‹ Lettres du Cardinal Mazarin pendant son ministáere (volume 4)Chapitre 10 sur 125 · DU C-VHDIN VL H \Z\1UN · texte numérisé non relu

DU C-VHDIN VL H \Z\1UN

el que cesl ooe consolation que vous voulça donner à un absent ([uo Mars n,.,. vous ayraes. Pour moy, je me le lions pour dict et que je seray toute ma vie le plus malheureux des hommes; car mes ennemis gaignent le lorrain sans aucune opposition, et moy-mesme, par une résignation aveugle que j a\ aux volontés de la Reyne, je travaille à ma perte sans me deffendre, et, en me retirant, je donne à ceux qui veulent empiéter ' l'authorité toutes les facilite/ d'en venir à bout; car, dans trois semaines, tous mes amis, que jay abandonnez, pecognoissant qu'ils ont affaire à un homme qui ne leur pardonnera pas, pratiqueront loules sortes de moyens [tour se mettre à couvert, .le suis au desespoir de me rendre importun en me plaignant tousjours de ma condition, mais elle est si estrange qu'il laudroil bien estre de bonne humeur pour ne la ressentir pas.

Outre ce que je voy qui suftit pour me rendre bien triste, je suis plongé dans une profonde melancliolie, ayant ouvert par hazard une lettre escrite à un des miens, la([uelle je croyois qui s'adressoit à moy, et quoyque je ne puis [sic) pas douter que ce ne soit de Colbcrt, puisqu'encore qu'elle soit en chiffres, le commencement et la lin sont escrits de sa main, l'ayant fait deschiffrer j'ay trouvé (ju'ellc parle de moy en termes fort injurieux et dans le style que jay sceu, mais hors de temps2, que M. Le Tellier, qui est la principale cause de mon malheur", a fait depuis un an; mais je mespriserois tout cela, si je n'eusse veu, dans celle lettre, une autre chose qui me perce le cœur, qui est qu'il dit sçaxoir certainement que la Keyne commence à ne se soucier plus trop de moy, et que, dans peu de temps, elle n'en parlera que pour me mespriser. Sans doute que mon malheur aura deseouvert quelque chose dans l'esprit de Sa M1"4; car je sçay, d'ailleurs, qu'il a dit qu'il

1 Empiéter a ici le sens d'usurper. Voy. le prises à Paris pour déconcerter tous ses Dictionnaire de Littré. projets. Ces accusations soûl surtout déVe-

2 Pas à teniiis pour en témoigner mon loppées dans une lettre (tu 17 mars 1 65 1 , ressentiment. adressée à de Lionne.

; J'ai déjà indiqué (pie Mazarin attribuait ' Celle phrase est peu claire. Je crois (pie

à l'influence de Le Tellier les résolutions Mazarin veut dire : peut-être que mon mal/icui-

Mars i65i. avoil travaillé avec adresse et avec fruict pour insinuer à Sa M1* que je m'estois mal conduit et que j'avois fait mille fautes, quoyque je n'ayc l'ait que celle de me fier en luy sans reserve, si c'est une faute de se confie!- en un homme qu'on esleve et qu'on fait entièrement. La Reyne se souviendra que je me doutois de quelque chose depuis quelque temps; mais enfin il n'y a plus de remède. Je fais estât de vous envoyer cette lettre de Colhert en original, et ce pendant je seray dans lestât que vous pouvez vous imaginer. Peut-eslre que je suis injuste de croire 1 ce de quoy M. Le Tellier et Colbert sont persuadez , parce qu'ils voudraient que cela fust de la sorte; mais comme c'est tout pour moy d'avoir ou de n'avoir pas les bonnes grâces et l'estime de la Reyne, quand on touche cette corde, je m'abandonne au desespoir. Il faut que vous preniez bien garde que personne ne pénètre rien de cecy ; car je luy2 escris et l'employé dans mes affaires comme si de rien n'est oit.

Je n'ay pas la force d'escrire à la Reyne pour luy demander esclaircissement là-dessus; mais, au nom de Dieu, si vous m'aimez, escrivezmoy promptement avec liberté et au long là-dessus et mandez-moy les moindres parlicularitez que la Reyne vous dira, sans me flatter en aucune façon; et si je suis assez heureux [pour] que vous recognoissiez que je n'ay pas sujet d'avoir aucune mesfiance , dites à la Reyne que je luy recommande mon honneur, et prenez-en aussy, je vous prie, soin en vostre particulier.

Mazaiin déclare qu'il désire avoir le gouvernement de Brisach, dont il traiterait avec le gouverneur Tilladet, qui rr n'est pas capable de conserver cette place»; il termine ainsi sa dépêche :

Jamais, dans les mois de décembre et de janvier, il n'a fait un si grand

aura fuit découvrir a Sa M'é quelque faute en effet , dans les mss. de Baluze, conservés

commise par moi, ou quelque défaut de mon à la Bibl. nat. , et spécialement dans le

caractère. t. 33a de cette collection, un grand nombre

1 Tel est bien le texte du manuscrit. Le de lettres de Mazarin à Colbert, pour

sens est de croire, comme Le Tellier et Colbert, l'année i65i. Elles se rapportent surtout

que la Reine me condamne. aux affaires privées du Cardinal. Voy. ci-

" Luy se rapporte à Colbert. On trouve, dessus, p. h'], un passage relatif à Colbert.

froid uv accompagné de plus de neige el de vent qu'il n*y eu a à cette Mars .>..,< heure, et cependant je marche souffrant des incommoditez qui ne sont pas imaginables. Si je lusse allé à Sedan, je courois grand risque; car il v avoii lionne compagnie qui m'attendoit au passage el il m'eust fallu attendre huicl jours la response de l'électeur de Cologne pour pouvoir alleu- dans le paya de Liège1, el demande)- passe-port aux Espagnols pour \ faire mon passage en scureté, et, après, on eust dit que je demeurois trop pies de la France. Je suis à présent en Lorraine'2, el j'en sortiray sans m'y arresler.

Bibliothèque nationale, pap. Baluze, t. 332, f° 86. — Original signé.

A M. COLBERT

De Ligny3, le 7 mars i65i.

(extrait.)

J'av receu vostre lettre du 5e du courant avec beaucoup de joye par les nouvelles asseurances que vous me donnez de vostre affection4, et parce que, par la mesme lettre, j'en ressens les effects voyant que vous aviez desjà advancé quelqu'un de mes interestz dans un temps que je suis tres-persuadé qu'il y a du hazarcl à en parler seulement. Je vous prie de tout mon cœur de continuer à en prendre soin, et je voudrois bien que vous vous chargeassiez de celuy de toutes les affaires que j'ay de delà. J'en ay desjà escrit à M. Le Tellier5, et ce seroit une grande consolation pour moy que vous voulussiez prendre cette peine; car je

1 L'évêché de Liège appartenait, h cette ' On a vu. ci-dessus, p. 55, que Mazarin

époque, à l'archevêque- électeur de Cologne. accusait J.-B. Colbert de trahir ses intérêts;

1 Mazarin traversait alors la Lorraine mais, pendant son exil, le Cardinal se mon-

pour se rendre à Brisach; mais il dut bientôt tra excessivement défiant et soupçonneux

changer d'itinéraire et se diriger vers Sedan et accusa tour à tour Le Tellier, Colbert.

et Bouillon. Servien, Lionne, dont il reconnut plus tard

Ligny-en-Barrois . auj. chef-lieu de l'innocence et le dévouement, canton du département de la Meuse. 5 Voy. ci-dessus, p. £7.

1 UABIR. — IV. 8

IMPRIMERIE V.moXALE.

Mais 1 65i. ne lessçaurois confier à personne qui s'y employé avec plus d'adresse, de capacité, de fidélité et d'affection que vous. Et si pour cela il faut envoyer quelque procuration, je vous prie d'ajuster, avec Euzenat l, en quels termes elle devroit estre conceue pour la faire expédier et vous l'envoyer.

Si j'eusse songé seulement une heure toutes les semaines à mes affaires particulières, elles ne seroient pas dans un si eslrange desordre qu'elles sont; mais puisque cela m'arrive pour avoir donné tout mon temps à celles du Roy, je m'en console. Pleust à Dieu que je me fusse advisé de meilleure heure à vous les mettre toutes entre les mains; car asseurement j'aurois deux cent mille escus que je n'ay pas. Mais n'y ayant point de remède au passé, il faut songer du mieux que l'on pourra à l'advenir.

Vous sçaurez que, entre les choses que M. le Premier2 m'a promis de la part de Leurs Majestez comme estant résolues dans le Conseil avec le consentement de S. A. R. et de Monsieur le Prince, une a esté qu'on donneroit ordre pour ajuster mes comptes et me satisfaire sans mettre seulement en doute qu'on pust toucher aux assignations que je pouvois avoir desjà. C'est pourquoy sur ce fondement je croy que vous aurez moyen de solliciter ouvertement mes interestz et que non seulement M. le Surintendant ne touchera point à mes assignations et fera cognoistre à ceux qui les doivent payer qu'il faut qu'ils s'y résolvent sans delay, mais qu'il aura encore la bonté d'exécuter ce qui fut arresté chez M. Tubeuf à la présence de M. le Tellier, qui estoit de me donner un revenu annuel de cent mille livres sur les gabelles de Provence et Dauphiné, pour une partie de ce qui m'est deub, et pour le reste quelque bonne assignation, afin de pouvoir satisfaire ceux à qui je dois et desgager ce que j'ay engagé pour le service du Roy.

