasches2. Il est vray que, s'agissant dune santé si précieuse, V. Exe. peut croire que j'ay beaucoup d'inquiétude. Je prendray le soin de l'informer de ce qui se passera dans le cours de cette maladie, estant tout-à-faict persuadé que V. Exe. s'y interesse de la bonne manière.

1 Le mot Sa Majesté est répété avant vous. C'est une erreur évidente du copiste. — ! Moments de repos.

M. Je duc de Crequy et mon neveu viennent d'arriver, comblez des Juillet i658. marques de la bonté et de la générosité de Son Alt. Seren. Le Roy et la Reyne ont entendu avec plaisir un récit du favorable traitement qu'ils ont receu et de la passion que Son Alt. leur a tesmoignée pour la personne du Roy, pour le bien de ce royaume et pour la continuation d'une parfaicte intelligence et amitié entre Sa Mtë et Sadicte Alt. Pour moy, je suis dans la confusion des faveurs qu'il luy a plu me despartir en m'asseurant de son amitié en termes les plus sincères l et obligeans. Cependant je prie V. Exe, de tout mon cœur, de réitérer à S. Alt. S. les asseurances de mon tres-humble service, et que je ne perdray aucune occasion de luy confirmer cette vérité par des effects.

CGLIII.

Bibl. nat. , ms. f. fr., Mélanges de Colbert, l. 5a, f° 474. — Copie du temps.

À J.-B. COLBERT

Calais, lx juillet 1 658.

(extjuit.)

On depesche ce courrier à Paris pour faire venir les [secours]'- de Guenaud et Daquin, ayant représenté à la Reyne que cela estoit nécessaire pour le public 3. Ce n'est pas que le Roy ayt empiré depuis hyer; au contraire, il a reposé trois heures de suite, la nuit passée; mais comme la fiebvre est continue avec de petits redoublemens, on ne

1 Les mots en termes les plus sincères sont 3 Guy Patin, dans une lettre du 1 G juillet

douteux. à Charles Spon, mentionne, outre Guénaul

1 Le manuscrit porte bien : pour faire ve- et Daguiu, Vallot. Il ajoute : ffJe ne sais pas nir les secours de Guenaud et Daguin. Cette si ce dernier voit le Roi ; niais il est aile" avec locution -.faire venir les secours, est tellement Guenaut, sans avoir été mande", sous ombre en dehors fies habitudes du style de Maza- qu'il est médecin par quartier. Ne voilà-t-il rin, que je crois que le copiste a mis secours pas un puissant roi de France en bonne au lieu de sieurs, et qu'il faudrait lire : pour main? Ne disiez-vous pas que les charlatans faire venir les sieurs de Guenaud et Daguin. ne sont soufferts et tolérés (pie pour mal- Cependant je n'ai pas voulu changer le texte traiter les princes ?» Le jugement porté ici qui se comprend. sur Vallot est absolument injuste.

Juillet i658. peut que nous ne soyons en grande inquiétude et qu'on ne songe à tous les remèdes imaginables pour le soulager.

Je vous prie de voir M. le Procureur gênerai pour me mander des nouvelles de sa santé, et pour luy dire qu'il sera informé ponctuellement de ce qui se passera dans le mal du Roy, et que cependant, autant que Testât dans lequel il se trouve le pourra permettre, il doit agir pour empescher que cet accident ne permette1 aux malintentionnez de brouiller, et s'il croit que vous deviez parler, de ma part, à quelqu'un, vous le ferez, et dans les Lermes que vous concerterez ensemble.

Je vous prie de dire à M. l'abbé Fouquet que, s'il pouvoit se rendre auprez de moy, il me feroit plaisir.

Bibl. nal. , ms. f. fi'., Mélanges de Colbert, t. 5a, f° 46/i v°. — Copie du temps.

À M. DE TURENNE

Calais, h juillet i658.

( extrait. )

Je vous depesche le comte de Moret pour vous donner part de Testât de la maladie du Roy, qui n'est pas tel que je voudrois. Je vous prie de luy donner créance, à ce qu'il vous dira de ma part, comme vous feriez à moy-mesme, et particulièrement sur ce que j'estime que vous ne devez rien entreprendre de considérable tant que le Roy sera malade au point qu'il l'est. J'escriray à M. le mareschal de La Ferté en la mesme conformité; mais je seray bien ayse que, par le retour dudict comte, vous me fissiez sçavoir en quel endroict ledict sr Mareschal se devroit arrester; et je vous prie de parler sur toutes choses avec une entière liberté audict comte. Il vous rendra des ordres du Roy pour retirer quelques compagnies des gardes françoises et suisses avec les

1 Mot douteux.

miennes, les gens d'armes et les chevaux-legers ; ce qui ne diminuera Juillet i658. pas l'armée de beaucoup, et ce petit corps est nécessaire icy.

