‹ Lettres du Cardinal Mazarin pendant son ministáere (volume 4)Chapitre 17 sur 125 · LU · texte numérisé non relu

LU

Bibliolh. nal., niscr. f. fr. n° 6886, f" n5; original. — Ibidem, n" 4209. f° 220 verso. — Copie du temps.

Briihl, 2 niai 1 65 1 .

(extrait.)

Je crois aysement ce que vous me mandez de M. de Nouveau1, et je ne vois pas quel remède il peut y avoir pour l'empescher. Le moyen que vous me proposez, d'escrire par Anvers, est fort bon, mais je n'y cognois personne, et d'ailleurs il me semble que la raison que vous dictes qu'il y a un grand commerce de lettres de là à Paris sert aussv pour prendre la voye de Hollande. C'est pourquoy je continueray à me servir de celle de M. Brasset2 jusqu'à ce que j'en trouve une meilleure. 11 est vray que, si l'on en avoit deux ou trois, on pourroit escrire avec plus de seureté.

Les plus grandes affaires que j'aye à Paris, pour lesquelles je suis obligé d'escrire continuellement, ce sont les miennes particulières, et vous n'avez pas peine à le croire sçachant lestât où elles se trouvent. Elles me touchent cependant si fort que je voudrois bien pouvoir en escrire à Paris en seureté. Sur quoy il me tombe à présent dans la pensée que j'ay reçu une lettre de M. Genamy3 parla voye d'Anvers, que m'a adressée un nommé Luigy Martin, qui s'est offert de faire tenir à Paris celles que je luy enverrois. Je crois que cette voyeseroit bonne. Vous ou M. Golbert pourriez prendre la peine d'en conférer avec ledict Genamy, que je liens assez homme d'honneur pour garder le secret en cela, et ayant ajusté la chose avec luy, et me mandant comme j'en devray user de mon costé, on se pourroit servir quelquefois de cette voye.

1 Jérôme de Nouveau avait la direction 2 Résident de France en Hollande,

générale des posles. Il mourut le 2 4 août 3 Cenami était un des principaux ban-

i665, à 52 ans. quiers de Mazarin.

La seule ressource qui me reste, à ce que je vois, pour subsister, Mai iG5i. c'est l'affaire de Lyon, à Laquelle il n'y a encore rien de seur. Talon ' prend toujours quelque prétexte pour différer à me l'aire tenir les cinquante nulle livres qu'il a desjà tirées, et, comme je prétends, dans cette lettre, faire response encore à ce que m'a escrit M. Golbert, je vous dira} que, nonobstant ce que le mareschal de Villeroy a publié, qui axant esté sceu par le marquis de ÎNoirmoustier, celuy-cy l'a redict depuis à Fabert, qu'il sçavoit asseurement que j'avois cinq cent mille livres, compris ce que je devois tirer de Lyon, je puis jurer qu'il ne me reste pas dix mille escus à l'heure que je vous parle, pour ma subsistance, outre une lettre que j'ay tirée sur Jobart de douze mille livres, à laquelle, par le compte que je fais, il ne pourra satisfaire, et il arrivera pour mon malheur, que je seray àl'aumosne, et que, par l'artifice de mes ennemis, on me croira dans l'opulence. J'avois vingt-quatre mille pistolles, ou au bois de \incennes, ou à Paris; ce que je tenois bien caché, non pas croyant m'en servir dans le malheur qui m'est arrivé, mais pour les employer aux sièges de Mouzon et de la Gapelle, et, comme vous sçavez, je pretendois que le Roy pourroit faire attaquer [ces places] dans le mois de mars, faisant son voyage à Reims pour le sacre, employant pour cette entreprise toutes les choses que l'on avoit préparées pour celuy de Rethel , lesquelles j'avois faict soigneusement conserver.

De cette somme, hors cinq mille pistolles que j'ay esté obligé de remettre à Gènes pour satisfaire à une des dettes que j'ay contractées pour le service du Roy, lorsque ses armes estoient dans le Gremonois, dont les interests alloient bien tost2, puisqu'ils estoient à change et rechange3, et à laquelle de mes amis particuliers estoient engagez; quatre mille que 1 Espeletle laissa à Jobart et douze cents qui ont esté volez

1 II s'agit probablement ici de Philippe bien tost, dans le sens de s'augmentaient

Talon, alors intendant d'armée et plus tard rapidement,

pourvu d'une charge de secrétaire du conseil. 3 Le sens de cette phrase est qu'à chaque

5 11 semble que bien haut serait préfé- renouvellement des billets, aux échéances,

rable ; mais les deux manuscrits portent les intérêts s'accroissaient.