Enfin vous verrez la disposition des choses et vous vous conduirez,

1 Euzenat avait été intendant de la mai- p. 35 et 48.) M"" de Motteville (Mémoires, son de Mazarin. édit. Charpentier, t. III, p. 3^5) a publié

2 Henri de Bering-lien, premier écuyer une lettre de Mazarin à Beringhen datée de la petite écurie du Roi. (Voy. ci-dessus, du 10 mars i65i.

DU CARDINAL M \ZVIUN. 59

parlant ou differanl à le Eure, comme vous jugerez plus à propos. Je Mars i65i, m'asseure oue si vous avea recours à M. Tubeuf, qui m'a tousjours tesmoigné beaucoup daffeetion, et qui a plus de cognoissancc que moymesme de mes Interests, il vous assistera de lout ce qui pourra dépendre de lu\ pour les mettre eu bon chemin. Il sollicitera de la bonne manière M. le Surintendant pour y oslrc favorable, quoyque je sois d'ailleurs persuadé que celui-cy le fera volontiers et avec effort, me l'ayant ainsv protesté par une lettre qu'il m'escrivit dernièrement et, lesmoignant beaucouj) de recognoissance de ce que j'ay fait en divers rencontres pour le servir.

Mazarin parle, dans la suite de cette lettre, de plusieurs affaires particulières, dont il recommande à Colbert de prendre soin.

xxvm.

Aff. étr. , France, t. 267, f' 01 5; t. 28 du recueil des Lettres de Mazarin. —

Copie du leinps.

A M. SERVIEX.

Germon t[-en-Argonne], () mars i65i.

(extrait.)

Mazarin se plaint de la puissance de Coudé, et de la conduite des ministres et surtout du Surintendant à fe'gard de ce prince :

Je voy que, lorsque M. de Turenne est avec les Espagnols; que M. le Prince, par son moyen, a une intelligence et un commerce libre avec, eux; que mondict sieur de Turenne fortifie ses troupes; que l'on faicl des propositions de trêve, qui paroissent à la vérité ridicules à des personnes sensées, mais qui sont fort propres pour se concilier les peuples et les leurrer par là des espérances d'un prochain repos, afin de profiter du temps et se mettre en estât de lever le masque et parler bien haut, quand les armes pourront agir, je voy, dis-je, que, dans ce

1 Ce passage est au f* 3 1 5 v°.

Mars 1661. mesme temps-là, on se liaste de rendre toutes les places aux princes sans aucune condition, quoyqu'il n'y eust eu aucune souplesse, de laquelle ils ne se lussent servis pour les ravoir, sçachant mieux que personne qu'il n'estoit pas aysé d'y rentrer par la force.

Je voy aussy qu'on ne se contente pas de remettre sur pied tous les régiments que lesdicts princes et leurs serviteurs avoient, qui feront un corps de plus de huict mille hommes et qui cousteront plus de six cent mille livres au Roy, mais [aussy] que, pour donner plus de facilité à former ce corps et alfoiblir le Roy, diminuant les forces qui luy sont asseurées, [on veut] casser ou refformer quantité de régiments de ses bons serviteurs, et par exemple, malgré la déclaration de la Reyne, M. le Prince, faisant persécuter mon régiment de cavalerie par les habitants des lieux où les compagnies estoient logées, profite de presque tous les cavaliers; et, pour surcroist, j'apprends qu'on donne un régiment à Beau vais, qui s'estoit allé jeter dans Bordeaux avec une compagnie, et que l'on entretient les régiments de cavalerie de Persan, de Chasteauneuf et de Goret (î)1, qui ont servy contre le Roy en Berry, lesquels on fît venir en Champagne en resolution de les casser, lorsque l'occasion 2 seroit passée, comme le sçait fort bien M. Le Tellier, qui a eu grand tort de ne les avoir pas cassez, ainsy que je luy manday de Rheims, après la bataille [de Rethel], d'en prendre les ordres de la Reyne et de S. A. R. ; et ce qu'il y a de bon [est] qu'on me mande que le régiment de Noailles, qui avoit plus de cent cinquante maistres en douze compagnies, a esté refformé à deux, et que les trois régiments susdicts, qui n'ont pas quatre-vingts maistres en tout, ont esté conservez, celui de Persan3 à six, et les autres à deux chacun. Je vous laisse à penser si cela donne grand courage à ceux qui sont attachez au service du Roy.

1 Je ne puis lire que ce nom qui paraît ' François de Vaudetar, marquis de Peraltéré. san, nommé maréchal de camp en 16/16,

2 L'occasion, dont parle Mazarin, était avait suivi le parti de Gondé. 11 mourut le l'expédition de Champagne pour reprendre 8 juillet 1690. On trouve dans la Chrono- Rethel et chasser les Espagnols de cette pro- logie militaire le détail de ses services, vince. Voy. t. III, p. 929 et suiv.

DU CARDINAL M VZUUN. 61

Je voy, en outre, que M. le Surintendant1 employé tous ses soins Mars i65 pour donner à M. le Prince le plus pur et le plus net de l'argenl de l*Espargne, et les meilleures et plus présentes assignations qu'il ayt, pour le satisfaire de plus de quinze cent mille livres qu'il demande, et qu'il faict la mesme chose à l'esgard de M. le prince de Gonty, | «lu j duc de Longueville , [du] mareschal de La Molhe- et autres à <pii on devra aussv assigner près de deux millions, M. de Longueville seulement ayant prétention pour onze cent mille livres. J'entends que M. le Prince gourmande et menace tous ceux qui ont servy le Roy, ou qui ne se sont pas porte/, aux dernières extremitez en sa faveur; qu'il choisit pour mettre dans les places ceux qui ont tesmoigné plus de passion contre le service de Sa M1 ; qu'il parle avec grand mespris de la Reyne, et enfin qu'il se haste de préparer toutes choses nécessaires pour se rendre maistre absolu. J'apprends, en outre, qu'Estevan de Gamarra (Don Diego Monroy, cousin de Fuensaldagne) s et les autres prisonniers, que j'avois laissé en mémoire à M. Le Tellicr de prendre ordre de faire enfermer dans le bois de \incennes, sont à Paris en pleine liberté, négociant à Paris4 avec qui bon leur semble; que l'on estoit mesme sur le point de les renvoyer avec tous les officiers lorrains, n'estant pas juste que des gens qui avoient exposé leur vie pour la liberté des princes, ressentissent les rigueurs et les incommoditez de la prison, comme si, pour advancer cette liberté, tout eust esté licite, et que l'on deust récompenser ceux qui y ont travaillé, pendant qu'il n'est pas permis dé souffrir pour celle du Roy et de la Reyne. Je voy enfin que si la Reyne, tous ses serviteurs particuliers, et ceux qui sont attachez et ont interest au soustien de l'authorité royale, estoient payez

1 Le surintendant des finances était, à duc de La Vieuville, et mourut en 1677. celte époque, René de Longueit, président 2 Voy. sur te maréchal de La Mothe-

à mortier au parlement de Paris, et connu Houdancourt, le t. I, p. rj'SO, des Lettres de

sous le nom de président de Maisons. Il Mazarin.

avait succédé, en mai iG5o, à Particeili 3 Cette parenthèse est dans la copie de

d'Emery comme surintendant des finances. la lettre de Mazarin. Il fut remplacé, dans cette charge, le ' La répétition à Paris se trouve dans le

8 septembre iC5i, par te marquis, depuis manuscrit.

Mars i65i. pour travailler à eslever Ai. le Prince et fortifier tous ceux qui basassent leur puissance sur la ruine de celle du Roy, ils ne pourroient pas agir autrement qu'ils font.

