HAZAR1H. — IV
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Mai i65i. si j'obtenois les choses du monde que je puis désirer le plus ardeninent et que l'Estat en récent quelque préjudice.
Si ou faict l'cschange des gouvernements et que M. d'Espcruon soit satisfaict par ce moyen l, M. de Candalle est obligé de me rendre eeluy d'Auvergne. M. Servien sçait la cliose, et, s'il est nécessaire, j'envoveray l'escrït que j'ay dudict sieur de Candalle; mais je ne crois pas qu'il en veuille disconvenir.
Il ost impossible de retrancher mon train plus que j'ay faict. estant en public comme je suis, avec une maison ouverte. Et je veux bien vous dire qu'ayant veu le compte de la despense que j'ay faicte depuis un mois que je suis icy, j'ay trouvé qu'elle se monte, compris les gardes et les extraordinaires, à deux mille trente pistoles. J'avois vingt-neuf tant pages que laquais entre moy, mon nepveu2, mes niepees. Je les ay
1 Le duc d'Épernon devait avoir le gouvernement de Bourgogne, que le prince de Condé lui ce'dail en échange de celui de Guyenne. Mazarin se plaignait vivement de cet échange de gouvernements dans ses lettres intimes a la Reine. Il lui écrivait le 12 mai 1 65 1 : «Le plus grand bonheur que le Cardinal pût avoir a été que son retour n'ait pas été stipulé dans un accommodement par lequel on accordoit à M. le Prince des établissements au delà de l'imagination, et tels que, s'ils ont lieu, il est impossible que tôt ou tard il ne soit ruiné par le Roi, ou qu'il ne se rende plus puissant aux dépens de Sa M"5 ; car le Cardinal aimant comme il fait le service du Roi, eût été au désespoir de se voir rétabli par un moyen qui est si préjudiciable à l'Etat. » ( Lettres de Mazarin publiées par M. Ravenel , p. k'\.) Et plus loin (p. 63): rr Le plus grand bonheur qui puisse arriver à l'Etat, au Roi et à la Reine, seroit, s'il se rencontroil de tels obstacles, que l'échange des gouvernements, promis par la Reine, n'eût pas lieu. Il n'y a rien que Sa Mté ne doive faire pour
cela; car ce sera une plaie qui saignera longtemps, et qui peut-être sera fatale au Roi. Plût à Dieu que je sois un mauvais prophète!" La prophétie de Mazarin se réalisa : Condé, maître de la Guyenne et soutenu par l'Espagne, tint en échec les armées royales. La guerre civile désola la France et mit la puissance de Louis XIV à deux doigts de sa perte. Le cardinal de Retz cite, dans ses Mémoires, une prétendue lettre du cardinal Mazarin à la Reine pour la détourner de traiter avec Condé. Il en admire la beauté : «•Je ne me souviens pas, dit-il, d'avoir vu en ma vie une si belle lettre. * Il en relate même un passage (Mémoires de Retz , t. III, p. 3o6-3o7 de l'édit. des Grands écrivains delà France). Je n'ai pas retrouvé cette prétendue lettre dans les registres de Mazarin. 2 Mazarin eut plusieurs neveux, dont un seul, Philippe-Julien Mancini, lui survécut, et porta le nom de duc de Nevers. Je pense qu'il s'agit ici de l'aîné des neveux , appelé le comte Mancini ; il mourut, en i652, des suites des blessures reçues au combat de la porte Saint-Antoine (2 juillet).
