‹ Lettres du Cardinal Mazarin pendant son ministáere (volume 4)Chapitre 22 sur 125 · LX1I · texte numérisé non relu

LX1I

AIT. étr. , France, l. 268, f° 1 1 1 ; t. 29 du recueil des Lettres de Mazarin. —

Copie du temps '.

A MADAME DE BREGY

Brùhl, 19 mai i65i.

(extrait.)

Après avoir exprimé le regret qu'il éprouve de n'avoir pu encore rendre à M'uc de Bre'gy autant de services qu'il aurait de'siré, Mazarin continue ainsi :

Je vous remercie des bonnes nouvelles que vous me donnez et de l'affection que vous conservez pour un pauvre persécuté; je ne dis pas malheureux; car je ne le puis estre, tant que durera la bonne volonté de la personne que vous me marquez avoir pour moy les mesmes sentimens que par le passé3. Si j'osois vous en donner la peine, je vous supplierois du meilleur de mon cœur de la prendre (cette peine) quelquefois, et de m'escrire ce que la personne dict, comme aussy de vous tenir auprez d'elle le plus que vous pourrez 4, et de parler à l'advantage [de l'exilé]5, et, quoy qu'il n'ayt aucun mérite, vous le ferez de si bonne grâce que vous obligerez à croire des choses tres-favorables pour luy, qui ne perdra jamais le souvenir de l'honneur qu'il recevra de vostre bonté en ce rencontre.

1 On a ajoute' en marge : de ma main. Ce qui prouve que cette copie a été faite sur l'autographe.

2 Charlotte Saumaize de Chazan, née en 1619, morte en 1693. Son mari, Léonor de Flesselles , comte de Brégy ou Brégis, avait été ambassadeur en Pologne. On trouve dans les papiers de Mazarin un certain nombre de lettres de Mm° de Brégy.

3 11 s'agit évidemment de la Reine.

4 M"" de Brégy était une des dames d'honneur d'Anne d'Autriche.

5 11 faut évidemment un complément après de parler à l'advantage, comme de l'exilé ou du Cardinal. Ce billet était probablement chiffré, et le mot qui suivait Yadvantage n'avait pas été traduit; ce qui explique l'omission du copiste.

DU CARDINAL MAZÀRIN. 191

— Mai i()")i

1AIII.

\ll'. élr., Franco, t. aOy, f' 3()<j; t. -28 du recueil dos Lettres de Mazarin. —

Copie du temps.

V M. DE LIONNE

Briïhl, 20 mai i65i.

(extrait.)

J'espère que l'on me rendra en France la justice, que l'on me rend ailleurs, sur ce que, malgré toutes les traverses que j'ay eues, je n'ay jamais perdu courage, et que, s'il m'a esté impossible de conduire, dans ces derniers temps, le vaisseau dans le mesme bonheur quej'avois eu auparavant, je l'ay, au moins, sauvé du naufrage, lorsque tout le monde travailloit à le faire périr. Il me semble qu'ayant les amys et les ennemis de M. le Prince conjurez à faire avorter tous les desseins qu'on avoit de faire recognoistre partout l'authorité du Roy, je n'en estois pas trop mal sorti Tannée passée; ce que M. le Prince mesme ne pouvant pas desadvouer, pour m'en oster la gloire, dict que c'est un effect du bonheur et de la fatalité. Il n'y a qui que ce soit qui me rende plus de justice en particulier sur ce sujet que ceux qui ont le plus travaillé pour me perdre et qui croyoient trouver leur compte dans les brouilleries de l'Estat. Ils sçavent que, pour parvenir à leurs fins, ils ont esté obligez de se porter à des extremilez qui sont sans exemple.

En tout cas, si j'eusse esté si malheureux que de descheoir de la bonne opinion que la Reyne a lousjours eue de moy, je ne m'en fusse pas mis en peine, ayant auprez de S. M. une personne comme vous, qui ne sçavez pas seulement ce que j'ay faict en servant et Elle et lEstat, mais de quelle façon je me suis conduit, et si c'est le travail, la fidélité, le zèle, le désintéressement, l'adresse et la cognoissance des affaires qui en ont faict tant réussir à l'advantage du Roy, et qui n'ont pas faict esviter moins de malheurs, ou si on le doit attribuer au hazard et à la fortune. Et j'aurois esté asseuré qu'entretenant la Reyne sur le destail