Peut-estre que n'estant pas sur les lieux et ne sçachant pas les motifs qui obligent à en user ainsy, je me trompe dans mon sentiment; mais si la raison principale, par laquelle on donne les mains à tout ce que dessus, est parceque le Roy et la Reyne sont prisonniers, elle est à mon ad vis tres-mal fondée, puisqu'il fa u droit qu'au moins, par ces relascbements, on eust fait cesser la détention de Leurs Majestez : ce qui n'est pas; et, au contraire, M. le Prince, voyant les advantages que luy produit cette détention, la fera durer le plus qu'il pourra comme un moyen d'exiger tous les jours de nouvelles grâces, qu'il se sera mis en estât de demander encore avec plus de hauteur, puisque , par celles qu'il aura desjà receues, il aura extrêmement augmenté son pouvoir, et de fait si jusqu'icy on n'a pas parlé d'oster la régence à la Reyne, de luy donner un conseil nécessaire l, de prolonger 2 le temps de la Majorité et autres extravagances de cette nature, c'est qu'on a voulu auparavant, et particulièrement M. le Prince, s'establir en sorte qu'il pust (sans crainte de n'obtenir pas ce qu'il a desjà), après, exécuter son projet avec plus de facilité, de sorte que, quand la Reyne auroit esté toute disposée à donner toute satisfaction aux princes, il eust esté bon qu'Elle eust refusé de le faire, ou qu'Elle eust capitulé, afin que cela pust produire la liberté du Roy et la sienne, et il n'y a, à mon advis, ny parlement, ny peuple, qui n'eust approuvé ce sentiment, le Cardinal estant desjà sacrifié et en chemin et resolution de quitter le royaume. Si S. A. R. n'estoit pas possédée par le Coadjuteur, qui a fait banqueroute à l'honneur et à la probité et qui a fait assez cognoistre que son plus grand plaisir consiste dans le renversement de la monarchie, le raccommodement sincère et loyal de la Reyne avec S. A. R. seroit le meilleur, parce qu'il rameneroit asseurement le Parlement et les peuples; qu'il3 ayme le repos; qu'il n'a pas, de soy, ambition de

1 Dont elle lui obligée de suivre les avis. — 2 Dans le sens de reculer. — 3 // se rapporte à S. A. R. , Gaston , duc d'Orléans.

s'agrandir aux despons du Roy et que sou inclinât ion se porte plustost Mars 16E au bieD el à l'advantage de l'Estal qu'à d'autres pensées, au lieu (pie M. le Prince est insatiable, fonde sa seureté et sa grandeur en rabaissement de l'authorité royale (qui est la maxime de \l. Longueville); que, dans sa colère et son impétuosité, il n'est pas maistre de soy, et que nous voyons, par expérience, qu'il n'y a pas sujet de faire aucun fondement sur sa parole et sur ses promesses.

11 faudrait, en outre, que la Reyne clioisist quelqu'un qui ne fust dépendant d'aucun des princes et qui, estant tout au Roy et à Elle, eust les qualités requises pour faire valoir et recognoislre son aulhorilé; car autrement, si ceux qui ont les principales places dans le Conseil dépendent de l'un ou de l'autre des princes et qu'ils ballotent entre eux l'authorité royale, sans qu'il y ayt quelque personne relevée, à qui la Reyne l'ayant confiée, la soustienne avec adresse et vigueur, il n'y a qui que ce soit dans le royaume qui soit moins considéré que Sa Mlë.

Je croy, en outre, que la Reyne ne doit pas consentir que l'on introduise une négociation de paix que le Roy et Elle ne soient en pleine liberté.

Je n'eusse pas voulu aussy en aucune façon que le Roy eust dansé son ballet1, mais qu'on eust banny toute sorte de joye, sans tenir le cercle'2, et affectant en tout et partout de faire le personnage de prisonniers, afin de toucher un chacun et attirer autant que l'on pourrait, parce moyen, la commisération, publiant que la Reyne est au desespoir, que le Roy et Monsieur 3 pleurent et qu'ils sont capables de tomber malades de l'affliction qu'ils ont de se voir prisonniers. Et, si l'on fait réflexion à ce que dessus, je m'asseure, autant que je puis juger d'icy de

1 La Mu:e historique de Loret, lettre du 2 On appelait cercle de la Cour les vé\x-

5 mars 1 65 1 , parle d'un ballet qu'on dan- nions où la reine Anne d'Autriche recevait

sait au Palais-Royal. Loret termine par ces les tînmes les plus qualifiées. Les princesses

vers (vers 1 20 el suiv.) : et les duchesses y avaient seules un siège ou

Toutesfois, pour balet royal, En dessein, despense et musique, • il n'esioitpas trop magnifique. Philippe de France, frère du Roi

tabouret. Celait une distinction fort recherchée.

Mars iii.'H. la constitution présente des affaires de Paris, que celle conduite eus! pu produire de bons eflects.

Je croy aussy que la Reyne pourroit dire à Madame1 et à Madamoiselle'2 qu'ayant eu tant d'amitié pour M. le duc d'Orléans, Elle est bien malheureuse qu'il permette que le Roy et Elle soient détenus prisonniers. Il faudroit mesme, à mon advis, que la Reyne s'excusast de tenir Conseil, disant qu'Elle n'est pas en estât de pouvoir dire librement ses pensées. Et lorsque la nouvelle que je suis hors du royaume sera arrivée à Paris, je croy qu'il seroit fort à propos que Leurs Majestez, voyant tousjours les princes unis ensemble et qu'ils continuent à les traiter de la mesme sorte, que la Reyne menast le Roy au Parlement, ou l'envoyasl quérir3 pour luy dire que le Cardinal est hors de France; que les princes sont en liberté; qu'Elle a envoyé au Parlement toutes les déclarations qui lui ont esté demandées; qu'Elle a fait remettre auxdicts princes le gouvernement de provinces et de places particulières, qu'ils avoient avant leur détention; qu'Elle a donné des ordres pour remettre sur pied toutes les troupes qu'eux et leurs serviteurs et adhérents avoient aussy avant qu'ils fussent arrestez, quoyqu'il ayt fallu faire pour cela une grande despense; qu'Elle a donné ordre pour les satisfaire, des plus clairs deniers du Roy, de ce qui leur est deub, quoyqu'il se monte à des sommes tres-considerables et que les finances soient espuisées au dernier point; qu'enfin Sa Mlé a fait tout ce qu'on luy a demandé , afin de bien reunir la maison royale , et , contentant un chacun , avoir du repos et faire que le Roy fust bien servy et respecté; mais que, voyant que l'on a abusé de toutes ses bontez et facilitez , et que les princes continuent à la maltraiter, puisque le Roy et Elle sont tousjours prisonniers , Elle leur en a voulu donner part, afin que, comme bons serviteurs du Roy et intéressez dans le soustien de son authorité, ils agissent pour faire cesser ce desordre et un procéder dont il ne se peut

' Marguerite de Lorraine , seconde femme - Anne-Marie-Louise d'Orléans, duchesse

de Gaston, duc d'Orléans. Voy. le t. I, de Monlpensier. Voy. le tome II, p. io3i,

p. fj5o, des Lettres de Mazarin, au mot des Lettres de Mazarin. Orléans (Duchesse d). 3 Envoyât quérir ie Parlement.

que toute la Chrestienté ne soit scandalisée. VA comme il n'y a pas beau- Man i6i coup à dire, je vomlrois que la Revue niesme paiiast et accompagnast sou discours de larmes, s'il estoit possible, et qu'Elle envoyast quérir les autres compagnies souveraines ly la Maison de Ville et les personnes les plus considérables de la Cour, pour leur dire la mesnie chose, implorant leur assistance et les asseurant que le Roy n'oublierait jamais les services qu ils luy rendroient en un rencontre où il souffre tant d'oppression.

Ce que dessus estant exécuté avec tant de succez qu'il rangeast tout le monde du costé du Roy à Paris, de façon qu'il en fust entièrement le maistre, c'est tout ce que l'on pourroit souhaiter; mais cela n'arrivant point, ou le fruict qu'on en tireroit estant de peu de conséquence, il faudrait songer continuellement à faire sortir le Roy, la Reync et le petit .Monsieur- de Paris, estant le seul moyen de se redimei 3 des vexations qu'on y souffre et qui, à la longue, perdraient le royaume; et l'affaire bien mesnagée et concertée avec peu de personnes secrètes, fidèles et résolues, je ne doute point qu'elle ne puisse aysement réussir, s'entendant avec M. d'IIocquincourt, qui pourrait venir avec un bon corps de cavalerie recevoir Sa M'0 à point nommé et si près de Paris qu'on luv commanderait. Et sur ce sujet, il faut se souvenir du conseil que donna .M. de Bellievre'' à Henri III pour se sauver de Pologne5, disant qu'il n'importait point que ses serviteurs courussent quelque risque, puisqu'il estoit question de le sauver.

1 Chambre des comptes. Cour des aides Charles IX. Après avoir été chargé de plu-

et Grand Conseil. sieurs missions diplomatiques, Pomponne

' Nous avons déjà vu que le grand Mon- de Bellievre fut nommé par Henri IV chan-

sieur était Gaston d"Orléans. frère de celier de France, en i5o,o,; il mourut en

Louis XIII, et le petit Monsieur Philippe de 1607.

France, frère de Louis XIV. ' Henri de Valois avait été nommé roi

3 Se racheter, se délivrer. . de Pologne, en 1573. A la nouvelle de la

1 Pomponne de Bellievre, né à Lyon, en mort de son frère, Charles IX, il s'échappa

i5^(), avait accompagné en Pologne, en de Pologne et se rendit en France en traver-

1073. Henri de Valois, duc d'Anjou, qui sanl Vienne et Venise, succéda, comme roi de France, à son frère

mrruiiEiUE natiosjiie.

<i(i LETTRES

Mars 1 05 1 .

AU", étr., France, 1. 267, f 3i8 verso; (. 28 du recueil des Lettres de Mazarin. —

Copie du temps.

A M. DE LIONNE

De CIermonl[-en-Argonrie], 10 mars 1 65 1.

