ESCRIT DONNÉ À MONSEIGNEUR LE CARDINAL PAR M. BRACHET
Brùhl, 22 mai 1 65 1 .
M. de Chasteauneuf a faict convier M. de Senneterre par Mme de \aucelas1 d'aller le voir à Montrouge; de quoy s'eslant civilement excusé, elle retourna luy dire que ledict sieur de Chasteauneuf desiroit luy parler, et qu'il viendroit disner à Paris et le verroit ensuite. Ce que ledict sieur de Senneterre ayant encore esloigné, ledict sieur de Chasteauneuf s'adressa à M. le mareschal d'Estrée qui le voit, parce que la Revue [l']a jugé à propos, et luy dict que le bien de l'Estat l'obligeoit de faire sçavoir à Monseigneur le Cardinal par quelque personne de confidence les choses cy-dessoubs escrites qu'il a dictes en présence du dict sieur Mareschal au sieur Brachet, qui fust ehoisy pour cet effect, qui sont : que ledict sieur de Chasteauneuf, ayant appris que S. Em. avoit la pensée de retourner en France aprez la majorité du Roy, comme il croyoit bien qu'il y estoit obligé pour son honneur et les biens qu'il va, il desiroit luy faire sçavoir qu'il se trompoit fort d'attendre jusqu'en ce temps-là, puisque la Majorité et les Estats2 estoientsi proches
1 Elisabeth de l'Aubespine, marie'e à An- s On a vu que les princes avaient dedré de Cochefilet, comte de Vaucelas, était mandé que les Etats généraux fussent consœur de Charles de l'Aubespine, marquis de voqués immédiatement après la majorité du Cbàteauneuf. Roi.
\i..i îiiôi. l'un de l'autre, qu'il n y avoit point de milieu entre deux, et quasseurement non seulement, dans ces Estais, on fera un cahier pour l'exclure de retourner jamais en France, mais mesme on y formera un conseil au Roy jusqu'à sa puberté qui est à dix-huit ans, dans lequel la Revue, Monsieur et M. le Prince n'auront que chascun leur voix, et qui sera composé de six prélats, six gentilshommes et six du tiers-eslat, qui tiendront la main à l'exécution de ce qui aura esté arresté dans lesdicls Estats. Que cela sera donner la dernière main à la ruyne de l'authorité royalle, et exciter une infinité de factions dans le royaume qu'à son aage1, et estant ce qu'il est, il auroit beaucoup de regret de voir. Que, pour y remédier, il n'y a autre moyen que de remettre l'authorité entre les mains de la Reyne, à quoy il contribuera franchement tout ce qui dépendra de luy, non pas à cause de Sa Mu qui ne l'y a nullement obligé, mais comme estant la plus légitime, et qu'il n'y a point de seureté avec MM. les princes; l'un2 à cause de sa foiblesse, et l'autre à cause de sa perfidie; que cela ne se peut faire sans le retour de Son Eminence en France, qu'il croit estre tres-necessaire plustost aujourd Jmy que demain, et qu'elle peut y venir sans difficulté, non pas à Paris présentement, mais dans l'armée ou à Gompiegne, la Cour y estant. Et d'autant plus qu'on s'employera et qu'on fera, si S. Em. le désire, [en sorte] que S. A. R. s'y trouve et l'embrasse le soir qu'il y arrivera; qu'elle n'a qu'à prendre ses mesures comme elle estimera et sçaura bien faire avec M. le Prince, dont3 on n'aura nulle jalousie, afin qu'il donne aussy les mains à ce retour, la chose estant nécessaire à cause de la proximité des Estats et qu'un de ces MM. les princes, estant mescontent, pourroit aller les tenir et trouver assez d'esprits portez à brouiller. Qu'après le retour de S. Em. en Cour avec l'agrément de ces MM. les princes, il dépendra de son sçavoir-faire de les tenir en union
1 Charles de l'Aubespine avait, en 1 65 1, M"" de Chevreuse el avec le Coadjuteur
soixante-neuf ans. pour se venger de Condé , à cause de la
" Le duc d'Orle'ans, Gaston, était gou- rupture du projet de mariage de son frère
verné par plusieurs influences, d'un côté par avec M"' de Chevreuse.
M'°"de Saujonel Chavigny, et de l'autre par 3 Dont se rapporte aux mesures prises
Châteaunouf, qui agissait de concert avec par le Cardinal avec le prince de Condé.