Mai i65i. des choses qui se sonl passées (ce qu'il n'y a qui que ce soit en France qui puisse faire mieux que vous), S. M. eust esté ravye de recognoistre qu'Elle avoit honoré (Je sa bienveillance un homme qui valoit quelque chose; et véritablement, si jamais la Reyne avoit une autre opinion de moy, je me cacherois en sorte que l'on n'auroit plus de mes nouvelles. Je voy que vous m'escrivez encore en termes plus précis que vous n'aviez faict des intentions de M. le Prince à mon esgard; car vous me dictes qu'il mit d'abord une condition sine qua non : qu'on ne désirerait rien de luy en ma faveur; mais puisque M. Servien et vous avez jugé à propos de conseiller la Reyne de n'insister pas sur ce point et de donner les mains à tout ce que M. le Prince pouvoit souhaiter, mesme à mon préjudice, je dois estre entièrement persuadé qu'une nécessité absolue du service de la Reyne et de l'Estat vous a obligé d'en user ainsy ; et si cela est, je serois ravy que mon sacrifice cause le bonheur de l'Estat et de S. Mlé; car, du reste, dans toutes les précautions que M. le Prince prend contre moy, il tesmoigne d'en faire quelqu'estime, puisqu'il croit qu'il trouvera mieux son compte, laissant les choses en Testât qu'elles sont à présent, c'est-à-dire le ministeriat en republique1; à quoy il a tousjours visé, [plustost] que de restablir les choses2. Je cognois assez son humeur pour sçavoir qu'il ne suit pas trop les mouvemens de l'amitié ou de la hayne et que son interest est la seule règle de sa conduite , de façon que , nonobstant sa prison , s'il croyoit que mon retour luy pust apporter quelque utilité, il serait le premier à le solliciter. Je prie Dieu que M. Servien et vous vous en trouviez bien; mais, ou il faut qu'il change de nature, ou il est extrêmement difficile de vivre, quinze jours, en bonne intelligence avec luy, sans se porter aveuglement à tout ce qu'il luy plaisl; car il ne mesnage en aucune façon les personnes mesme qui ont le plus contribué à ses advantages, et les prend à partie pour la moindre chose, outre qu'il est malaysé que ce qu'on luy a accordé, mesme à mon esgard, ne le tienne tousjours en méfiance, n'y ayant pas apparence qu'il s'imagine que la Reyne soit demeurée fort

1 Le ministère sans chef qui pût le diriger. — 2 11 faudrait un complément après choses, comme dans l'état où elles étaient autrefois.

satisfaicte de cette condition, et que M. Servien et vous, qu'il sçait estre Mai i65i de mes meilleurs amis, en ayez esté bien ayses;mais, comme en France les resolutions les plus fermes sont sujettes à mutation, si mon malheur n'a la force de changer le naturel des esprits, il faut croire qu'il pourra arriver quelque révolution en ma faveur, d'autant plus que, bien loin d'avoir aucune démangeaison de rentrer dans les affaires, je dis devant Dieu que rien ne pourroit estre capable de m'y obliger; ce qui est, ce me semble , la seule chose qui peut donner de la peine à M. le Prince. Peut-estre que la personne que vous me marquez1 donnera quelque ouverture à cette resolution; mais je commence à appréhender que cette affaire ne soit rompue, ou que il ne luy soit arrivé quelque malheur par les chemins, puisqu'il y a longtemps, à ce que vous m'avez escrit, qu'il devoit partir de Paris et que je n'en ay aucune nouvelle. Ce pendant M. Brachet est arrivé icy pour le sujet dont je vous entretiendray dans un chiffre à part. Geluy-cy, en discourant sur diverses choses, m'en a appris deux qui m'ont extrêmement surpris: La première que Manicamp2 avoit dict assez publiquement que M. de Chavigny traitoit mon accommodement avec M. le Prince sur la promesse que je luy avois faicte que, s'il en venoit à bout, je luy ferois donner la principale confiance auprez de la Reyne et le ferois restablir dans sa charge, et que cela luy avoit esté dict par M. Servien; ce qui m'a obligé à faire plus de reflexion sur un endroit de vostre depesche, auquel je n'avois pas pris garde, le rapportant à ce que je vous avois mandé, de Doulens3, sur le sujet de M. de Chavigny. Je ne puis pas comprendre qui a forgé cette malice; car je n'en ay pas donné le moindre sujet, et je serois un impertinent si, a l'insceu et sans le consentement de la Reyne, j'estois capable de faire de semblables propositions. Je vous escrivis bien, de Sedan4, mon advis sur le rappel de M. de Chavigny. Je dis encore, en

1 La personne dont parle ici Mazarin 3 Voy. ci-dessus, p. 33.

est probablement Bartet, dont le Cardinal 4 On a vu plus haut (p. 57, note 2) que

se servit souvent dans ses négociations avec Mazarin , renonçant au projet de se rendre

le prince de Conde'. en Alsace, se dirigea vers Bouillon en tra-

' Voy. sur Manicamp , ci-dessus , p. 1 ih , versant Sedan. Nous n'avons pas retrouvé la

note 1 . lettre qu'il écrivit, de Sedan, à Lionne.