Je croy que vous n'aurez pas rencontré grand obstacle à Fiurnes et à Link \ et qu'eslant débarrassé de cela, vous pouvez attendre ce qu'il plaira à Dieu de nous donner2 de la maladie du Roy.

Je n'ay rien à adjouster à ce que je vous escrivis hyer par un ollicier de M. de Scbomberg, ny en response de vostre lettre du 2 que je viens de recevoir tout présentement.

J'ay parlé à Jacquier, lequel m'a promis de donner si bon ordre que l'armée ne manquera pas de pain, ny en ces quartiers, ny en quelque endroit qu'elle aille; mais je vous prie de donner quelque ordre à la consommation, qui est extraordinaire.

CGLV.

Bibl. nat., ms. f. fr. , Mélanges de Colbert, t. 5a, f° lizli v°. — Copie du temps.

À M. LOCKART.

Calais, 5 juillet i658.

(entrait.)

Le mal du Roy continue avec grande force; les redoublemens sont l'requens, et il a paru des taches, qui, estant rouges, sont de la meilleure qualité. V. Ëxc. apprendra le détail du comte de Moret, qui luy rendra cette lettre, et je m'asseure qu'elle compatira à l'extrême douleur dans laquelle je suis avec tant de justice, puisque ce n'est pas seulement le Roy mon maistre et mon bienfaiteur qui est dangereusement malade, mais, s'il est permis de parler ainsy, le meilleur amj que j'aye au monde. Je veux pourtant espérer que Dieu ne voudra pas punir ce royaume, en nous ostant celui qui en faict la joye, estant le père du peuple, et ne songeant au milieu des prosperitez qu'à leur pro-

' Fûmes et Dixmude tombèrent entre misait. Il semble que de décider serait prêta mains de Turenne les 3 et h juillet. férable. Le copiste a peut-être mal lu la 1 II y m bien de nous donner <l;uis le ma- minute.

HiZAnm. mu. 62

luiiici i()58. curer le repos et à toute la chrestienté, comme V. Exe. le sçait fort bien *.

J'envoye ordre au sr de La Guillotiere de remettre à V. Exe, ou à qui elle ordonnera, le fort de Mardik, lequel peut estre gardé par cent soldais avec toute seureté aprez la prise de Bergues, que je ne doute pas qu'elle ne soit suivie2 de celle de Link, occupant, comme nous faisons, Bourbourg et plusieurs [forts]3 sur les canaux. Je la prie seulement d'avoir la bonté d'assister le sr Robertot4 en cas où il ait recours à V. Exe. pour le reste des pauvres malades et blessez qui sont à Mardick. Je feray satisfaire les deux patrons des vaisseaux chargez de foin qui sont venus icy, en la manière que le sr de La Guillotiere m'a mandé de la part de V. Exe.

On m'a donné advis que les Espagnols font toutes les diligences imaginables pour obliger les religieux et ecclésiastiques, qui sont à Dunkerque, d'en sortir, quoyqu'ils soient bien traitez, afin de faire croire par cet esclat qu'on ne leur tient pas ce qu'on leur a promis et que l'Angleterre ne songe qu'à oster de cette ville-là l'exercice de la religion catholique; et comme je sçay parfaitement les intentions de S. Alt. Ser. et de V. Exe. à ce sujet, j'ay creu à propos de l'informer de ce que dessus, afin qu'elle prenne la peine d'empescher que nos ennemis communs ne réussissent dans leur dessein.

J'ay faict escrire au père [Ganaye]5, jésuite, de se rendre auprez de V. Exe. pour agir comme elle luy dira ; car, estant adroit et bien intentionné, il pourroit servir utilement.

' L'amour des Français pour le jeune 2 La construction régulière serait : qui, Louis XIV e'iait alors si général, que Guy je n'en doute pas, sera suivie, etc. Patin, presque toujours si hoslile aux chefs 3 La copie porte : forces. du Gouvernement, n'exprime pour le Roi ' Voy., sur Thomas Grouchy, sieur de que des sentiments d'affection et presque de Roberlol, le tome VII, p. 5g(i et autres, passion. Il écrivait le 20 juillet 1 658 : trC'esl ' La copie porte : Canez. Le père Jean Garni prince digne d'être aimé de ceux mêmes naye, jésuite et littérateur, né à Paris en auxquels il n'a jamais fait de bien. Je me i5où, mort à Rouen en 1670, est le héros sens pour lui une inclination violente au- du célèbre dialogue attribué à Saint-Évredelà de celle que les François ont d'ordi- mont: Convention du maréchal d'Hocquincourt naire pour leur prince. ■» et du père Canaye.