DU CARDINAL MAZARIX. 199
qui n'est pas facile pour les raisons cy-dessus. Que le Roy, estant en Mai i65i campagne, ne manquera pas de prétextes pour esloigner les Estats; que le temps de sa Majorité estant venu, il faudra en envoyer la déclaration au Parlement pour la vérifier, et ensuite une autre qui cassera tout ce qui a esté faict depuis les inouvemens de Paris, avec une amnistie générale pour tous ceux qui peuvent j avoir eu part, déclarant toutesfois Sa M'1 qu'aux occasions Elle entendra volontiers les treshumbles remonstrances que les compagnies souveraines de son royaume pourront luy faire pour le bien de son service. Qu'ensuite, l'hyver approchant, on verroit en quel estatscroie.nl les choses au parlement de Paris, et si S. Km. y pourroit rentrer; ce que ledict sieur de G bateauneuf ne désespère point, et dictque, s'il estoit nécessaire et que S. Em. desirast qu'on l'y servist, on le fera; qu'on sçayt bien ce qu'il a esté faict autresfois et qu'on n'est pas sans des amis et des moyens pour cela. Qu'au bout du compte il ne voit point qu'on doive faire tant de cas du Parlement, qui songera maintenant à soy et ne voudra plus retomber dans de nouvelles fautes; qu'il a tousjours dict et reconfirme encore qu'il faut s'en mocquer et ensuitte des princes comme n'estant bons à rien qu'à empiéter tout ce qu'ils peuvent, comme nous voyons que M. le Prince faict desja des places de Lorraine qu'il a et que le roy d Espagne traitte et recongoist, par ses escripts, qu'il tient en souveraineté. Qu'il dict tout ce que dessus pour le seul bien de l'Estat, qu'il voit s'en aller en ruync et perte inesvitable, si S. Em. n'y revient promplement remédier, et sans qu'en cela il ayt volonté ny prétention de quoy que ce soit. Qu'on a voulu l'accommoder avec M. le Prince, ce qu'il a négligé, et qu'on travaille à raccommoder S. A.1 avec Monsieur; ce qui ne se fera point jusqu'au retour dudict sieur Brachet et qu'on ayt sceu par luy l'intention de S. Em. sur tout ce que dessus, parce que, si elle n'estoit pas de venir souslenir les affaires qui ne sçauroient plus aller de la manière dont elles sont conduittes, on verra de prendre party et se sauver du naufrage le mieux qu'on pourra.
Les mots S. A. désignent le prince de Condé.
Mai i65i.
Afl'. étr., France, t. 268, f' n3; t. 29 du recueil des Lettres de Mazarin. —
Copie du temps.
A M. LE COMTE DE BRIENNE
Bruhl, 22 mai iG5i.
(eXTIIAIT.)
Je fais estât de me mettre dans les ordres ] à la fin de l'année, ne croyant pas que le Pape voulust prendre prétexte2 pour me faire paroistre le peu d'affection qu'il a pour moy. Mais (si), suivant les nouvelles que vous aurez de Rome, vous croyez que je ne doive pas attendre ce temps-là, je me conformeray à vostre conseil, après qu'il vous aura pieu en dire un mot à Leurs Mtez. Les cardinaux que vous me nommez seront tousjours ravys de recevoir de vos lettres; mais je ne croy pas à propos que vous leur escriviez auparavant que je les aye advertys, comme je le feray, et je vous manderay, aprez, ce que vous aurez à faire; car vous sçavez avec quelle délicatesse et quel secret il faut conduire les affaires de cette nature-là, et à quel point sont scrupuleux sur cette matière les cardinaux qui ont les partyes nécessaires pour aspirer au pontificat.
Je n'ay rien à vous dire sur la resolution qu'on a prise touchant l'accommodement de l'ambassadeur3, et si les diligences qu'on faictpour
1 J'ai déjà fait remarquer (t. I, Introduction, p. xv, note 2, des Lettres de Mazarin) que le Cardinal n'avait pas pris les ordres sacrés. A-t-il réalisé le projet dont il est question dans cette lettre? La chose paraît fort douteuse, lorsqu'on voit, par sa correspondance de chaque jour, combien il était préoccupé des affaires politiques. J'ai indiqué dans le t. I (1. c.) les principaux ouvrages où l'on a examiné si Mazarin avait
été ordonné prêtre. — ~ La phrase n'est pas complète. Il faudrait ajouter après prétexte quelques mots comme : d'avoir manqué à la bulle qui prescrit aux cardinaux de prendre les ordres sacrés. (Voy. t. I, Introduction, p. xv, note 2, sur les peines portées par cette bulle.)