(extrait, j

Je vous dira y que j'ay receu une lettre d'une personne, que je ne puis pas nommer, que j'ay faict voir à Roussereau l, par laquelle on me mande qu'il n'y a rien de secret à la Cour; que l'on est adverti, avant la Reyne, de tout ce que j'escris; que vous avez rendez-vous, aux Carmes Deschaussez2, avec le président Perraut3, et comme chacun est tout-à faict persuadé à Paris, par les déclarations que M. le Prince en faict, qu'il ne sera jamais de mes amis (ce que vous-mesme m'avez mandé en dernier lieu, après avoir veu le président Perraut) et que l'on croit que ce que vous faictes est de concert avec moy, on philosophe fort làdessus, et on ne peut comprendre le mystère et la fin de ces entreveues. Pour moy, je suis persuadé que vous en avez, en cela, quelqu'une qui regarde l'advantage de mes interests; mais ce qui me fait peine, c'est que, dans cette mesme lettre, on marque qu'ayant esté parlé de l'accommodement du Coadjuteur, il a estédictquej'avoisescritàlaReyne de ne le faire pas, mais que vous m'aviez envoyé un courrier pour m'ohliger à y donner les mains, et que l'on attendoit mon consentement làdessus. Il est vray que j'ay dissuadé la Reyne de cet accommodement, que l'on m'a depesché ensuite le courrier et que j'y ay enfin consenty; ce qui ne devoit estre sceu que de M. Servien et de vous. Tout cela maintenant ne faict aucune impression dans mon esprit, et je dementirois

1 Un des secrétaires de Mazarin. fut dédiée solennellement le 21 décembre

2 Les Carmes Déchaussés s'étaient établis i6â5.

à Paris, en 161 1, dans la rue de Vaugirard. 3 Ce président de la Chambre des comptes

Leur église, qui existe encore aujourd'hui, était un des partisans les plus zélés de Condé.

DU CARDIN \l. MAZARIN. 67

mes propres yeux, s'ils me faisoienf voir quelque chose contre vous; mais Mare n;r>. j'ay creu vous devoir dire ingenuemeal ce que dessus, afin que vousmesme me mandiez la vérité de ce qui se passe, estant eatierement persuadé que, si M. Servien ou nous l'avez diet, vous L'aurez, fait par quelque pressante considération.

J'ay appris que M. do Sennotorro1 voit fort souvent la lîoyuc, à quov, j'ay inoy-inesiuo contribué, ayant diet, ou partant, à Sa M"' queeestoit un homme do bon sens et qu'Elle devoit taire estât de ses conseils, et j'ay faict cela parce que je le crov ainsv et que je me fie en luy, l'ayant recognu en tout temps extrêmement de mes amis. Neantmoins je vous diray, dans une très-grande confiance-, qu'il m'est entré dans l'esprit quelque soupçon que ledict sieur de Senneterre, estant bon amy de M. Le Tellier et ne sçacbant point quelles fins il a, celui-cy ne s'en serve pour luy taire insinuer beaucoup de choses à la Reyne, lesquelles, sans que Sa M'1' s'en aperçoive, la portent à des choses qui regardent le but dudict sieur Le Tellier et qui soient contraires à mes interests et tout-à-fait aux vos très.

11 faut que M. Servien et vous preniez garde à cela avec la dernière adresse, sans en tesmoigner la moindre mesfiance, et je vous puis jurer que c'est par la pure affection que j'ay pour M. Servien et pour vous, et non pas pour mon esgard que je vous dis cela. Car je vous proteste du meilleur de mon cœur (vous deffendant de parler à qui que ce soit qu'à M. Servien de ce que je m'en vay vous dire) que je suis tout-à-fait persuadé, quelque chose qu'on me die, quelque apparence que vous me donniez au contraire, et quelque fermeté que la Reyne tesmoigne pour moy, que mon retour à la Cour est tout-à-faict impossible, et que je n'y songe plus, et que, pour ce qui est des affaires, jaimerois mieux mourir que d'en prendre plus le soin. Toutes mes . pensées et mes souhaits vont présentement à reparer mon honneur, qui est blessé d'une estrange façon, à la veue de toute l'Europe, et à

' Voy. sur le marquis de La Ferté-Sennelerre ou Saint-Nectaire, le t. III, p. 968 , note '.'> , des Lettres de Mazarm. — 2 Dans le sens de confidence.

Mar8i65i. tascher de me conserver dans les bonnes grâces de Leurs Majestez en quelque lieu que je puisse cstre.

Pour ce second point, j'espère d'y pouvoir réussir par la bouté, fermeté et justice de la Reyne, qui sçait fort bien, quelques mauvais offices qu'on me puisse rendre auprès d'EHe dans mon absence, que j'ay bien et fidèlement servy et qu'il est assez extraordinaire que j'aye pu soustenir les cboses comme j'ay fait avec les traverses que j'ay eues et une desbauclie générale des esprits1, qui dévoient contribuer à y maintenir l'ordre, obliger les peuples à l'obéissance, et, par ce moyen, avoir de quoy contraindre les ennemis à donner les mains à une paix glorieuse pour la France, ou à nous laisser continuer nos progrez, comme nous avions fait les cinq premières années de la Régence.

Pour l'autre point, l'arrest du Parlement subsistant, par lequel on me chasse du royaume, fondé sur ce que la Reyne m'avoit esloigné sans espérance de retour et autorisé par la déclaration que la Reyne a envoyée ensuite au Parlement, par les ordres que M. le Premier2 m'a apportez conformes audict arrest, ma réputation, en ce cas, est perdue, et je passeray pour un perfide à la postérité. C'est pourquoy pour y remédier et me donner le repos d'esprit que je demande à Leurs Majestez pour rescompense de tous les services que j'ay rendus, et à mes amis par l'affection que j'ay eue et que j'ay tousjours pour eux, il faudroit que, quand le temps le pourra permettre, le Roy fist une déclaration, qui fust enregistrée au Parlement, par laquelle il parust que je n'ay manqué en rien, et il faudroit qu'il fust porté, par la mesme "déclaration, que Sa M'°me rappelle en France, non pas dans les affaires n y à la Cour, mais dans quelque coing, où l'on me donnast un petit establissement pour y vivre, le reste de mes jours, en seureté et en tranquillité. Car on ne perd pas l'honneur à estre esloigné des affaires

1 Le mot esprits désigne ici, comme Je raient dû être les soutiens du pouvoir royal, prouve la suite de la phrase, les principaux 2 Henri de Beringhen, premier écuyer

seigneurs, les membres du clergé et du de la petite écurie du l\oi. Voy. ci-dessus,

Parlement, en général tous ceux qui au- p. 35, note 3.

e! de la Cour, mais bien à estre chassé du royaume aussy injurieuse- Ma«i65i ment que je 1 a\ esté '.

A IV. étr., France, t. 067. f° .'î-ji ; t. $8 du recueil dos Lettres de Mazarin. —

Copie du temps.

\ M. DE LIONNE

De Clermontf-en-Argonne] , le 1 1 mars 1 65 1 .

(extrait.)

Je prévois que malaisément je puis esviter que mes malheurs passez ne soient suivis d'un plus grand. Je suis errant d'un costé et d'autre sans avoir une retraite tant soit peu asseurée. J'avoispris la route d'Allemagne, comme je vous avois escrit; mais j'ay rencontré le mareschal de La Fei'té, auquel ayant communiqué ma resolution, et, aprez avoir bien examiné la chose avec luy, nous avons trouvé que, des dix villes impériales, qui sont en Alsace sous la protection du Roy 2, il n'y a que Schelestadl de catholique, sans appartenir ou avoir dépendance de la maison d'Austriche, laquelle a esté si mal traitée des François qui y ont tenu garnison longtemps, qu'elle est tres-partiale des ennemis de la France, outre que les habitants, estant extrêmement pauvres, je courrois grand risque d'estre sacrifié pour de l'argent, et que je dependrois d'un bourgmestre que j'ay eu advis certain estre un homme mal intentionné pour la France et capable d'estre aysement corrompu, desorte que nous n'avons nullement jugé à propos que je cherchasse mon

1 Cette déclaration du désir et de la ré- et de profond dégoût d'un rôle politique

solution du Cardinal de renoncer aux affaires qui lui avait attiré tant de disgrâces, revient souvent dans les lettres qu'il écrivit 2 Ces dix villes étaient Haguenau, Col-

à cette époque. Il est difficile d'en apprécier mar, Schelesladt, Wissembourg , Landau,

la sincérité. On peut cependant admettre Obernai, Rosheim, Munster-au-Val-Saint-

qu'il ait eu des moments de découragement Grégoire, Kaiserberg et Tùrckheim.

MaisiG5i. asile en ce lieu-là. A Mayence, je n'y puis aller sans sçavoir si je serais bien receu; ce qui m'obligeroit à demeurer quinze jouis en France, et je vous jure devant Dieu que ma plus grande inquiétude1, c'est d'en sortir; et pour les Suisses, j'ay cslé bien aveugle, quand j'y ay songé; car leur alliance avec la France finit à présent. Il y a quantité d'officiers reflbrmez et mal contents, qui me croiront l'autlieur de leur malheur, puisqu'on se prend d'ordinaire de tout à celuy qui a la principale administration des affaires. Les Suisses ont esté maltraitez pendant mon administration, et, comme on ne leur a pas tenu ce qui leur a esté promis et qu'on leur doit des sommes immenses et qu'ils n'entendent aucune raison qù il y va de leur interest, il y a lieu de craindre qu'ils ne s'en prissent à moy, et qu'ils ne voulussent, en m'arrestant, m'obliger à leur payement, et ainsy vous jugerez bien si c'est un lieu où je doive aller.