. Juillet i658.

CGLVI.

Bibl. nat. , ms. f. fr., Mélanges de Colbert, t. 5a A, f° G. — Minute ou copie du temps.

À M. DE TUREME.

[Calais], 7 juillet iC58.

J'ay receu vostre lettre du 9 avec le mémoire des choses que vous souhaitiez qu'on envoyast à Dunkerque; ce qui sera exécuté aujourd'huy; mais on n'envoyé pas de mesches, parce qu'il y en a plus de quatre vingts milliers, et M. l'ambassadeur [d'Angleterre] m'a promis qu'il donneroit la quantité qu'on luy demanderoit.

S1 Hilaire m'a dict aussy qu'il ne falloit pas de charpentiers ny de charrettes, car il estoit asseuré que vous en pourriez tirer de Dunkerque le nombre que vous voudrez. Je croy pourtant que lorsque vous aurez veu le comte [de] Moret, vous sursoierez de rien entreprendre, si ce n'est que vous ayez trouvé Dixmuide1 dépourvue d'hommes pour la defïendre et que vous croyiez la pouvoir emporter en deux fois vingt-quatre heures.

Il ne se peut rien de mieux que la resolution que vous avez prise, et j'ay depesché Seyron à M. le mareschal de La Ferté pour le prier d'approcher, ainsy que vous l'avez jugé à propos, et je luy ay aussy faict sçavoir le détachement que vous avez faict du marquis de Richelieu avec quelque cavalerie.

Vous m'avez escrit trop tard pour l'abbaye qui a vaqué en Languedoc. Neantmoins je verray s'il y a lieu de vous obliger.

Ce gentilhomme vous dira Testât de la maladie du Roy ; car je n'ay pas le cœur ny la force de traiter en détail cette matière. Sa Ml<i s'est

' Dixmude, ou Dixmuide, faisait partit', Belgique. Celte ville s'était rendue, dès le en 1608, des Pays-Bas espagnols; elle est h juillet, à la première sommation de Tuaujourd'hui comprise dans le royaume de renne.

/i92 LETTRES

Juillet i658. plus mal portée depuis le départ du comte [de] Moret, et ses resveries1 ont esté mesme plus grandes depuis la purgation qu'on luy a donnée liyer. On luy appliqua aussy hyer des vasicatoires aux bras et aux jambes, et Elle a esté encore saignée ce matin. Elle a beaucoup de force, se tenant toute seule, et les médecins asseurent qu'EUe se porte bien mieux; mais comme c'est aujourd'huy son bon jour, je crains fort que, demain, nos inquiétudes et nos appréhensions n'augmentent. Je n'ay rien à adjouster sur cela à ce que le comte [de] Moret vous aura dict, de ma part, et je vous puis jurer devant Dieu que, quoiqu'il s'agisse de grandes choses en cette rencontre, rien au monde ne cause ma douleur que l'ami lié que j'ay pour le Roy et la certitude que Sa M1' en a beaucoup pour moy. Je crains beaucoup parce que j'ayme de mesme, et je ne puis m'imaginer que Dieu veuille affliger ce royaume et toute la chrestienté de nous vouloir enlever un Roy qui ne travailloit que pour luy donner le repos.

Les révoltez de Soloigne2 ont esté deffaits, et on en doit chastier quelques-uns de ceux qui ont esté pris, et M. le duc d'Orléans a envoyé icy un courrier pour en donner avis.

Je vous prie de m'excuser si je ne responds pas si ponctuellement que je voudrois à tous les points de vostre lettre, et de croire que vous n'aurez jamais de serviteur plus véritable et plus asseuré que, etc.

De la main de M3', à deux heures aprez midij 3.

Je reviens tout présentement de voir le Roy, et je suis ravy de vous pouvoir dire qu'il se porte beaucoup mieux, et à un tel point que les quatre médecins4 qui Je voyent espèrent tous unanimement que Sa Mt(i sortira heureusement de cette maladie.