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15â LETTRES

Mai i6.r>i. audict Espelette faisant porter par sept ou huit personnnes une partir de cet argent, tout le reste, à la reserve encore de trois mille pistolles, a esté despensé depuis trois mois que je suis hors de Paris. Ce qu'on n'aura pas peine à croire, lorsqu'on sçaura avec combien de monde j'ay voyagé deux mois durant, les despenses que j'ay esté obligé de faire pour le payement de mes gardes, dans les escortes, et pour les présents que j'ay faicts à des officiers qui m'ont accompagné, lesquelles ont esté excessives; que mes gens n'ayant pas seulement eu l'esprit de m'envoyer un lict, des habits et du linge, j'ay esté contraint d'en faire faire tout de .nouveau, et que la plus grande partie de mes chevaux s'estant perdue à Paris, j'ay desjà despensé plus de six cents pistolles à en acheter la quantité qui m'estoit absolument nécessaire.

Je mande ce destail, non pas pour croire que cela soit nécessaire pour exciter M. Colbert à tascher d'assembler quelque somme pour m'assister; mais afin qu'estant la pure vérité il en puisse, dans les rencontres, parler en ces termes, et essayer par là d'obliger M. le Surintendant à faire un petit eil'ort pour me secourir de quelque partie, et le desabuser si, par l'adresse de mes ennemys, il a voit esté persuadé que je n'ay besoin de rien; car il seroit bien dur que je fusse réduit à mourir de faim, et que mesme on ne le crut pas.

J'ay la mesme passion que j'ay tousjours eue pour le bien de l'Estat, et il n'y a qui que ce soit en France qui puisse mieux dire que vous jusqu'à quel point elle va, puisque vous avez veu de quelle façon j'ay agi. Si la durée de mes persécutions pouvoit ajouter au bonheur de la France, je vous jure devant Dieu que je tiendrois pour mes ennemis ceux qui travailleroient à les faire cesser. Je voudrois estre aux Indes1, plus maltraité que je ne suis, et pouvoir par quelque moyen remédier à tout ce que vous me mandez, par vostre depesche, qui ne va pas bien, et, quand je ne souhaite pas avoir des nouvelles de la Cour2, je

1 On entendait généralement à cette M. Ravenel prouvent, comme nous l'avons

époque, par le mot Indes, l'Amérique ou fait remarquer plusieurs fois, que, pendant

Indes occidentales. l'année i65i, le Cardinal entretenait une

- Les lettres de Mazarin publiées par correspondance très assidue avec la Reine.

vous asseure que ce n'e>t que parce que je crains de n'en recevoir point Vm if^, d'agréables, el que cela me causeroit d'autant plus de chagrin que je açaurois de n'y pouvoir pas donner ordre.

Vous sçavez combien de fois j "a\ parlé dans le Conseil, depuis le retour du voyage de Guyenne, pour donner ordre à la Catalogne, connue à une affaire que je croyois la plus importante de toutes; pour satisfaire le> Mlt'inands, et licencier les Suisses en partie, puisqu'il n'y avoit pas moyen de les payer. \ mis sçavez s'il s'est passé un jour que je ne vous en aye parle, et combien de l'ois vous, à ma prière, etmoy-mesme, avons t'aict de longues conférences là-dessus à M. le Surintendant. Vous vous Bouviendrei qu'il y a tantost quatre mois que M. le Surintendant tomba d'accord, dans ma chambre, de beaucoup de choses qui, estant exécutées, auroientpu l'aire changer la l'ace des affaires, et restablir le crédit dans ces pays-là, sans lequel j'ay tousjours dict qu'on ne pou voit regagner les paysans, ny persuader la noblesse, ny les habitans des villes qu'on s'appliquoit à leur conservation, ny disposer les corps de troupes qu'on destineroit à y passer. Et pour les Allemands et les Suisses, j a\ toujours presché que cestoit entretenir l'hyver des ennemis quiagiroieut contre nous dans la campagne, si on n'a voit pas de quoy les satisfaire. \ ous voyez bien qu'ils ne font jamais leurs demandes et ne pressent pour leur payement que lorsque la saison d'agir s'approche.