MAZ4RIN. 17. 2 5

iMfprMrniE rr'.Tio-m.E.

19/t LETTRES

Mai i65i. passant à Sedan, à M. Fabcrt, qui m'en parla, il y a deux mois et demy, que je ne desservois pas ledict sieur de Chavigny, et, au contraire, que j'cmbrasserois les occasions de l'obliger; mais tant s'en faut que depuis j'ayedict ou escrit un seul mot directement ou indirectement làdessus, que, si M. l'abbé Fouquet ne l'avoit pas oublié, il vous auroit pu dire que j'ay faict plus de plaintes sur le sujet de M. de Chavigny que sur toute autre chose; car il me sembloit, aprez ce que je vous en avois escrit et que vous m'aviez respondu, qu'il n'y avoit pas apparence que la Reyne n'ayant pas voulu donner les mains à son retour avec les précautions que j'avois proposées, disant qu'il me tromperoit comme les autres, trois sepmaines aprez, M. Servien et vous eussiez trouvé moyen de le faire agréer a S. Mt6, sans que j'en eusse aucune cognoissance, sans que M. de Chavigny recognust son restablissement de mes offices et m'en eust l'obligation, et sans mesme luy faire promettre positivement qu'il seroit de mes amis, et qu'il me serviroit en tout. Au contraire, j'ay grand sujet de croire qu'il a quelque part à la fermeté que M. le Prince a tesmoignée contre moy. Vous-mesme m'en avez escrit en termes qui me faisoient assez cognoistre que vous ne le croyiez pas fort affectionné pour mes interests, me marquant qu'il me pouvoit servir utilement dans mes affaires d'argent, s'il y vouloit agir sincèrement. Et d'ailleurs, on m'a mandé de divers endroits qu'il se laissoit entendre de ne m'avoir aucune obligation de son retour et d'en avoir de bien particulières à M. le Prince. Or comme M. Servien est fort bien informé de tout ce qui s'est passé à l'esgard de M. de Chavigny. je m'estonne qu'il ayt creu que j'eusse introduit une si extravagante négociation, que je m'en fusse caché de vous et de luy et qu'il l'ayt dicta M. deManicamp, afin que l'affaire fust publicque. Ce que je vous mande là-dessus est vray comme l'Evangile et je vous donne pouvoir d'en user comme vous voudrez, afin que vous recognoissiez la sincérité de mon procéder. Et, à la vérité, j'eusse esté bien lasche, aprez les déclarations que M. de Chavigny afaictesà Saugeon1 mesme qu'il n'auroit jamais eu

1 Saugeon ou Saujon était frère de M"" de Sanjon, dame d'honneur de la duchesse d'Orléans. (Voy. ci-dessus, p. 180. note 3.) — La copie porte Saignon.

recours à mo\, lant que j'aurois esté dans la prospérité, maison à présent Mai i«i.r, i que j eslois dans le malheur, il ne refuseroit pas de se raccommoder, si je le recherchois el lu\ faisois faire les offres, qu'on a faussement publiées, à cet le heure qu'il croit estre sur le pinacle. Je vous seray fort obligé si vous prenez la peine de descouvrir et me mander qui m'a laict celte pièce, ou, si luy ayant dict ce que je vous escrivis en sa faveur de Doulens, comme je présuppose que vous pourriez l'avoir laict à bonne lin et pour 1 exciter à quelque recognoissance envers moy, il auroit esté capable de publier la chose et inesme d'y adjouster du sien pour en tirer de l'advantage. Pour parler librement sur le faict de M. de Chavigny, je vous diray franchement que je ne crois pas qu'on ayt rien laict qui pust m'estre plus préjudiciable et à présent et à l'advenir <{ue de le faire revenir delà façon que l'on a faict. Je le cognoisfort bien et beaucoup mieux que M. Servien et vous, qui, peut-estre, plus tost que je ne voudrois, aurez tous deux sujet de ne vous louer pas fort de luy: car il n'a jamais aymé M. Servien (ce que je sçay mieux que personne); il a liaison avec beaucoup de gens qui n'ont point d'affection n\ pour mon dict sieur Servien ny pour vous, et ayant mauvaise volonté contre moy, et sa dévotion n'empeschant pas que la vengeance ne soit sa passion dominante, il pourra malaysement estre de vos amis, sçachant que j'ay ma principale confiance en vous.