1 C'est-à-dire, ses accès de délire. du duc d'Orléans, qui s'en est sauvé, ont

2 Cette émeute des paysans de Sologne pillé trois bateaux de sel. On dit que ce mal s'étendit à Orléans. Guy Patin écrivait à ira plus loin et s'agrandira fort.» (Voy., Charles Spon, le 5 juillet 1 658 : «Il y a sur la sédition de Sologne, ci-dessus, p. h 71.) grand bruit à Orléans : la populace et les 3 Cette addition se trouve au folio 7. faubourgs s'y sont émus, qui, malgré toute 4 Quelques jours plus tard, au lieu de la force de la ville et nonobstant la présence quatre médecins, il y en avait six, généra-

Juillet i(>58.

GCLVII.

Aff, étr., France, t. 275, f° 33o. — Copie du temps.

À J.-B. COLBERT

Calais, 7 juillet, 10 heures du soir.

Je comrnenceray par vous dire que le Roy se porte mieux. Les vesicatoires luy ont faict grand bien. Il a esté saigné ce matin pour la sixième fois, et le sang sortoit avec la mesme force que la première fois. Il a passé toute la journée fort tranquillement et sans aucune resverie. Il a pris deux remèdes qui ont faict assez d'opération. Enfin tous les médecins unanimement ont asseuré que le Roy estoit hors de danger, et mesme M. Vallot l, qui n'a pas parlé jusques à présent en cette forme; mais, avec tout cela, la fiebvre est continue avec les redoublemens, et il y a apparence que la nuit sera mauvaise.

J'ay escrit ce matin avec tant d'appréhension, parce que je l'avois laissé fort mal, et je n'ay pas voulu depescher pour vous donner des nouvelles, afin que vous participiez- sans aucun delay à M. le Chancelier, [à] MM. les Surintendans et [à] tous ceux que je vous avois prié de voir par ma dernière.

Le Roy a voulu estre communié la nuit passée, et tout le monde a esté ediffié de la dévotion avec laquelle Sa Mld a faict cette action. H ne se peut rien adjouster à l'honneur qu'il me faict et à la satisfaction qu'il tesmoigne de m'avoir auprez de luy. Je ne veux pas oublier de vous dire une particularité, qui surprendra tous ceux qui en auront cognoissance. Hyer, aprez [avoir] longtemps resvé, me demandant mille choses hors de propos, Sa Mlc me commanda de m'approcher d'Elle. Je croyois qu'Elle resvoit encore; mais [Elle] me dict tout bas ces mesmes mots : «Vous estes homme de resolution et le meilleur aniv

tement d'avis différents et (pie Mazarin, ' M. Vallot était mélecin par quartier el

comme on le verra plus loin, avait grand' il s'tfloil joinl à Guenaut et à Daguin. peine à mettre d'accord. 2 Que vous donniez part de ces nouvelles.

luiitei i658. que j'aye; c'est pourquoy je vous prie de m'advertir lorsque je seray à l'extrémité ; car la Reyne n'osera pas le faire par la crainte que cela n'augmente mon mal. n Et Sa Mlé voulut que je lui donnasse ma parole que je le ferois. Je vous advoue que cela me fit crever le cœur.

Les médecins viennent d'arriver tout présentement, et ils ont f'aicl une grande diligence ; car ils partirent hyer matin de Paris. Ils n'ont pas encore veu le Roy; mais je ne veux pas pour cela retarder le depart du courrier, car, demain matin, nous en ferons partir un autre.

Aff. élr. , France, t. 275, f° 33a; autographe. — Ibidem, f° 332: copie du lemps.

À J.-B. COLBERT

Calais, 8 juillet, à 9 heures du matin.

Tous les jours ne se ressemblent pas : nous avions conceu hyer de grandes espérances d'une certaine guerison du Roy, et ce matin nous sommes retournez dans les mesmes inquiétudes, Sa Mté ayant mal passé la nuit en des continuelles resveries et avec un redoublement bien fort. Les médecins le vont encore saigner, et ils ne sont pas estonnez ; car ils s'attendoient que la nuit seroit mauvaise. Les forces du Roy sont grandes ; mais le mal est furieux. Vous ferez part de cela à ces Messieurs, et je n'ay rien à adjouster à ce que je vous ay escrit par le s1' du Fresne. Il faut informer ponctuellement de tout Mmc la princesse de Conty, afin qu'elle en donne part à M. son mary, luy faisant des excuses, si je ne luy escris pas.

DU CARDINAL MAZAR1N. 495

Juillet i(if),S.

AfT. étr. , France, t. 277, f° i83; copie du temps. — Bibl. nat. , ms. f. fr. , Mélanges de Colbert, t. 5a A, f" 1 .

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