DU CARDINAL M IZARIN. 171
retranchez à quatorze et tout est réduit à proportion; mais il faut payer m.» icy les logemens dans le bourg, et tout y est fort cher. Le pain, le vin, le loin, l'avoine et e bois seulement revenant chaque jour à soixantedix richsdaUes, qui sont plus de deux cens livres. Et je vous dira) qu'au lieu de retrancher nies gardes, il faut présentement que j'en augmente le nombre, estant icy environné de gens de guerre, et y ayant continuellement autour de ce bourg des partis de quarante à cinquante cavaliers; ce qui me donne grand soupçon. 11 y a eu de mes gens arrestei entre c\ et Cologne; comme ils estoient à pied, on ne leur a rien l'aict. .l'eus hyer des ad vis réitérez qu'il esloit passé divers partys dans les bois qui sont à trois heures d'icy, et ce matin M. le duc de Neubourg3 m'a envoyé une personne de condition , qui est son mareschal de camp et son conseil, pour m'advertir que je prisse garde à mov: car, quoyqu'il ne sçeut rien d'asseuré de l'intention que pouvoient avoir diverses troupes qui rodoient par ces quartiers-cy, la prudence mobligeoit à croire qu'elles ne l'avoient pas bonne pour moy, particulièrement dans les bruits qui courent de tous costez que je rctournois en France. Et ce mesme marescbal m'a asseuré que des paysans d'un bourg de cet arclievescbé avoient tué un capitaine et un cornette qui amenoient uuparty de cavalerie, qui se disoit français, et au lieu de monstrer leurs passeports, comme ces paysans les leur demandoient, ils tirèrent sur eux, et les paysans ayant l'aict leur descharge de leur eosté tuèrent lesdicts capitaine et cornette. On faicl à présent perquisition pour tascher de descouvrir quelles gens c'estoient et leurs desseins. Il m'a dict encore, de la part de M. le duc de Neubourg, que, si pour plus grande seureté je voulois aller à Diisseldorf, qui est de l'autre costé du Rhin, il m'oflïoit sa maison et tout ce qui pouvoit dépendre de luy. de sorte que je me confirme encore dans ce que je vous ay escrit , qu'outre les excessives despenses que je ne peux pas esviter estant icy, les autres raisons de ma seureté m'obligeront à changer au plus tost de demeure.
\\ oll'gang-Guillaume de Bavière, duc de Neubourg, né en 1S78, mort en i653. Il avait pour capitale Diisseldorf.
Mai i G5i
Aff. étr. , France, t. -268, P io5 verso; t. 29 du recueil des Lettres de Mazarin. —
Copie du temps.
A M. MILET1
Brùhl, 1 2 mai 1 65 1 .
(extrait.)
Après s'être plaint de ne pas recevoir de nouvelles de Milet, Mazarin ajoute: Je vous escrivis au long dernièrement touchant M. le Premier Président et M. de Champlastreux2. J'y adjousleray à présent que j'ay sceu que, durant mon séjour à Bouillon, ledict sieur Premier Président, estant allé voir la Reyne pour l'asseurer qu'Elle recevroit toute sorte d'asseurances du Parlement pour le restablissement de son authorité, il dict à Sa Mte qu'Elle devoit seulement faire en sorte que je m'esloignasseplus [loin] que Bouillon et que je demeurasse comme mort pendant quelque temps, faisant cognoistre, par ces dernières paroles, qu'il estoit persuadé de mon retour, et qu'il estoit tout disposé dans son cœur à y contribuer. Je vous dis cecy, afin que vous vous en serviez auprez de M. de Champlastreux si en suite de ce que je vous ay mandé, vous avez trouvé moyen d'avoir accez et d'entrer en matière avec lu y, y recognoissant l'affection et les bonnes dispositions que j'ay sujet de croire3, particulièrement dans le peu de satisfaction que M. le Premier Président doit avoir de beaucoup de personnes après ce qui s'est passé dans la dernière affaire4, qui ne l'empesche pourtant pas d'estre toutà-faict attaché à la Iîeyne. Communiquez tout avec M. de Mercœur,
1 Voy. sur Milet de Jeurs, ci-dessus, en avait été privé le îh du même mois. Ce
p. 18, notes. brusque changement était attribué au duc
5 Voy. ci-dessus, p. 162 et suiv. d'Orléans et à Condé. Mathieu Mole et son
' La phrase devrait être complétée par fils Champlàtreux avaient été jusqu'alors
quelques mots après de croire, comme qu'il dévoués ù ce dernier prince. A partir de cette
a pour moi. époque, ils réservèrent tout leur zèle et leur
1 On a déjà vu que Mathieu Mole, au- influence pour le parti du Roi et de la
quel les sceaux avaient été donnés le 1 1 avril , Reine.
auquel je mande aussv de prendre confiance en vous, et l<> servez en Mai n»:» loni ce <[iio \ous pourriv..