Tout ce que je vous puis dire à présent là-dessus, c'est que l'union de la maison royale et la passion que M, le duc d'Orléans et M. le Prince tesmoignent présentement pour plaire à la Reyne et pour le service du Roy, et la bonne disposition dans laquelle tout le monde mande que le Parlement est à l'esgard de Leurs Majeslez, devroit au moins produire des moyens par lesquels on put donner ordre aux despenses les plus pressées, qui sont sans doute celles qui sont nécessaires pour mettre les armées en action, et il ne faut pas s'arrester à tout ce que mande Croissy1 et à toutes les propositions de trêve et de conférences del'Ar-

1 Croissy -Fouquet. conseiller au parle- chitine Le'opold, gouverneur des Pays-Bas ment de Paris, avait été employé dans les espagnols. Pendant la Fronde, il devint le négociations avec la Bavière et avec l'ar- principal diplomate du parti des princes.

Mai i65i. chiduc avec S. A. R., parce que ce ne sont que des amusements des ennemys pour nous endormir, pendant qu'ils n'oublient rien pour attaquer puissamment de tous costez et faire des progrez.

La despense pour mettre Casai en estât de soustenir un siège estoil nécessaire, et vous sçavcz si j'ay rien oublié pour faire qu'on s'y resolust. Je n'ay pas douté, à mon despart, que cela ne se fist preferablement à toute autre ebose, parce que M. le garde des sceaux conservoit fort bien le souvenir que, du temps qu'il estoit auprez du feu Roy1 et de M. le Cardinal dans les affaires, on disoit que la réputation de la couronne consistoit à empeseber que cette place netombast entre les mains des Espagnols, de façon que j'ay remarqué que ledict garde des sceaux, sans faire reflexion sur le changement de la scène, puisque nous n'avions pas la guerre alors avec les Espagnols comme à présent, croyoit encore que, Casai sauvé , tout iroitbien; mais pour moy, quoyque j'aye tousjours estimé que cela estoit fort important, je n'ay pas douté qu'il n'y eust encore d'autres points qui l'estoient beaucoup davantage, et j'estime que celuy delà Catalogne l'est incomparablement plus que tous les autres qui sont à présent sur le tapis, puisque c'est par là que le Roy aura une paix honorable2, et quelque advantage que l'on puisse avoir ailleurs, s'il réussit aux Espagnols de remettre cette province-là dans leur obéissance, on ne peut pas espérer, à mon advis, d'obtenir la paix qu'à des conditions tres-prejudiciables, pour ne pas dire honteuses.

1 Charles de l'Aubépine ou l'Aubespine, marquis de Châteauneuf , avait été garde des sceaux, de i63o à i633, sous le règne de Louis XIII, pendant le ministère du cardinal de Richelieu.

2 Ce passage prouve combien Mazarin tenait aux idées politiques qu'il avait émises dès le commencement de son ministère. On a vu, en effet, qu'en i646 il regardait la possession de la Catalogne comme la condition la plus favorable pour obtenir une paix avantageuse. Il espérait que la France pourrait acquérir, en échange de la Ca-

talogne , les provinces belges possédées par les Espagnols. 11 écrivait, le 20 janvier 1 646 , aux plénipotentiaires français à Munster : rf L'acquisition des Pays-Bas espagnols formeroit à la ville de Paris un boulevard inexpugnable, et ce seroit alors véritablement que l'on pourroit l'appeler le cœur de la France.»

J'ai exposé en détail ces négociations de 1 646 , qui font le plus grand honneur à Mazarin, dans Y Histoire de France pendant la minorité de Louis XIV, t. II, p. 270 et suivantes.

DU CARDINAL MAZAIUN. 157

Vous avez ce département1, et, par cette raison vous estes obligé à en Mai 165.1. parler fortement. Quand, pour donner plus d'assistance de ce oosté-ià, on t'eroit manquer quelque chose ailleurs, ce seroil très-bien faict. Je n'\ a\ nuls parents, ny biens, ny interest, et c'est la seule cognoissanee que j'av du service du Roy qui m'en faict parler de la sorte.