Mazarin parle ensuite des dangers auxquels il s'exposerait en s'approchant du Rhin, à cause des incursions de la garnison que les Espagnols tenaient dans Frankendal et des embuscades dresse'es par le duc de Wurtemberg. II continue ainsi :

Enfin voyant qu'il n'y avoit nulle seureté de ce costé-là, et ne pouvant pas faire la diligence que je ferois, si je n'avois pas mes niepees avec moy, qui est un plus grand embarras que vous ne sçauriez vous imaginer, et considérant, d'ailleurs, qu'allant dans le plus prochain lieu d'Allemagne, on ne sçauroit avoir nouvelle à Paris que je sois sorti des terres de l'obéissance du Roy que dans douze jours, j'ay résolu de m'en aller droit à Bouillon, où je seray, Dieu aydaiit, après-demain, avec dessein de passer à Dinant, ou à Cologne, lorsque j'auray permission de prendre un passe-port des Espagnols, et ainsy, dans cinq jours, on sçaura à Paris que je suis hors du royaume, et des à présent on peut affirmer que, des samedy ou dimanche matin, cela sera,. si ce n'est que M. de Turenne me fasse abréger le chemin, estant obligé de passer à trois lieues de Stenay, où nous avons advis qu'il a des troupes avec luy. Ce qui m'a principalement obligé à prendre ce party, ça esté

1 Le mot inquiétude a ici le sens de désir qui me tourmente.

1)1 CARDINAL MA/.UUN. 71

que, lorsque j'estois le plus en suspens et (huis l'irrésolution do ce que Ma«i6i j'a\ois à Faire, le gouverneur de Bouillon estoit venu à Rethel j)our Di'apporteF des lettres de son maistre1, et pour m'asseurer de sa pari que je DOUVOIS aller à Bouillon, à Dinant, ou en lel autre lieu de ses Kstals que je voudrais, avec asseurance que j'y serois receu comme lu yinesme. et m'avant trouvé parlv de Rethel, il m'a envoyé la lettre de l'Electeur, qui est tres-civile, accompagnée dune des siennes, où il me t'ait le compliment dont il estoit chargé.

M. le mareschal de La Ferlé m'ayant diet qu'il avoit ordre de remettre Glermont [-en-Argonne] à M. le Prince, je luy ay faicl cognoistre qu'il ne devoil uullemenl hésitera l'exécuter promptement, et des aujourd'hui il eust remis la place à M. d'Haligre, qui a ordre de M. le Prince de la recevoir, si les soldats, qui y doivent entrer en garnison, esloienl arrivez; ce qu'il a diet qu'ils ne pourroient faire que dans deux ou trois jours.

WXI.

\lï. «-ii-. . France, t. 3G7, f° 3-ï'à; L 98 du recueil des Lettres de Mazarin. —

Copie du lemps.

A M. DE LIONNE

Houillon *, i4 mars i65i.

1 I IJUJT.)

Le Reyne et ses bons serviteurs ne sçauroient faire assez de diligences pour bien garder le Roy; car asseurement si on peut faire un coup pour s'en rendre maistre, on le fera après tout ce qui s'est passé jusqu'à présent. Si la Reyne soupçonnoit de quelque chose le mares-

1 Ce maître était l'archevêque-électeur en traversant une partie de la Lorraine,

de Cologne, qui était souverain de Bouillon , changea d'itinéraire, sur l'avis des dangers

Dinant et en général du pays de Liège. qui le menaçaient, et se rendit à Bouillon

! N0116 avons déjà fait remarquer que qui appartenait à l'archevêque-électeur de

Mazarin. après s'être avancé vers le Rhin Cologne.

Mars 1 65 1. clial de Villeroy1, Sa Mlc le pourroit chasser et en dire hautement la raison. Ledict niareschal de soy n'oseroit pas songer à une action si hardye; car sa timidité naturelle, qui est au dernier point, l'en empescheroit; mais en cas qu'il fust poussé à cela par les princes et par le garde des sceaux, qui dispose de son esprit, il seroit capahle de tout. 11 faudroit que le niareschal d'Aumont fust bien alerte, et les officiers des gardes du corps, et rnesme les autres capitaines2 se devroient tousjours tenir dans le jardin, quand sa M"5 y va, comme aussy certaines personnes affidées, par exemple le duc de Mercœur, le comte d'Harcourt et autres semblables. Enfin il ne faut rien oublier pour cela; car si les princes prenoient bien leurs mesures, en faisant entrer un jour beaucoup de monde dans le Palais Cardinal3, ils auroient de la facilité à exécuter ce qu'ils voudroient dans le jardin, si on n'estoit bien préparé à l'empescher. Il faudroit aussy que, la nuict, le Roy ne fust pas entièrement en la disposition du niareschal de Villeroy, en luy faisant changer d'appartement en quelque autre qui fust plus près de la Revue, ou faisant coucher le capitaine des gardes du corps "dans sa chambre avec un autre officier ou quelqu'aulre personne tres-affidée et résolue, et mesme le premier gentilhomme de la Chambre, déclarant que cela seroit sans conséquence pour l'advenir, cette occasion estant passée.

Le zèle que j'ay pour Leurs Mlez et pour l'Estat me fait peut-estre soupçonner des choses auxquelles ceux qui sont sur les lieux ne verront aucune apparence; mais j'ayme mieux pécher en disant toutes les choses qui me viennent dans l'esprit pour le bien de leur service qu'en gardant le silence sur un sujet si important et si délicat, qu'il n'y a point de précaution qu'on n'y doive prendre.

1 II a été question ci-dessus, p. 26 et Charost, du marquis de Gesvres et du

34, de ce personnage, qui était fort suspect comte, plus tard duc de Noailles, qui, avec

à Mazarin. Il faut se rappeler que le ma- le maréchal d'Aumont, servaient, à tour

réchal de Villeroy était gouverneur de de rôle, comme capitaines des gardes du

Louis XIV et chargé spécialement de la corps, garde de sa personne. J Palais Royal , que le Roi et la Reine ,

- Mazarin veut parler du comte de Anne d'Autriche, habitaient à cette époque.

La Reynedoil prendre garde à La Porte1; il est entièrement à M. le Mawi65i

Prince, à qui il se donna des lorsque inondict sieur le Prince le fit servirde maistred'hostel9. J'en ay eu confirmation par les discours qu'il a tenus durant la prison de M. le Prince.

Je crin qu'il est bon de parler de convoquer les Estats généraux, si cela est capable de faire prendre à M. le duc d'Orléans et à M. le Prince une autre conduite: mais de les convoquer en clïect, c'est ce que je ne me sçaurois pas résoudre de conseiller; car asseuremenl lesdicts princes, M. le prince de Conty, M. de Longueville et tous leurs amis et adhérents ont la plus grande partie des gouvernements du royaume, et, par divers ressorts, grand crédit sur le reste, particulièrement avec les personnes qui ont envie de brouiller et qui n'ont [pas] bonne intention pour la Cour, de façon qu'employant, comme ils feront, toute leur industrie pour faire nommer des députe/ pour les Estats (fui soient tous dépendants d'eux, ils n'auroient pas grande peine à faire prendre dans l'assemblée toutes les resolutions qu'ils voudroient, d'autant plus que ce seront eux, ou, au moins M. le duc d'Orléans, qui y présidera, et qu'ils agiront en personne envers les uns et les autres, dans un temps (pie l'aage du Itoy ne luy permet pas de le faire et que la Heyne ne peut pas aussy user des mesmes diligences, n'ayant point de premier ministre qui porte fortement la parole de sa part, sans se soucier de desplaire aux princes.

Les parlements pourraient bien prendre l'alarme des Estats3 et croire que non seulement la Reyne, mais les princes mesmes souhai-

1 Ce valet de chambre du H oi a laisse' des mémoires où il porte contre Mazarin de graves accusations. Il est lion de savoir quels motifs ranimaient contre le Cardinal. Après la défaite définitive de la Fronde, en 1 653 , Mazarin le fit renvoyer de la Cour.

2 Le prince de Condé était grand-maître de la maison du Hoi, et tous les officiers subalternes de cette maison étaient placés sous ses ordres.

; Ce fui, en effet, ce qui arriva. Une lutte s'engagea entre l'assemblée de la noblesse et le Parlement, la première demandant les Etats généraux, et le second supposant à leur réunion.

Le Parlement de Paris se regardait comme supérieur aux États généraux. C'est ce que déclarait hautement le président Henri de Mesmes. Voy. le Journal d'Olivier d'Ormesson, t. 1. p. O98.

iMPniHtRIE SAT;OSALt.

7/i LETTRES

Mars libi. tassent de les assembler pour ceprimer leur autliorité et a])porter des remèdes à tant d'entreprises qu'ils ont l'aides, et ainsy lesdiets parlements pourroient bien, pour empescher la tenue des Estats, se joindre à la Reyne et prendre quelque resolution qui, dans les conjonctures présentes, fust favorable aux interests de Leurs Mtez.