Mandez-moj de quelle sorte agil M. de Chavigny et quelle opinion vous en avez, sans en rien tesmoigner à personne. Mandez-moi aùssy quelle est la conduite de Ghamarande1. Je le croy entièrement à moy , et il me semble qu'il ne doit pas faire scrupule de le tesmoigner hautement, n'ayant pour but que d'acquérir les bonnes grâces du Roy et de la Reyne, puisque Leurs Majestez regardent assez favorablement ceux qui paroissent estredans mes interests, et ([n'ayant tousjours esté attache à mov, quand il continuera dans le mesme attachement, il ne sexposera à aucun reproche.
Je vous prie de faire nies recommandations à M. de Rhodez2, auquel je me lie comme à moy-mesme, et je m'asseure qu'il ne perdra aucune occasion de me servir. Surtout souvenez-vous de communiquer tout à M. de Navailles, qui est entièrement de mes amys, et des plus résolus, tant pour parler à la Reyne que pour se déclarer hautement pour mes interests, s'il en est besoing.
Je vous diray confidemment que l'on m'a voulu donner quelque soupçon de M. le mareschal du Plessis3; mais je le tiens trop homme d'honneur pour en avoir creu la moindre chose, et, au contraire, je suis persuadé qu'il a pour moy toute la passion que je puis souhaiter, et qu'il ne perd aucune occasion de la faire paroistre. Je seray pourtant bien ayse d'en avoir la confirmation par vostre moyen, m'asseurant que vous ne me desguiserez rien de tout ce que vous voyez et croyez.
J'ay affaire d'amys qui se déclarent ouvertement pour moy et qui ne le soyent pas en cachette. C'est pourquoy il faut que vous leur
' Mazarin écrit tantôt Chamarmte , tantôt Paris, et mourut le ie' janvier 1671. Il a
Chamarande . \oy. sur ce valet de chambre laissé une Histoire de Henri IV. du Roi, le t. III, p. 526, des Lettres de i Voy. sur le maréchal du Plessis-Praslin,
Mazarin. le t. I, p. 95-2, des Lettres de Mazarin. Ce
s Hardouin de Beaumont de Péréiixe, maréchal était gouverneur du frère du Roi;
ancien précepteur de Louis XIV, avait été Milet, sous-gouverneur du même prince,
sacré évoque de Rodez le 18 avril 1 6^9 ; il était bien placé pour connaître les senti-
fut transféré, en 1669, à l'archevêché de menls du maréchal.
17/i LETTRES
Mai i65i. preschiez cette maxime, et je m'asseure qu'il y en a beaucoup qui ne feront pas difficulté de lever le masque et de l'aire paroistrc ce qu'ils ont dans le cœur.
Je viens de voir ce que vous avez escrit à Roussereau. Ce m'est une nouvelle marque de vostrezele pour ce qui me regarde; mais il ne faut pas qu'il [vostre zèle] s'arreste là, et comme vous avez beaucoup d'esprit et de clairvoyance, si vous recognoissiez que quelqu'un de ceux qui approchent la Reyne et qu'Elle croit eslre dans mes interests, ayent1 des sentiments contraires et ne s'estudient qu'à me nuire adroictement, vous le devez faire parvenir seurement à Sa Mle, ou le luy dire vousmesme; car je ne doute point qu'Elle gardera entièrement le secret. Vous ne sçauriëz faire une ebose qui luy soit plus agréable ny me rendre . un service plus important, outre que vous y estes engagé et par l'honneur et par la conscience. Mandez-moy aussy, je vous prie, nettement ce que vous recognôissez de bien et de mal dans la conduicte des principales personnes, qui ont accez auprès de la Reyne, et quelles liaisons ils paroissent avoir, mais surtout donnez-en cognoissance à la Reyne; car je suisasseuré qu'Elle despart sa confiance aux uns et aux autres à proportion de l'affection qu'Elle croit qu'ils ont pour moy. Comme je vous recommande de ne donner cognoissance à personne de cecy, vous, pouvez aussy estre asseuré que personne ne sçaura ce que vous m'escrirez Si vous n'aviez pas commodité de parlera la Reyne, vous luy pourriez faire dire par M. de Mercœur, ou telle autre personne que Sa M^jugeroit à propos, les choses dont vous croirez important de l'informer2.