Si le pain est asseuré, et le fonds pour donner les cent mille livres tous les mois, l'année courante, avec un médiocre csquipage d'artillerie, je crois qu'on y pourroit soustenir les affaires, d'autant plus si M. d'Hocquincourt, qui est aimé et accrédité parmy les troupes, y va avec de bons officiers, et particulièrement que l'on en choisisse quelqu'un bien entendu à l'économie de l'armée; mais je présuppose que l'on y fasse passer le nombre de troupes qui est jugé nécessaire, au moins pour la dellensive; car, par Testât que vous m'avez adressé, je ne vois pas que l'on y envoyé ce qu'il faut. Ce qui procède de ce que tous ceux qui ont des regimens veulent qu'ils servent en Picardie ou Champagne poulies avoir plus prez du lieu où ils sont, outre qu'il ne faut pas se mettre l'esprit en repos, quand on aura donné ordre à des- regimens d'y passer; car il faut songer préalablement aux moyens que cela s'exécute (Mi sorte que la plus grande partie des soldats qui les composent y passent effectivement, et particulièrement de l'infanterie. Pour cet elîect, je voudrois faire un fonds de sept ou huit mille escus, publiant que le Roy, voulant mieux traiter les fantassins qui iront en Catalogne que tous ceux qui serviront ailleurs, a faict un fonds pour leur faire donner à chacun en arrivant deux escus en pur don, etlemareschal d'Hocquincourt estant asseuré du don, il en respondra aux officiers, afin qu'ils donnent leur parole aux soldats. Vous sçavez de quelles diligences nous nous sommes servis quelquefois pour redonner du crédit à des lieux où les soldats avoient aversion d'aller.

Pour l'Italie, Casai estant pourveu, et, le ducdeSavoye ne se desta-

1 On a déjà fait remarquer que les se- attributions. On voit ici que ta Catalogne

crétaires d'Etat avaient, outre les affaires faisait partie des provinces attribuées à

spéciales de leur ministère, un certain Michel Le Tellier, qui était en même temps

nombre de prorinces comprises dans leurs chargé des affaires militaires.

158 LETTRKS

Mai 1661. chant pas du parti du Roy, je ne vois pas, à mon advis, qu'il y ayt rien à craindre et je ne crois pas difficile d'empescher Madame [Royale]1 de penser à la neutralité, comme elle en menace pour avoir de grands secours, si on prend le soin de la cajoler un peu et de la piquer de gçnerosité, luy envoyant niesrne une personne expresse avec des lettres de la main du Roy et de la Reyne, et qui ayt ordre de luy dire, aprez tout, que Sa Mle ne iaict aucune différence entre la neutralité et l'union avec ses ennemys.

Pour la Flandre, j'ay dict et escrit beaucoup de fois qu'il failoit donner ordre à Arras; c'est une place dont la conqueste donneroit plus d'avantage et de réputation aux ennemys que nulle autre; et, quelque provision de monde et de munitions qu'il y ayt, s'il n'y a un homme vert, agissant et bien entendu, la place se perdra; car M. de La Tour2 est fort homme d'honneur, tres-zelé, tres-fidele et très-propre à gouverner, mais que son aage et ses indispositions empescheroient tout-àfaict d'agir avec la vigueur et l'activité qu'il faut dans un siège. Il faut pourvoir aussy à S'-Quentin et à Dunkerque, et, pourveu qu'on envoyé dans cette dernière place les douze compagnies des gardes, si les Anglois ne s'en meslent point, je ne vois pas qu il y ayt rien à craindre.

Je vois que toute la peine que se donnent présentement les princes et les ministres n'a [pour] but que les affaires du cabine! et de Paris, et ce pendant je crains que les autres qui sont négligées ne dépérissent en sorte que les remèdes qu'on y voudra apporter ne soyent hors de temps. Il faudroit que la Reyne choisist quelqu'un des plus capables de ceux qui sont dans le Conseil qui ne se meslast d'autre chose que des affaires estrangeres.

Je vous avoue que j'ay eu un sensible desplaisir lorsque j'ay sceu que M. le Premier Président avoit rendu les sceaux3; car je croyois qu'il se-

1 Christine ou Chrétienne de France, 3 On a vu ci-dessus, p. 127, note 3,

duchesse douairière de Savoie. Voy. t, I, que le premier président, Mathieu Mole,

p. 9^2, des Lettres de Mazarin. nommé garde des sceaux le 1 1 avril i(>5i,

5 Voy. sur ce gouverneur d' Arras, le fut forcé de se démettre de cette dignité

i. III, p. 662, note i,des Lettres de Mazarin. le \h du même mois.

roit entièrement attache an Ho\ et à la Reyne. et qu'il servirait Leurs m 166t. Majesté/, kres-uldement dans les conjonctures présentes par sa fermeté H par sa résolution, el , on mon particulier. | moi | qui n'ay d'autre prétention que de voir mon honneur reparé peur pouvoir vivre, après, le reste de mes jours, on et en la manière que leurs Majesté/ ordonneront, je m'asseurois que ledicl sieur Premier Président, qui sçait mieux que personne l'injustice qu'on m'a laide et la violence avec laquelle j'ay esté poussé par mes persécuteurs qui ne sont pas trop ses amis , s'y l'ust emplové volontiers pour ma satisfaction, d'autant plus [qu'il] auroit reconnu de rencontrer en cela celle de Leurs Majestez; mais, puisque cela s'est iaiel , il faut croire qu'il y a eu des raisons tres-pressantes qui ont obligé la Reyne à un changement si prompt et de telle conséquence.