J'avois songé aussy qu'en gaignant quelqu'un des chefs de la noblesse qui s'assemble à Paris, et y envoyant tout d'un coup les mareschaux de France, affidez au Roy, et toutes les personnes de condition et gentilshommes qui sont à la Cour bien intentionnez pour le service de Sa M1", il ne seroit peut-estre pas malaysé de leur faire faire quelque déclaration pour la liberté du Roy et de la Reyne ' , escrivant lettres circulaires partout pour le mesme effect, et se joignant à l'assemblée du clergé, qui, après la peine qu'elle s'est donnée pour solliciter la liberté de M. le prince de Conty 2, ne fera pas, à mon advis, difficulté de demander et se déclarer pour celle de Leurs Majestez.

Noirmoutier a escrit une lettre à Bussy-Lameth3, qu'il a faict voir confidemment à M. Fabert, dans laquelle, entre autres choses, il y a que le Diable avoit fait trouver qu'il y avoit parenté au quatrième degré entre Mclle de Ghevreuse et le prince de Conty, et que cela avoit fait différer le mariage jusqu'à ce qu'on eust la dispense de Rome, où l'on avoit depesché en toute diligence; que ce pendant on estoit dans la dernière impatience de l'exécution de cette affaire, qu'il fait assez cognoistre, par sa lettre, qu'on estime de la dernière importance pour mettre le party de Mme de Chevreuse et du Coadjuteur au point de ne craindre rien et d'espérer tout.

H se voit par là que leur pensée va à se mettre en estât de se passer de M. le Prince, lequel ils sçavent fort bien qu'il ne donne la main

1 Ce que dit Mazarin de l'espèce de cap- avait envoyé une députalion au Roi pour de-

tivité où étaient retenus le Roi et la Reine mander que le prince de Gonti fût mis en

est confirmé par les mémoires du temps et, liberté, comme appartenant à l'ordre ecclé-

enlre autres, par les Mémoires d'Orner Ta- siastique. Ion , p. h 1 h , édit. Michaud et Poujoulat. ' Voy. sur Noirmoutier et Bussy-La-

■' Voy. le t. III, p. 887 et suiv., des meth, ci-dessus, p. kh , notes 6 et 7. Lettres de Mazarin. L'assemblée du clergé

que par forcée ce mariage, Peùt-estre qu'en dessillant les yeux à M. le Mai* ,65i Prince par le moyen de quelque personne qui l'ust dans ses inlcrests el en qui il oust créance, comme pourfoit estre M. de Bouillon, ou le mareschal de Gramont, cela feroit un Ijou effect. Pour mo\ , je croy (|ue, le mariage faict, ils se joindront tous contre M. le Prince, qui peutestre n'aura pas mesme sa sœur1 pour luy; car je tiens qu'elle sera tousjours unie avec le prince de Conty, qui a sa principale confiance et est conduit par La Rochefoucauld. 11 faut que ce soit un grand malheur pour la Revue si tant de personnes de qualité, el avec des interests si différents, demeuraient longtemps unis ensemble, comme ils sont, puisque, quelque diligence qu'on y apporte, l'on voit qu'en France l'on peut malaysement bien unir el lier ensemble trois ou quatre personnes.

\u reste, me voicy confiné en une chambre du chasleaude Bouillon au milieu des Ardennes. C'est sans exagération une fort mauvaise prison, puisqu'il ne m'est pas seulement permis de me promener hors du bourg, les partis des Espagnols et des troupes de Lorraine et de Turenne estant tous les jouis aux environs: ce qu'ils feront encore plus à l'advenir qu'ils sçauront que je suis icy. Le bourg est tout ouvert, et. il est du tout impossible que je songe à changer cette demeure en une plus commode, nv mesme, estant icy, de pouvoir me promener sans passe-port de l'Archiduc et de M. de Lorraine; mais je ne fais pas estât de le demander, sans en avoir la permission de la Beyne. Sur quoy vous ayant desjà escrit, j'en attends la response à tous moments. Ce n'est pas qu'à vous dire le vray je ne sois tres-ayse d'estre enfermé en une chambre, n'ayant pas grand sujet de prendre plaisir à me moustrer. Je resve, dans ma solitude, aux obligations que j'ay à la Reyne, et pourveu que vous me donniez souvent des nouvelles de la santé de Leurs Majestez et qu'EHes me continuent l'honneur de leur bienveillance, je vivray assez content dans ces rochers.

J'avois oublié de vous dire qu'il est absolument nécessaire que la

1 La duchesse de Longueville.

Mani65-i. Reyne escrive et envoyé quelqu'un à M. Rose1 pour l'asseurer de sa protection en tous ses interests, et nommément pour le domaine que je luy ay promis de sa part2, et pour faire exécuter ponctuellement le traité qui a esté fait avec luy et les troupes qu'il commande3; car S. A. R. luy a escrit une lettre fort civile et l'a fait rechercher par le comte de Holac', et on courroit risque de le perdre, si la Reyne ne faisoit promptement ce que dessus et de la bonne manière. Au nom de Dieu , prenez-en soin et ne l'oubliez pas.

11 ne se peut rien adjouster à la manière avec laquelle j'ay esté receu par M. le mareschal de La Ferté et à la passion qu'il tesmoigne pour le service de Leurs Mte\ C'est une personne dont je croy que la Reyne peut faire un estât asseuré en toutes rencontres; il peut former un bon corps d'Allemands et est capable de rendre de grands services, si on l'employé. Il faut aussy mesnager Fleckenstein 5 et les Allemands qui sont avec luy. J'ay fait ce que je devois là-dessus, de mon costé; mais il faut que vous vous entendiez avec ledict sieur mareschal pour faire toutes les choses qui pourront le plus contribuer à mettre entièrement ce corps d'Allemands en sa disposition.

Si la Reyne n'y prend garde et ne va pas au devant pour i'empescher, M. le Prince, qui, par d'autres raisons, aura l'approbation de S. A. R., fera la paix, rescompensant librement les Espagnols, aux despeus du Roy et de l'Estat, de l'assistance qu'ils luy ont donnée, et, par ce moyen, conservera avec eux, à l'advenir, une parfaite intelligence,

1 Le général Rosen. Voy. t. I, p. 956, des Lettres de Mazarin.

' La famille de Kosen possédait, en Alsace, deux domaines importants : Dettwiller, dans la basse Alsace, non loin de Saverne, et Bollwiller, dans la haute Alsace (auj. station du chemin de ter de Strasbourg à Bàle). Je crois que Mazarin veut parler de Dettwiller, qui fut cédé, dès i65i, à Reinhold de Rosen. On voit encore son -tombeau dans l'église de Dettwiller.

5 Rosen commandait une partie des

troupes de Bernard de Saxe-Weimar. Ces troupes avaient embrassé le service de la France, moyennant certains privilèges quon leur avait garantis par un traité.

4 Cet Allemand est souvent cité dans les Mémoires de M"e de Montpensier. Il commandait un des corps auxiliaires dans les troupes du duc dOrléans.

5 Frédéric- Wolfgang, comte de Fleckenstein, fut nommé maréchal de camp en 1668 et lieutenant général en 1 65 1; il mourut en 1674.

qui lu y donnera lieu, on tout temps, de faire ce qu'A voudra impune- Mars ■'>: ment et de mettre le Roy en danger, s'il veut s'y opposer. 11 faudroit adroitement glisser dans les esprits que M. le Prince travaille pour accomplir le traite fait par sa sœur et Turenue1 avec les Espagnols aux despens de ['Estât, et que les fins qu'il peut avoir en cela sont toutes dangereuses à la France et propres a y allumer une guerre civile, qui la consume entièrement.

La conservation du Roy uny [avec la Reyne] et entre les mains de la Reyne, et celuy [le point] de la paix, sont les points les plus considérables. Si M. le Prince exécute le dernier, comme j'ay dict cy-dessus il viendra à bout en mesme temps de trois eboses, qui lui donneront tous les advantages qu'il aura soubaitez: le premier2, de gaigner les peuples, qui. ayant passion pour la paix, applaudiront et besniront celuy qui la leur aura procurée, sans s'arresler aux conditions; le second, d'alfoiblir de plus en plus l'autborité et la puissance du Roy, lequel, par une paix bonteuse, perdra la réputation et les conquestes sur l'Espagne, qui le rendoient formidable, et le troisième, de gaigner l'Espagne et estre asseuré de son assistance, à plus forte raison à l'advenir, toutes les fois et quantes qu'il en aura affaire.

Je vous laisse à penser si tout cela adjousté à tout ce que j'ay desjà représenté de la conduite de M. le Prince à l'esgard de Leurs Majestez doit obliger à mettre toutes pièces en œuvre pour y remédie)', toute union et toutes rescompenses estant tres-justes pour arrester le cours aux progrez de M. le Prince et empeseber qu'il ne devienne le maistre, à quoy il marche à grands pas, si la Reyne et le duc d'Orléans, qui y ont grand interest, n'y donnent bon ordre, et sans y perdre un moment de temps.