1 La copie porte Lien ayent, quoique le Milet était confident intime de Mazarin. Le
sujet soit au singulier. Mazarin s'occupe Cardinal inspira à Louis XIV des sentiments
plus de la pensée que des mots ; il a en vue si favorables pour Milet que ce Roi le nomma
tous ses adversaires , qui étaient nombreux dans la suite sous-gouverneur du Dauphin ,
à la Cour. dont le duc de Montausier était gouver- ■i
1 On voit, par cette lettre, à quel point neur.
. Mai 1 65 1
Ail", étr.. France, t. q<>7. f" 391 ; t. a8 du recueil des Lettres de Matarin. —
Copie du temps.
\ M. DE LIONNE
Brûhl, 1 a mai iG.r)i .
.1»' 110 m'estonno pas do ce <[iie vous me mandez du descry de M. le Prince parce que, tant qu'il ne bornera point l'envie de se rendre tousjours plus puissant, les François auront de la peine à se taire, et vous n«' devez pas douter que le party de la Fronde, qui avoit consenti à cet eschange1 pour que le mariage du prince de Gonly2 se fist, ne mette à présent toutes pièces en œuvre pour descrier la chose et l'empcsclier, s'ils peuvent, obligeant mesme S. A. R. à s'y opposer, s'ils ont assez de crédit pour cela, comme je n'en doute point. Et il ne faut pas que vous croviez qu'il n'y a pas de différence de la Guyenne à la Bourgongue parce que Arnauld3 et le président Perraut4 s'opposent à l'escliange; car peut-estre qu'ils le font, ou pour leur interest particulier, l'un ayant ses gouvernemens en cette province-cy5, et l'autre toutes ses habitudes et ses interests. ou par ce qu'ayant beaucoup d'aflection pour M. le Prince, ils craignent que sa trop grande eslevation ne donne un jour de la jalousie au Roy; car, comme vous sçavez, le gouvernement de Champagne devant estre à M. le duc d'Anguien0 dans quelques années, il en sera de mesme de la Provence, si l'eschange se faict7.
1 L'échange des gouvernements de Bour- Louis II de Bourbon-Condé et de Claiiegogne et de Guyenne, dont il a été question Clémence de Maillé- Brezé. était né le ci-dessus, p. 170, note 1. 9 juillet i643. Il fut désigné sous le litre 5 Avec M"c de Chevreuse. de duc d'Anguien ou Enghieu jusqu'à la '' Arnauld de Corbeville, dont il a été mort du grand Condé son père (11 déquestion ci-dessus, p. 20, note 1. cembrei686). Henri-Jules de Bourbon porta * Voy. ci-dessus, p. 27, note 2. ensuite le titre de princede Condé, ou, comme ' En Bourgogne, dont Condé voulait on disait alors, de Monsieur le Prince. Il abandonner le gouvernement pour celui de mourut le 1" avril 1709. Saint-Simon a Guyenne. tracé un remarquable portrait de ce prince. 1 Henri-Jules de Bourbon-Condé, fds de 7 Condé pressait la Beine de donner le
Mai i65i. jc vous s,,js f0I*t obligé de l'intention que M. Servien et vous avez eue en conseillant la Reyne de maltraitter Mmc de Chevreuse, et de persécuter le parly de la Fronde, afin que ccluy-cy soit obligé <l<! recourir à moy. Il m'auroit esté peut-estre plus advanlageux que M. le Prince eust eu quelque jalousie d'une liaison de la Reyne avec S. A.R., afin que, pour l'empesclier et engager d'autant plus S. Mk: contre toute la Fronde, il se rendist plus facile à embrasser les propositions qui luy pourroient estre faictes par M. Servien et par vous, ou par quelque autre personne que vous jugeriez propre à cela, de se raccommoder avec moy, et d'agir pour l'aire cesser mon bannissement, afin qu'estant asseuré par le moyen qu'il voudroit de mon amitié, il n'eust lien à craindre du costé de la Reyne à l'advantage de ses ennemis. Et je croirois que cela pourroit réussir d'autant plus que M. le Prince ne doit, pas douter que Mmc de Chevreuse et le Coadjuleur ne portent S. A.R. à proposer à la Reyne tout ce que S. Mlé pourroit souhaitter à mon advantage, pour se mettre bien auprez d'Elle, et que cela ne puisse faire quelque force dans son esprit, S. Mlé se déclarant assez de ne voir pas avec plaisir deschirer l'honneur d'un bon serviteur du Roy et d'Elle.