Je me suis embarqué à vous entretenir plus au long que je ne pretendois sur ces matières, que je ne doute point qui ne soyent mieux considérées et digérées au lieu où vous estes; mais le zèle et la passion que j'ay pour le bien de l'Estat empeschent que la prudence n'agisse comme elle devroit. Je m'abstiendray pour [tant] de vous dire toutes mes pensées sur la proposition de l'entrevue de l'Archiduc avec S. A. R. et les précautions qu'on y devroit prendre, parce que je ne finirois pas sxtost et que d'ailleurs je suis persuadé que l'on aura preveu et bien discuté toutes choses.

Je vous diray seulement, à l'esgard de ce que vous me mandez des Estats-generaux , que je ne doute point que vous n'ayez informé la Reyne des advis aussy importants comme ceux que vous me marquez avoir receus sur cette matière et des remèdes qu'on vous a proposez pour esviter le mal qui en pourroit arriver, afin que Sa M1* s'applique à cette affaire, qui est de l'importance que chacun peut voir, en sorte qu'on puisse de bonne heure luy faire prendre le chemin qu'il faut pour le bien des affaires de Leurs Mtcz. Pour moy, lorsque j'ay veu avec quelle opiniastretéon vouloit contraindre la Reyne à accorder les Estats-generaux dans la Minorité, et que, Sa M1" ayant tenu bon à ne le vouloir pas, on a travaillé à gagner des jours, et que l'on a insisté fermement à ce qu'ils se tinssent au plus tard trois jours aprez la Majorité, prenant

Mai iG5i. tant de précautions pour en estre asseurez et qu'à défaut de cela la noblesse pourroit se rassembler sans nouvel ordre, j'ay creu certainement que la pensée des mal-intentionnez estoit de faire dans ce temps-là les inesmes propositions d'un conseil nécessaire1 qu'ils auroient résolu, si les Estats se fussent tenus dans la Minorité, et qu'ils avoient aussv résolu la mesme cbose pour ce qui me regarde'2.

Et, quoyque je sçacbe fort bien mon innocence, qu'il ne [se] pouvoit avoir plus de passion pour la France que j'ay eu et que j'en ay encore, et que jamais ministre ne fut attaqué plus injustement que moy, avectout cela mon honneur seroit fort en compromis et je serois en inquiétude le reste de mes jours, si lesEstats-generaux venoient à confirmer les arrests que le Parlement a donnez contre moy, c'est-à-dire à l'esgard de mon bannissement hors du royaume; car, pour le reste, je ne m'en soucie point, et ce n'est pas monfaict. J'ay donc sujet de croire que vous aurez pris la peine encore d'advertir la Reyne pour ce qui me regarde, afin que, s'il arrivoit qu'on lui fist les propositions que vous me mandez. Elle ne fust pas surprise, et, si par hasard vous ne l'aviez pas faict, je serois tres-ayse que Sa Mte pust estre ponctuellement informée de ce qu'il y a là-dessus3, afin que, parla bonté qu'il luy plaist d'avoir pour moy et par l'interestqu'EIle a à ne laisser pas sacrifier un homme d'honneur qui a bien servy l'Estat et qui a eu le bonheur de mériter tant de déclarations publiques de sa bienveillance, Elle y donne les ordres qu'il faut pour destourner les coups qu'on se prépare à me donner.

Si l'union de S. A. R. avec M. le Prince estoit sincère, comme aussy celle de tous les deux avec la Reyne, vous auriez raison en ce que vous dictes d'éluder les Estats; mais je crains fort, et avec beaucoup de raison, que S. A. R. ne dissimule avec M. le Prince et avec la Reyne mesme pour gagner ce temps-là, et se mettre à la teste de la noblesse et des frondeurs, conseillé de la sorte par Mmc de Chevreuse, par le

Dont le Roi et la Reine devraient né- Etats généraux les arrêts du Parlement qui eessairement suivre les avis. avaient proscrit Mazarin.