3 On a vu ci -dessus , p. 85 , note 2 , que l'ambassadeur de France à Rome était Henri d'Eslampes-Valencey.
obliger le Pape à faire des excuses au Roy et les discours que vous Mai , <;:>,. avez tenus à M. le Nonce en des termes si loris que vous me marquez ne produisent L'effecl qu'on en attend, je seray de l'advis de M. le cardinal d'Esté1 que l'ambassadeur ne laissast pas de retournera Rome pour négocier avec tous les cardinaux, se plaindre du peu de soing que le Pape apportera à entretenir la bonne intelligence avec le fils aisné de l'Eglise, et s'abstenir dallera l'audience de Sa Sainteté et des cardinaux Pamphilio - et Pancirolo3, et enfin tenir la mcsme conduicte à Rome que le nonce Bagni tient à Paris.
IAVI.
Biblioth. nationale, mss. f . f . 688G, 1° 161, original chiffré. — Ibidem, ms. 6209, f* 2^0. —
Copie du temps.
A M. LE TELLIKR.
Brùhl, î?3 mai i65i4.
(extrait.)
Je vous suis extrêmement obligé du soin que vous avez pris de parler à M. le Surintendant par ordre de la Revue pour me faire tirer quelque chose de tant de parties qui me sont deues. Vous ne pouviez pas le faire en termes plus exprez et plus touchants, et j'espère qu'ils produiront quelque etfect. Vous ne sçauriez croire cependant le mauvais procédé de Messieurs [des finances] à mon esgard, qui se servent envers moy de termes injurieux et font scrupule de recevoir, de ma part, une lettre, et entre autres M. Gargam 5, et comme il est fort bien
1 Voy. sur ce cardinal, le tomel, p. 926 . ' Il y a mars dans la copie; mais le texte
îles Lettres de Mazarin. de la lettre prouve qu'il faut lire mai.
3 Le cardinal Camille Panlilio était neveu B Ou Gargan, financier de cette époque,
du pape Innocent X. (Voy. t. II, p. îo'i.'i. Il figure dans la M marinade intitulée Cata-
des Lettres de Mazarin.) logue des partisans (Choix de Mazarinades
1 Voy. sur le cardinal Pancirolo ou Pan- publié par .M. Moreau pour la Société de
zirolo. t. II, p. ioi3, des Lettres de Mu:a- l'histoire de France, t. I, p. 1 13 et suiv.) ru.
MIXIBM. — IT. 2<i
Mai i65i. avec M. le Surintendant, je juge par sa manière d'agir qu'il faut qu'il recognoisse peu de dispositions favorables en celuy-cy pour mes interests. Neantmoins la Reyneluy en faisant une recharge, s'il est besoin, et estant pressé vivement, il faudra bien qu'il fasse quelque chose ou qu il se déclare contre moy. Il faut pourtant que M. Colbt'rt dissimule, faisant semblant d'estre asseuré de leur bonne volonté; car le temps pourra accommoder beaucoup de choses.
Je tasche de débarrasser mes affaires et de les desgager d'entre les mains de Euzenat, afin d'en pouvoir donner l'entière direction à M. Colbert, qui agit en sorte que je ne puis en avoir trop de recognoissance. J'escris à M. de Lionne de travailler à cette fin.
Je vous remercie de tout mon cœur de la peine que vous prenez de me donner part de toutes les nouvelles; ce que je vous puis dire sur celles de vostre mémoire, c'est que, M. de Turenne estant de retour, et tous ses regimens et ceux qui l'ont servi restablis, comme vous me marquez, je vois que, par ce moyen, tout va d'un costé; mais comme les absents ne sçavent pas les raisons qui obligent à faire de certaines choses et peuvent en dire de mal à propos et sans fondement, j'en juge ainsy dans ce rencontre.
Le sieur Brachet est arrivé icy depuis deux jours; il s'en retourne demain par la Hollande1. Vous sçavez le subject de son voyage. 11 vous fera mes recommandations à son arrivée et vous dira l'entretien que nous avons eu ensemble, et je m'asseure qu'en tout ce que vous verrez jour de pouvoir contribuer au bien de mes affaires, vous n'y oublierez rien. Je vous advoue que je n'eusse jamais peu m'imaginer qu'elles eussent peu tomber en un sy pitoyable estât qu'elles sont à présent. Je crains fort que la bonne volonté de la Reyne et les soins de mes amis ne puissent pas surmonter les mauvais effects que causent l'absence et le malheur, qui donne courage à tout le monde de m'insulter. Je jure qu'avant d'avoir veu, dans un arrest du Parlement, quantité de personnes qui se disent mes créanciers, il y en a la plus grande partie dont
1 Cetle menlion du voyage et de la négociation de Brachet, dont il a été question cidessus, p. 197, prouve bien que cette lettre est de mai, et non de mars. 1 65 1 .