Je croy pourtant estre obligé de vous dire que, si M. le Prince veut estre tousjours mon ennemi et m'empescher par toutes sortes de moyens de mettre mon honneur à couvert, et qu'il faille que la Reyne soit entièrement dévouée à ce qui luy plaist et obligée à donner les mains à mon bannissement, parce que M. le Prince ne veut estre son serviteur qu'à cette condition, je trahirois mon honneur, celuy de Leurs Mtcz et leurs interests, si je voulois m'aneantir à un tel point de dire qu'il est bon d'en user ainsy , et que , plustost que de fascher M. le Prince, la Reyne me doit sacrifier, et non seulement n'escouter et ne recevoir pas les propositions qui luy pourroient estre faictes à mon advantage, mais maltraitter les personnes qui les feront pour ne donner pas jalousie à M. le Prince; car, à la vérité, la condition seroit un peu trop dure, et
gouvernement de Provence à son frère le prince de Conti, en échange de celui de Champagne. Voy. les Lettres de Mazarin publiées par M. Ravenel, p. 69 et suiv.
il n'y auroil n y ['Estai u\ la Reyne, ny nioy qui en tirassenl aucun Mai l65 advantage, mais seulement M. le Prince. .le vous advoue que, si j'eusse este advert\ assez à temps que, dans l'accommodement avec M. le Prince,
je n'avois este aommé que pour exclure mon retour, je n'eusse pas respondu comme j'av laid à l'offre de M"" de fdievreuse'; car enfin je consiilererois mes plus fiers ennemis pour mes amis, quand je les verrois en volonté et en pouvoir de restablir ma réputation.
En cas qu'il se présentas! quelque occasion dans laquelle on vist le jour à le '- faire changer d'intention à mon esgard, je vous déclare que je tiendray ponctuellement tout ce que mes amis luy promettront pour assurance de mon amitié, parmy lesquels je compte M. le mareschal de Gramonl,qui sera, jem'asseure, volontiers ma caution. Et si la Reyne le juge à propos et a la bonté de s'engager aussy, asseurement Elle n'en recevra aucun reproche, et je donne volontiers les mains à estre abandonné de S. M" et de tous mes amis, si j'y contreviens en aucune façon. Et outre qu'en cecy je suis mon inclination, fay saut beaucoup d'estime de M. le Prince et estant persuadé que c'est le bien de l'Estal de taseber par toutes sortes de moyens qu'il soit uuy à la Reyne, parce que, s'il veut bien agir, il n'y a personne en France qui soit plus capable que luy de restablir i'authorité et de mettre les affaires du royaume au point (pu1 l'on peut souhaitter, je vous advoue que je n'auray pas grand plaisir, aprez les traittemens que j'ay receus de M. le duc d'Orléans et du party de la Fronde, de me voir obligé de restablir de nouveau avec eux une bonne intelligence, d'autant plus que, sans leur faire grand tort, on peut aysement soupçonner qu'ils manquent (manqueront) à l'advenir, comme ils ont faict parle passé. C'est pourquov il faudroit tascher par toute sorte de moyens d'engager M. le Prince en ma faveur, luy faisant adroitement cognoistre que la Reyne malaysement pourra estre salisfaicte si elle ne voit mon honneur à couvert.
Mais si on recognoist clairement et dans peu que M. le Prince se veut opiniastrer à estre mon ennemi, sans vouloir seulement satisfaire la
1 Voy. ci-dessus, p. îli-j, note 4, la lettre fie M"': de Chevreusc. — J Le se rapporte à Condé, avec lequel Mazarin aurait traite de préférence.