1 La duchesse de Longueville et Turenne. - tl fendrait la première se. rapportant

qui avaient occupe Stenay pendant la cap- à chose; mais dans la pensée de Mazarin,

tivilé des princes, avaient introduit les Es- ce mot s'accorde avec pointe, qui se trouve

pagnols dans cette place et conclu avec eux plus haut. le traité auquel Mazarin fait allusion.

lars 1 65 1

AIT. étr. , Franco. I. 2(17. 1° 097 v"; t. 28 du recueil des Lettres de Mazarin. —

Copie du temps.

A M. DE LIONNE

Bouillon, 17 mars 1 65 1 .

(extrait.)

Mazarin se plaint, au commencement de celte dépêche, de ce <]ue Beringhen n'avait pas exécute' ce dont il l'avait charge'. Après diverses recommandations adressées à Lionne, il accuse d'ingratitude Michel Le Teliier.

Je ne scay ' comme ledict sieur Le Teliier n'a pas honte de la conduite qu'il tient2 avec une personne qui l'a entièrement i'aict. qui l'a si bien traité et qui l'a honoré au dernier point de sa confiance. Car, après tout, mes ennemis mesmes, qu'il tlatte à mes despens, ne se fieront jamais en luy et le mespriseront comme un homme de néant. Cependant il couste bien cher à l'Estat, à la Reyne et à moy, à qui il n'auroit jamais pu tomber dons l'esprit qu'il pust estre capable de manquer en quoy que ce fust. Aussy l'ay-je aymé et me suis confié en luy au point que la Reyne sçait et que vous n'ignorez pas. Je croyois qu'il y respondroit en sorte qu'il eust mis mille fois sa vie pour moy et qu'il employoit la plus grande partie du temps à faire mes éloges, puisqu'il voyoit plus clairement que personne de quelle façon je servois le Roy.

Apres tout ce que j'ay veu depuis mon départ, si je devois sortir de nouveau de Paris, je prendrois (toutes les choses estant dans Testât où elles estoient, quand j'en partis) , je prendrois toutes les mesmes mesures que j'ay prises avec la Reyne et avec M. Servien et M. Le Teliier; car je ne me reproche point à moy-mesme d'avoir rien oublié, et je suis per-

1 Ce passage est au folio 029. du 17 mars i65i à Lionne développe tous

■ On a déjà vu (p. 35, 55, 56) que les griefs du Cardinal contre son ancien Mazarin se plaignait de Le Teliier. La lettre confident.

DU CARDINAL MAZAR1N. 79

suadé que j'avois très-bien basty; mais le fondement, qui estoit M. Le Mars i66i. Tellier, ne valoil rien. Cependant j'avois su |>pl i»'» la Reyne de prendre entière confiance en luy et en M. Servien, et tout ce que je dis de plus secret à ces deux Messieurs dans ma chambre, le jour dont je partis le soir, a esté révélé par le premier au garde des sceaux et au maresclial di1 Villeroy. Ce lurent ces deux, avec M. Le Tellier, qui conseillèrent la Revue de dire qu'EHe m'avoit esloigué sans espérance de retour; ce qui a esté un coup mortel pour moy, et Talon1, l'advoeat gênerai, qui • •si lié de la dernière amitié avec M. Le Tellier, ne m'a pas cspargné quovqu'il me l'usl extrêmement obligé. Mais le coup fatal, que l'Estat et Leurs Majestés ont reçu par M. Le Tellier qui en a esté le principal instrument , c'a est»'' d'avoir obligé la Reyne à se relasclier pour le traité qui fut faict à Paris par le garde des sceaux, le maresclial de Villeroy et ledict sieur Le Tellier avec les partisans des princes, dans lequel on accorda avec précipitation leur liberté.

M. Le Tellier sçavoit fort bien que j'avois le pouvoir et tous les ordres nécessaires de la Reyne pour Bar, afin qu'il seconformast entièrement à tout ce que je luy dirois à l'esgard de la liberté des princes. Car luymesme fut celuy qui, après les avoir minutez soubs moy, les lit escrire par la Rej ne dans son oratoire et me les consigna-; ce que je m'asseure qu'il n'aura pas dict à M. Servien. La Reyne lit des merveilles pour se deflendre de donner les mains à ce traité et déclara à Navailles-5 qu'EHe, tiendroit bon et n'y consentiroit jamais et qu'il pouvoit m'en escrire en ces termes. Mais qu'est-ce que pouvoit faire celte princesse pressée de tous costez et par des gens qui luy disoient que, si Elle demeuroit dans cette fermeté, on luy osteroit le Roy et la régence et que la monarchie estoit perdue ? Elle se delfendit encore pourtant de cette dernière attaque, et. quelque chose qu'on luy pust alléguer, Elle respondit qu'EHe n en feroit rien qu'EHe n'en eust auparavant mon ad vis. Sur quoy M. Le Tellier me fit une depesche qui ne pouvoit estre plus imperti-

' Orner Talon, avocat général an Parle- ' Mêles remit.

ment de Paris depuis 1 63 i,niourat le sa dé- Philippe de Monlaut-llénac. Voy. t. ill

cembre i65a. Il a laissé des Mémoires. des Lettres <le Wazarùr, p. 3.

m LETTRES

MarsiG5t. nciiLo , me souslenaiil à inoy-inesme qu'il falloit que la ne y ne donnas! les mains [à ce] que ladicte liberté fust conclue par un traité à Paris; et , sans attendre ma response qu'il sçavoit bien qui seroit directement opposée à son sentiment, comme, en efi'ect, je fis demonstrativement cognoistre que c'estoit le plus meschant party que l'on pusl prendre. il fit jouer par advance tous ses ressorts auprès de la Reyne pour contraindre, comme il fit, Sa Majesté à y donner les mains, luy faisant appréhender des périls imminents et inesvitables sans cela, et il paroist bien que ce fut l'ouvrage dudict sieur Le Tellier, puisque, le jour précèdent, il dict à Milet1, de qui on peut aysement avoir le tesmoignage, que la Reyne pouvoit bien se débattre et pleurer tout son saoul, mais qu'à la fin il falloit qu'EUe passast par là.

Je vous advoùe que je tombay des nues quand voulant monter à cheval au Pont-de-1'Arche, un gentilhomme que Navailles me depescha en diligence me dict que la Reyne i'avoit envoyé quérir à minuict pour luy dire qu'Elle avoit esté contrainte à donner les mains audict traité, tout le monde luy ayant l'ait cognoistre que le Roy et Elle estaient perdus sans ressources, si Elle en usoit autrement. Je voudrais bien sçavoir qu'est-ce qu'on eust fait à la Reyne, si Elle eust déclaré que les princes seroient en liberté et que je m'en allois au Havre pour cela, ou, si on n'eust pas jugé à propos de me nommer, de dire seulement que, dans six jours, les princes seroient à Paris. Pour le moiii- . en ce cas, le party des princes et tous ceux qui poursuivoient leur liberté eussent eu sujet d'estre satisfaicts à Paris, et j'eusse peu faire en sorte qu'ils en seroient demeurez redevables à la Reyne, et qu'ils en auraient eu quelque gratitude envers moy, au lieu de la recognoistre du traité fait à Paris et des violences qu'on avoit faictes à la Reyne par le moyen du duc d'Orléans, à la teste des adhérents desdicts eprinces et des frondeurs, pour la contraindre à y consentir. Et quand mesme. en

1 Milel, ou Millet, de Jeurs. Voy. ci-des- vaut à celle-ci : au lieu de recognoistre qu'ils

sus, p. 18, note 2. dévoient leur liberté au traité fuit à Paris et

- Cette tournure de phrase, qui revient aux violences, etc. souvent dans les lettres de Mazarin, équi-

arrivant au Havre, je n'eusse pas creu à propos de mettre les princes m i h;; en liberté, quelle risque ' pouvoii courir la Reyne, à laquelle on n'eusl pu remédier avec une très-grande facilité el avec une asseurance infaillible «pie les choses ne seroienl pas venues au point où elles sont présentement? Ou estoil maistre des princes, des places, des troupes, de la Normandie, de la Picardie, de la Champagne ef <le la Bourgogne, qui sont les provinces les plus proches de Paris.

Weccela, il falloil bien avoir peu de sens et de resolution pour n'obliger pas les frondeurs et le Parlement à respecter le Roy et la Reyne, et au pis aller, le moindre advantage, qu'on en eustpu tirer, eust esté d'obtenir que l'on n'auroit mis les princes en liberté que quand le Roy et la Reyne eussent esté hors de Paris, et on pouvoit bien croire que les partisans des princes se seroient, par leurs ordres, portez à toutes sortes de violences pour cela, el (pie, si les frondeurs se fussent opiniastrez à ne le vouloir pas, tous les amis et serviteurs des princes fussent sortis de Paris et n'auroient songé qu'à donner les dernières seuretez pour qu'on ne pust pas douter que, les princes sortant, ils serviroient Leurs Majestez et les vengeroient du mauvais traitement qu'Elles recevoient à Paris.