Dl CARDINAL MAZARIN. ^203
je u'avois jamais oui dire le nom; mais tout cola n'est rien à lcsgal de Mai i65 ce que je souffre voyanl ma réputation en compromis, aprez avoir tant travaillé pour lestablir en sorte qu'on ne luy pust jamais imprimer la
moindre tache. Vous n'aurez pas grand peine à croire cette vérité, avant esté si longtemps tesmoin de ma conduicte, veu mes intentions et [eu] cognoissahee de mes plus secrètes pensées.
Peut-estre que la proposition que m'a apportée le sieur Brachet donnera jour à advancer la réparation de mon lionneur, et je m'asseure que vous n'espargnerez pas vos bons advis là-dessus et contribuerez tout ce qui peult dépendre de vous. \ ous sçavez mieux que personne si je me lie à M. de Senneterre1 et si je fais une estime particulière de m>- conseils, ('est pourquoy je ne doubte pas qu' aprez qu'il aura bien examiné ce que je demande par Brachet, il ne prenne conjoinctement avec vous les resolutions les meilleures, sans avoir esgard, ny vous ny luy, à beaucoup de petites choses, puisqu'il est question d'agir pour un bon ainy persécuté avec la dernière violence et qui n'en perdra [pas] le souvenir.
.le vous advoue confidemment que j'ay eu d'autres propositions de ce party-là2, comme j'en ay dict le destail au sieur Brachet, afin qu'il vous le rapporte; mais il faut prendre bien garde de ne pas faire semblant d'en avoir cognoissance, et je vous advoue que, dans mon accablement, ce ne m'a pas esté une petite consolation de voir accomplir la prophétie que je fis à S. A. B. et à M. le garde des sceaux en présence de la Revue, le soir du jour que S. A. B. s'estoit déclaré au mareschal de Gramont, et que j'ay laicte encore aprez en plusieurs occasions audict garde des sceaux et à Madame de Chevreuse, comme aussy de voir que ceux qui m'avoient poussé avec tant de précipitation et de malice, prenant pour prétexte dans le public que je perdois le royaume et que j'estois cause que la paix ne se faisoit pas, que le Boy n'avoit plus
1 \oy. !-ur le marquis de Senneterre, que le parti de la vieille Fronde lui avait
le t. 111. p. 968, note 3, des Lettres de fait faire par Noirmoutiers et Pennacors.
Mfi:aiin. Voy. ei-dessus, p. 1/17 et 1/18.
1 Mazarin veut parler des propositions
LKTTKKs
Mai i65i. d'autorité et que les François n'estoieut pas heureux, [viennent] » dire <jue l'interest de l'Estat et la cognoissance qu'ils ont qu'il n'y a que mon retour qui puisse restablir les affaires les oblige à m'offrir de me servir en cela et à m'asseurer qu'il est en leur pouvoir de le faire; car ce sont les propres mots que m'a apportez le sieur Brachel de la part de celuy qui l'a obligé à faire ce voyage-. Je vous prie pourtant de croire que cela ne me chatouille pas assez pour me donner la moindre démangeaison de rentrer dans les affaires; car quand il dépendrait de moy, je ne le voudrois en aucune façon. Il faut estre bien sot d'avoir cette ambition dans Testât où sont à présent les choses, lesquelles je vois, à mon très-grand regret, qui empireront tous les jours, à moins que Dieu fasse un miracle.
J'ay esté un peu surpris de la nouvelle du nouveau chancelier de la Reyne3. Mais cela pourra servir à i'advancement de mes affaires auprez de M. le Surintendant, y ayant grande apparence qu'il prendra plus de soin d'exécuter les ordres de S. M,é à présent qu'il a establi son frère auprez d'Elle4. Il faut que M. Colbert profite de la conjoncture et que vous ayez la bonté de faire de mesme aux occasions que vous en trouverez auprez de la Reyne.
' Il y a là un mof. difficile à lire, qui me paraît être viennent.
2 On a vu ci-dessus que Brachet avait été envoyé par le marquis de Châteauneuf. Le Tellier, auquel cette lettre est adressée, était lié avec cet ancien garde des sceaux. Il n'est donc pas étonnant qu'en lui écrivant Mazarin se montre plus disposé à se rapprocher de la vieille Fronde que dans ses dépêches à de Lionne, qui inclinait pour une alliance du Cardinal avec Condé.
a Le conseiller Pierre de Longueil, qui \enait d'être nommé chancelier de la Reine, était frère du Surintendant, René de Longueil. Il mouruf en i656. à cinquante-sep ( ans.
' Mazarin parle tout autrement , dans la lettre du 2 3 mai à de Lionne, de la nomination de Pierre de Longueil comme chancelier de la Reine (voir ci-dessous, p. 206): mais Le Tellier était lié avec Longueil. cl Mazarin ne voulait pas le blesser.
IAVII.
Biblioth. nationale, pap. Baluze, t. 33-j, f" ia3. — Autographe.
Mai i65i