■AZIBIlf. — IV. 2,'J
Mai i65t. Reyne en ce que S. Mté désire et que je demande avec tanl de justice et de modération et avec toutes les seuretez pour iny qu'il peut souhaitter, je croy que mes amis sont obligez à conseiller la Reyne d'embrasser les autres expédions qui luy peuvent estre proposez pour restablir l'authorité du Roy et la sienne dans la réparation de mon honneur. Et pour se garantir de toute sorte de surprises, ayant à faire à des personnes qui sont bien sçavantes dans ce mestier, je croyrois que la Reyne ne devroit pas s'engager à asseurer le party de M. le duc d'Orléans de ses bonnes grâces (je dis party, par ce que je crov. quoy que vous me mandiez, qu'il n'y a rien de plus uny que Mme de Clievreuse, le Goadjuteur et M. de Cliasteauneuf, avec S. A. R. et qu'Elle ne se conduit que par leurs conseils) que, pour marque de leur sincérité, on agisse au préalable dans le Parlement en sorte que mon bannissement cesse et que je puisse retourner en quelque endroit de la France. Et comme M. le Premier Président est pour la Reyne et que S. M' a beaucoup de personnes du Parlement dépendantes d'Elle, que M. le duc d'Orléans y a aussy des serviteurs et que le party de Mm" de Chevreuse ne laisse pas d'y avoir encore des amis, on pourroit espérer qu'il ne seroit pas difficile de l'obliger à me faire justice, d'autant plus qu'il paroist, par les diligences mesme des commissaires, députez pour informel- contre moy, sans avoir seulement trouvé apparence de crime1, que je suis homme d'honneur, que je meritois un autre traittement que celuy qu'on m'a faict, et que l'on n'a pas veu, par ma retraite, les Espagnols plus disposez à faire la paix, ny cesser les brouilleries dans la Cour.
Je croy que, si Madame de Clievreuse doit faire une autre tentative auprez de moy, qu'elle la fera par le mesme moyen du marquis de Noirmoustier2, et, en ce cas, il seroit important de sçavoir en toute dili-
1 On n'avait pas seulement reproché à Ma- niants de la Couronne, et des commissaires
zarin d'avoir mis le trouble dans le royaume avaient été chargés de faire une enquête, et de s'être opposé à la conclusion de la paix 2 Voy. ci-dessus, p. 1/17, sur la première
avec l'Espagne. Ses ennemis avaient pré- tentative faite par Noirmou tiers au nom de
tendu qu'il avait emporté une partie des dia- M"" de Ghevreuse.
DU CARDINAL MAXARIN. 17'.)
gence si on advance quelque chose avec M. le Prince à mon esgard, et Mai ni.,,. en quoy la Reyne trouvera hou que je m'engage avec ladictc dame. La seule précaution qu'à mon advis il Faut prendre avec Mme de Clicvreuse, c'esl < | u\*l le ne puisse pas avoir de quoy faire cognoistre à M. le Prince <pie la Reyne veut faire une liaison avec le duc d'Orléans contre ln\. parce qu'en ce cas. pour se mettre à couvert, il pourroitse résoudre à faire le mariage l et à donner les mains à tout ce que la dicte dame pourrait souhaitter. Mais sur ce point on ne manquera pas de moyens ilf s'en garantir, et je crois mesme qu'en unsemhlable cas M. le Prince, plustost que de se lier avec ces gens-là, prendrait la resolution de faire tout ce que la Reyne pourrait souhaitter de luy pour s'asseurer entièrement de sa protection et la faire renoncer à toute sorte de traitté avec ces gens-là.
La passion extrême que j'aj pour le service du Roy ne me permet pas de m'empescher de luy dire que l'on est allé un peu trop viste en l'affaire de M. de Richelieu2; car, dans l'indisposition où le royaume est à présent, les moindres petits accidens luy peuvent causer une grande maladie. Mmo d'Aiguillon n'a pas de limite dans ses passions3, et pouryen qu'elle les puisse satisfaire, elle ne prend pas garde aux maux qui en peuvenl arriver à l'Estal, ny à qui que ce soit. Sa Mlé excusera ma liberté par le zèle que j'ay pour son service, si je luy dis qu'EHe doit ■ •-Ire assez circonspecte à suivre les conseils que ladicte dame luy peut donner en toutes choses, parce que je la cognois assez pour asseurer que son interest est tousjours le premier motif de ses actions et que, pour l'advancer, elle est persuadée qu'il n'y a rien qui ne se doive faire.
1 Le mariage du prince de Conli aven moire de Mazarin à ta Heine publié par
M"e de Chevrcuse. M. Ravenel (Lettres de Mazarin, p. Ci).