1 C'est-à-dire : de faire confirmer par les 3 Là-dessous paraîtrait préférable.

DU i:\KDl\Ah M VZ.VKIN.

sarde dos sceaux' et par le Goadjuteur, qui ne songent asseurement a Mai 16S1 antre chose qu'à 9e venger; et il est si naturel a S. A. R. de bien dissimuler qu'il n'aura pas grand peine à le l'aire quatre mois durant, dans lequel temps je ne doute pas aussy que, par le conseil des mesmes personnes, il ne tasche de gagner la Reyne, afin de pouvoir, parce moyen, plus aysement satisfaire à la passion qu'ils ont contre M. le Prince. C'est pourquoy j'estime que, à moins qu'on ne voye tres-clair dans l'esprit de M. le duc d'Orléans, il seroit fort hazardeuxde pratiquer la proposition d'éluder les Eslats [généraux]. Neantmoins, comme je parle de tout cela avec peu de fondement, puisque n'estant pas sur les lieux et ne sçachantpas Testât de toutes choses, il m'est impossible de le faire plus solidement, je me remets à ce qu'on jugera pour le mieux.

Je vois la peine que vous prenez de conférer bien souvent avec M. Colbert sur mes affaires particulières, et j'ay receu une longue depesche dudict sieur Colbert en date du 1 9 avril2, dans laquelle il ne se peut pas mieux [parler], et avec plus de clarté qu'il faict, sur toutes mes affaires; il a raison de dire qu'elles sont en mauvais estât, faute d'y avoir establi un bon ordre, et qu'elles dépériront de plus en plus, si on ne le faict au plus tost. Je le prie de me mander là-dessus ce qu'il faut que je fasse. Car, pour ce qui est de compter avec ceux qui ont eu le maniement de mes deniers3, qui sont Cantarini, Serantoni, Hervart et Cenami, c'est ce que je sollicite depuis Doulens, et je crois qu'à la fin, moyennant les diligences que je fais de touscostez et celles que fera

1 Mazarin continue de donner le titre de garde des sceaux à Chàteauneuf, quoique les sceaux lui eussent été enlevés en avril i65i, comme on l'a vu plus haut. Après la démission de Mathieu Mole, les sceaux ne furent pas rendus à Chàteauneuf, mais au chancelier Seguier.

5 Je pense que Mazarin veut parler d'une longue dépêche de Colbert publiée par M. P. Clément sous la date du i4 avril i65i

(t. I, p. 69 et suiv. des Lettres, Instructions et Mémoires de Colbert). On y trouve, en effet, un état des biens et dettes du Cardinal. Ses revenus étaient saisis, et ses dettes nombreuses et criardes.

3 Colbert écrivait dans la lettre citée : trUne des choses les plus importantes des affaires de V. Ém. est de compter avec tous ceux qui ont eu le maniement de ses affaires, etc.»

iu rniMtr.iL n mon ■ i k,

162 LETTAES

Mai 1661. du sien M. Colbert, trois se résoudront «i venir. Car, pour Hervart, tant qu'il aura à faire en Daupbiné, il ne faut pas l'espérer, et, si vous voyez d'y pouvoir advancer quelque chose, je vous prie de vous y employer, et de dire à M. Colbert qu'en casque ces trois personnes viennent, il seroit à propos qu'il prisl la peine de le faire, et d'amener Jobart, ou, s'il n'a pas achevé les afl'aires que je luy ay commises et que son absence y pust préjudiciel', que ledict sieur Colbert se fist donner par luy les papiers que Lespelette luy a remis entre les mains, et sans lesquels je ne pourroispas ajuster mes comptes avec les trois personnes susdictes; et, en cas que tous ces messieurs creussent de pouvoir venir plus en seureté et plus à leur ayse avec un passeport de l'Archiduc, si on en l'aict la moindre instance à M. le comte de Fuensaldagne, je ne doute point qu'il ne le donne; et, s'ils prennent cette resolution, ils pourront tousjours s'acheminer à Peronne pour y attendre ledict passeport, et, par le chemin d'Anvers, ils viendront icy commodément en cinq jours.

Vous devez avoir les articles qui furent signez pour le mariage de M. de Mercœur avec ma niepce. Je vous prie de les bien garder vousmesme en lieu de seureté, et de ne vous en dessaisir en quelle façon que ce soit qu'entre les mains delà Reyne, si Sa Mte vous les demandoit.

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