Ce ne sont pas des choses auxquelles je songe seulement à présent; car \ous pouvez sçavoir de M. de Palluau ce que je iuy dis là-dessus, et si je n'eus pas mesme la pensée de faire sortir M. le prince de Conty. afin qu'il allasl à Paris pour se mettre à la leste de tous les partisans et serviteurs de son frère , de lin et de M. de Longueville pour déclarer hautement les intentions de M. le Prince et les siennes, et dire à M. le duc d'Orléans ([lie ce n'estoit pas vouloir leur liberté que de refuser défaire ce qu'on devoit à l'esgard de la Reyne, puisque c'estoit le moyen infaillible de l'obtenir -.

C'est une playe qui saignera longtemps, et je ne sçay pas comme je suis entré à vous faire un si long discours là-dessus, d'autant plus que

' Le mol risque s'employait alors au fé- ajouter: rque do s'engager à agir île cou minin comme au masculin. cerl avec elle."

1 Pour compléter la phrase, il faudrait

Mais ii)5i. je croy de vous en avoir dict une grande partie au Havre, où, après ce qui s'estoit passé à Paris, il estoit impossible de prendre autre party que celuy que je pris. Car si, M. de La Vrilliere1 et les autres arrivanl . les princes eussent esté mis en liberté, il est cerlain qu'on ne devoit pas attendre qu'ils en eussent aucune obligation ny à la Reyne ny à moy, et il en restoit, au moins, quelque espérance en les faisant sortir de la manière que je (is; mais on ne peut pas révoquer2 le passé, et ce qui me perce le cœur, c'est que, quand M. Le Tellier vivroit mille ans, rendant tous les jours de grands services, il ne pourroit pas reparer le préjudice qu'il a causé parla à l'Estat; en quoy asseurement il a eu pour principale visée de m'empescher de me servir du pouvoir que la Reyne m'avoit donné à l'esgard de la liberté desdicts princes.

Aff. étr. , France, t. 267, f° 33 i v°; t. 28 du recueil des Lettres de Mazarin. —

Copie du temps.

A M. DE LIONNE

Bouillon, 91 mars i65i.

(extbait.)

Je vous prie de dire à la Heyne qu'il me semble qu'Elle ne sçauroit tenir une meilleure conduite à l'esgard du garde des sceaux3 que celle que j'ay marquée dans le mémoire audict abbé (Fouquet)4, et surtout il faut que Sa Majesté prenne garde à ne luy donner sa confiance que par degrez et à ne luy dire pas d'abord certains secrets, par le moyen desquels estant d'intelligence avec les princes et entièrement lié avec Mme de Gbevreuse, il pourroit tout perdre; et quand mesme il auroit

1 Sur Louis Phélypeaux, marquis de la 2 Le sens est revenir sur le passé, l'effacer.

Vrilliere, voy. le 1. 1, p. 988, des Lettres de 3 Charles de L'Aubespine, marquis de

Mazarin. Il avait été chargé, en qualité de Châteauneuf. Voy. ci-dessus, p. i3, note 1.

secrétaire d'Etat, de porter au Havre, avec 4 L'abbé Fouquet est cité dans la partie

plusieurs partisans des princes, les ordres de la lettre non imprimée. Le mémoire, dont

de la Reine pour la délivrance de Condé, parle Mazarin, ne se trouve pas, à ma

de son frère et de son beau-frère. connaissance , dans ses papiers.

DU CARDINAL M IZARIN. 83

toutes les bonnes intentions qu'on pourroil souhaiter et qu'il n'auroit Mars 1 65 1 autre but que de servir l'Estal el Leurs Majestés, sans que rien l'en pust empescher, que la Reyne se souvienne de ce qu'Elle m'a fait l'honneur de rae dire elie-mesme , qu'il n'esi pas à l'espreuve d'un cotillon ': en (|iio\ Sa Majesté <loil estre bien confirmée après avoir von tout ce ijiii s'est passé depuis peu, estant très-certain que M'"c de Rhode2, assistée de Mme de Ghevreuse, a establv l'amitié du garde des sceaux avec le Goadjuteur, duquel la Reyne sçait en quels termes l'autre a tousjours parié.

Maiarin ajoute que la Reine doit d'abord exiger l'exécution despromesses que lui a faites, en sou nom. le premier écuyer Beringhen. Ces mesures feront croire que la Reine ne veut que mettre le Cardinal en état de vivre hors du royaume en sûreté el en homme de sa condition. 11 revienl ensuite sur la nécessite pour la Reine de ne pas donner tonte sa confiance à un homme aussi perfide que le garde des sceaux. Puis il renouvelle ses plaintes contre Le Tellier3. Il est imp ri mt que la Reine soutienne ses bons serviteurs, comme de Lionne et Servien, et qu'Elle résiste à tout projet d'accommodement avec le duc de Lorraine, malgré les instances du duc d'Orléans. Mazarin ne pense pas que le prince de Condé puisse approuver le projet d'un traite avec le duc de Lorraine.

Je ne crois pas que M. le Prince, dans son ame, souhaite le restablissement de M. de Lorraine, non plus que le mariage de son frère avec M11, de Ghevreuse, et en ces deux points-là je croy qu'il sera tousjours fort bien secondé par M. et Mme de Longueville, et, si vous le croyez nécessaire et de le pouvoir l'aire sans risque, il laudroit tascher adroitement, par le moyen de Prioleau 4 (sic), de dessiller les yeux de M. et

1 Les mémoires de Retz parlent souvent des amours de Châteauneuf. Voy. entre autres passages, t. II, p. a83-a84 et agi, édit. Charpentier.

" Louise de Lorraine, mariée à Claude Pot. comte de Rhodes, grand maître des cérémonies.

3 Voy. ci-dessus, p. 78 et sui\.

* Benjamin Priolo ou Prioleau, né à Saint-Jean-d'Angély en 160Q, avait mené

une vie errante jusqu'à l'époque où le «lue de Rohan le prit à son service. Après la mort du duc de Rohan, il devint secrétaire du duc de Longueville. Les carnets de Mazarin prouvent qu'il était vendu au Cardinal. Priolo a laissé une Histoire de France écrite en latin (De rebits gallicis historiarum lib. XII); elle s'étend de i643 à i664. Priolo mourut en 1667.

8/i LETTRES

Mars niai, de M"K' de Longueville, afin <|ii'ils fissent, après, lu mesine chose à M. le Prince. Mais je suis bien trompé s'il1 ne dissimule présentement, en toutes choses, avec S. A. II. , Mme de Chevreuse et le Coadjuteur, pour se restablir dans les- j)laces, remettre ses troupes, augmenter le nombre de ses amis, l'aire une plus grande liaison avec eux, establirune parfaite correspondance avec les Espagnols et ajuster avec eux tout ce qu'il devra faire en cette campagne, pour sortir, après, de Paris à l'improvisle, et ayant formé un puissant party se mettre en estât de faire la plus grande partie de ce qu'il voudra; et sur ce sujet il ne faut pas douter que Mmc de Longueville et M. de Turenne, ayant asseuré l'Archiduc et Fuensaldaigne3 que les princes veulent exécuter le traité qui a esté signé avec eux, de façon que, si on ne voit pas jour à faire la paix à des conditions favorables aux Espagnols, M. le Prince prendra les armes, comme on l'y a obligé par ledict traité, pour y contraindre Leurs Majestez; à quoy il se prépare, des à présent, prévoyant bien l'impossibilité qu'il y aura de faire consentir Leursdictes Majestez aux conditions que nos parties prétendront. Le mariage4 sera la pierre de touche de ses intentions, et je ne sçay pas comprendre comme Mme de Longueville et M. de La Rochefoucauld, qui possèdent entièrement l'esprit de M. le prince de Conty, seroient capables d'y donner jamais les mains, puisqu'ils ne doivent pas douter que, ce mariage achevé, ce sera Mmc de Chevreuse et le Goadjuteur, qui posséderont ledict prince et non pas eux; et, comme c'est une chose assez publique dans Paris, il est impossible que les personnes intéressées à degouster M. le prince de Conty de ce mariage ne sçachent que le Goadjuteur voit presque tous les soirs en particulier MUe de Chevreuse, et

1 // devrait se rapporter à Priolo; mais Fuensaldaigne ou Fuensaldane, était capi-

la suite de la phrase prouve qu'il s'agit du taine général des Pays-Bas espagnols sous

prince de Gondé. l'archiduc Léopold. Il mourut à Cambrai,

3 11 y a bien les places dans le manuscrit. en 1661. Je pense qu'il faudrait ses places , les places 4 Voy. sur le projet de mariage du

fortes qui lui avaient été accordées, comme prince de Conti avec M"e de Chevreuse, ci-

Jamels, Clermont-en-Argonne, etc. dessus, p. 52, note 3.

1 François Perez de Vivero, comte de

DU CARDINAL M VZARIN. 85

qu'il esl en meilleure intelligence avec elle quene le devroit souhaiter Mors une personne qui la va espouser1.

M Marin pai le ensuite du projel du dur de Mercœur d'épouser une de ses nièces , et de la nécessité d'obtenir le consentemenl du père et de la mère du duc 11 termine par des conseils sur l'éducation du lïoî.

Mannscr. de la Biblioth. Mazarine, n" 1719 1), I" 71-76. — Copie du temps;

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