J Le duc de Richelieu avait épousé, le Les termes du Mémoire sont presque les
36 décembre 1 < J 6 9 . .M "* de Pons, contre le mêmes que ceux de ta lettre. D'après les
gré de M"' d'Aiguillon, sa tante. Il en était Mémoires de Mmr de Motteville (t. lit, p. 335.
résulté un procès, et d'après ce passage, la édit. Charpentier), la duchesse d'Aiguillon
Reine appuyait la duchesse d'Aiguillon. -conseillait à la Reine de se rapprocher du
On peut comparer un passage du mé- Coadjuleur et du parti de la vieille Fronde.
Mni i65i
Je crois certainement que le billet que vous a escrit le procureur gênerai1 a esté [dicté] par l'induction de quelque personne qui ne souhaitte pas fort mon retour, et comme il a grande liaison avec Mm'd' Aiguillon a, et que, quelques bonnes paroles qu'elle dise à la Revue à mon esgard pour cstre mieux receue d'Elle et pour faire plus d'impression dans son esprit aux rencontres, lorsque, soubz prétexte du bien de l 'Estât, elle luy dira qu'il ne faut pas qu'Elie songe à mon rappel. Je sçay asseurement qu'elle n'a aucune bonne volonté pour moy et quelle a grande amitié avec M. de Saugeon3, M. de Chavigny et le père Léon, qui ne la feront pas changer. Ladicte dame est fort habile dans l'intrigue, et à moins que d'estre bien alerte, on court grand risque d'estre surpris par sa manière d'agir et par ses artifices.
Biblioth. nationale, pap. Baluze, t. 332, f°b 106-107. Chiffré en partit1. — Original non signé.
A M. J.-B. COLBERT
(extrait.)
Briïlil, 1 a mai i65i.
Celte lettre, comme la plupart de celles que Mazarin adresse à J.-B. Colbert,est relative à ses affaires privées. Nous en citons le passage suivant parce qu'il prouve (juei était le désintéressement de Colbert :
Je suis bien l'asché que vous n'ayez pas voulu prendre le peu que je vous avois offert. Je sçay bien qu'il n'y a aucun meslange d'interest
1 Nicolas Fouquet.
2 II faudrait ajouter ici un membre de phrase comme : je crois que c'est elle qui lui a donné le conseil de l'escrire , et que, etc.
J La copie porte M. de Saugeon; mais je pense qu'il faudrait lire : M"" de Saugeon. Cette dame avait beaucoup d'influence suite duc d'Orléans, comme on le voit dans les Mémoires de M" de Montpensier, I. I.
p. 229, de Tédil. Charpentier. M"e Campetde Saujon ou Saugeon, fille d'honneur de la duchesse d'Orléans, s'était retirée au couvent des Carmélites pour échapper aux obsessions de Gaston; elle en fut ramenée par le père Léon, carme mitigé, et par la duchesse d'Aiguillon. Elle fut ensuite nommée dame d'atours de la duchesse d'Orléans, et s'appela, à partir de cette époque, Mracde Saujon.
DU CARDINAL M \XAIUN. 181
Luis les soins que vous prenez pour moy, mais si vous estes content Mai i65i. l'exercer vostre générosité, je ne le puis pas estre de recevoir des services Tune personne, sans lu v donner aucunes marques de ma recognoissance. Il faut donc que nous croyiez que je n'auray |>as satisfaction si, sans préjudice des grâces que j'ay dessein de vous procurer auprez de Sa Majesté, si jamais mes tres-humbles suplications en sont considérées, vous ne recevez ce que je vous veux donner du mien. Je vous cognois trop homme d'honneur pour avoir jamais la inoindre mesfiance de vous, et je ne suis pas assez injuste pour vous vouloir rendre responsable des eyenemens de mes affaires, estant persuadé que ce que vous n \ ferez point sera absolument impossible. Et je vous diray en outre que de la façon qu'elles ont esté maniées jusqu'à cette heure vous ne sçauriez faire si peu que je ne sois persuadé que ce ne soit des merveilles.
Ail. élr., France, t. -207, fJ 397; t. -28 du recueil des Lettres de Mazarin. —
Copie du temps.