La seconde chose que la mesme personne m'a dicte c'est que le commandeur de Jars1, luy parlant en présence de diverses personnes, avoit dict que j'avois bien pressé pour luy faire faire un tour, mais qu'il n'en seroit autre chose. Et comme tout cela est vray, c'est-à-dire que j'ay escrit sans qu'on en ayt rien faict, vous pouvez croire si je suis en peine connue il peut pénétrer des choses si secrètes que je suis asseuré qu'il n'y a que la Ileyne, M. Servien et vous qui les sçachiez.

Je ne voy pas qu'on songe au restablissemenl du chasleau Trompette2

1 Voy. sur le commandeur de Jars, ci- guerres civiles. Il occupait l'emplacement dessus, p. 1 4 2 , note a . nomme maintenant les Quinconces. Rebâti

2 Ce cbâteau fort de Bordeaux avait été au xvue siècle, le château Trompette n'a pris et rasé par les Bordelais pendant les complètement disparu qu'en 1816.

Mai i65i. dans la Majorité, comme on le peut en vertu des traitez qui ont esté faicts avec les Bourdelois, puisque l'on est en peine de donner une rescompense à M. le Prince pour le chasteau du Dijon '.

Je n'avois nul interest que le gouvernement de Toulon tombast entre les mains de M. de Vendosme; car avec un peu de temps il n'eust pas esté ditficile de tirer le mesme argent d'un simple gentilhomme que de luy, puisque la première offre du commandeur de Nucheses2 à Rose3 avoit esté de soixante mille francs, et ainsy on eust esvité les crieries que vous me dictes que l'ont S. A. R. et M. le Prince, qui a beaucoup raison de dire qu'il ne veut pas qu'on esleve la maison de Vendosme; et pour moy je ne doute nullement que son intention ne soit que toutes les grâces ne soient desparties à sa personne, [à] ses parents et serviteurs et qu'on nuise à tous ceux qui ne sont pas de ce nombre-là.

11 n'a pas aussy grande justice quand il se plaint du refus que la Reyne lui avoit faict de faire servir Tavannes4 de lieutenant gênerai, disant qu'il n'y avoit pas d'amnistie ny de sincérité, etc. Car premièrement c'est une grâce [qu'on a faite] à Tavannes de luy donner cette charge et il ne la doit pas exercer au préjudice de ceux qui l'ont avant luy, et en outre5 [Sa Mté] a bien plus de sujet que M. le Prince de se plaindre

1 Le prince de Condé avait échangé, néral Rosen, que le cardinal appelle ordicomme on l'a vu , le gouvernement de nairement M. Rose. Après la mort de Maza- Bourgogne pour celui de Guyenne; il exi- rin, Rose eut la charge de secrétaire du cageait, en outre, une compensation pour le binet du Roi. Il fut nommé membre de gouvernement particulier du château ou ci- l'Académie française et mourut en jantadelle de Dijon. vier 1701, à plus de quatre-vingt-six ans.

2 Le commandeur de Nucheses ou Neu- (Journal de Dangeau, t. VIII, p. 5.) Dans cheze, de Tordre de Malte, avait la di- une addition sur ce passage du Journal de reclion d'une partie de la flotte française, Dangeau, Saint-Simon a raconté plusieurs sous les ordres du duc de Vendôme, grand traits de la vie de Rose.

amiral de France. Il est cité dans le projet ' Jacques de Tavannes , comte de Saulx ,

que dressa le surintendant Fouquet en 1659 né en 1620, mort le 20 décembre i683.

pour résister aux ordres de Mazarin et du II avait été nommé lieutenant général en

Roi. i65i.

3 Rose était un des secrétaires de Maza- 5 II y a ici un mot omis dans le texte, rin. Il ne faut pas le confondre avec le gé- Je l'ai rétabli entre crochets.

et de dire qu'il n'y a pas de sincérité dans les reunions, puisque l'on Mai 16S1. exclut du service les plus capables par la inesnie raison qu'ils sont de mes amis el serviteurs de Leurs M'". A quoy il ne faut pas douter que l'opposition que M. le duc d'Orléans a faicte n'ayt esté de concert avec M. le Prince.

AIT. étr., France, t. 267, f° Zii 5 ; t. 28 du recueil des Lettres de Mazarin. —

Copie du temps.

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