‹ Lettres du Cardinal Mazarin pendant son ministáere (volume 4)Chapitre 24 sur 125 · M. COLBERT · texte numérisé non relu

M. COLBERT

bYulil , a3 mai 1 65 1 .

(extrait.)

Mazarin indique à Colbert les créances dont il devra poursuivre le recouvrement.

J ;iv advancé plus do quarante mille escus pour Dunkerque2, qui ont esté despensez par les ordres de M. d'Estrades, et j'ay encore quelques pierreries engagées à Fîessinguen3 [sic) pour cet effecl. Il sera bon de mettre cette despense en forme de la pouvoir poursuivre à son temps, comme les autres. C'est pourquoy je vous prie de vous entendre làdessus avec mondict sieur d'Estrades, à qui j'ay desjà escrif de vous envoyer tous ses papiers et de vous en donner toutes les lumières qui vous seront nécessaires.

Le reste de la dépêche est relatif à d'anciennes créances du Cardinal et aux droits de la Reine sur l'amirauté de Bretagne.

1 Les lettres de Mazarin à Colbert conservées dans les papiers Baluze (Bibl. nat.) sont surtout relatives, comme je l'ai dit, aux affaires privées du Cardinal. 11 a suffi , pour la plupart, d'en donner une analyse.

1 La ville de Dunkerque avait été prise par Condé en octobre i646. (Voy. t. II, p. 339, des Lettres de Mazarin.) Godefroy d'Estrades avait été nommé gouverneur de cette place.

3 La ville de Flessingue, située dans l'Ile de Walclieren, faisait partie de la république des Provinces-Unies.

1 On a publié plusieurs lettres de Mazarin à d'Estrades dans le tome I de l'ou- \ rage intitulé : Lettres, Mémoires et négociations de M. le comte d'Estrades; mais il ne s'en trouve aucune relative aux affaires donl parie ici le Cardinal.

Mai 1 65i.

A If. etc.., France, t. 267, f° 607; t. 28 du recueil des Lettres de Mazarin. —

Copie du temps.

A M. DE LIONNE

[Brùhl, J 2 3 mai 1 65 1 .

Mazarin se plaint très vivement de la conduite du Surintendant à son e'gard. Il a été étonné que le frère de ce Surintendant ait été' nommé chancelier de la Reyne.

Ayant l'honneur d'estre surintendant de la maison de la Reyne, qui est la qualité que je chéris plus que toutes les autres, et avec laquelle je prétends de mourir1, on pourvoit à la charge de chancelier de sa maison sans que j'en sçache quoy que ce soit, quoy qu'il ne pust arriver aucun inconvénient que cette affaire se fist quinze jours plus tost ou plus tard; mais véritablement comme ledict sieur de Longueil est un homme qui a tousjours esté passionné pour le bien de l'Estat et le service de la Reyne et extrêmement de mes a mis2; qu'il a faicttant d'escrits à ma louange et soustenu avec tant de chaleur mes interests dans le Parlement; qu'il a de si bonnes pensées; qu'il a travaillé avec tant d'application à mettre la monarchie en republique, on a eu raison de ne pas douter que je ne fusse ravy de le voir establi dans une charge qu'on peut dire la première de la maison de la Reyne , puisque je ne suis pas en estât de faire la fonction de la mienne.

Tout le monde escrit que c'est M. Servien qui a faict l'affaire; mais,

1 On verra plus loin que la princesse palatine, Anne de Gonzague, aurait voulu que Mazarin lui cédât cette charge de surintendant de la maison de la Reine, qui donnait droit au titulaire de disposer de toutes les places qui se rattachaient à la domesticité de la Reine. Le Cardinal résista aux sollicitations de la Palatine, et s'engagea à lui faire

donner, en compensation, une pension de vingt mille livres avec l'expectative de la charge de surintendante de la maison de la jeune Reine , lorsque le Roi se marierait.

2 Pierre de Longueil avait été un des plus ardents frondeurs; toute cette partie de la lettre est ironique. 11 a été question de ce conseiller ci-dessus, p.'aoA. note 3.

DU CARDINAL MAXAK1Y 2tH

si cola est, ja\ sujet de mon plaindre hautement, comme il leroit si Mai i65i quelqu'un entreprenoit do faire une chose dans laquelle il eust eu un

interest contraire. Neantmoins si l'union de M. Servien et de vous avec M. de Ghavigny n'est au dernier point, vous vous repentirez bientost

dos approches que vous lu y laissez faire et des matériaux que vous souffrez qu'il prépare de tous costezpour s'establir en sorte qu'au lieu d'avoir besoin des autres pour se soustenir, il se mette en estât, de se faire craindre et rechercher d'un chacun. Je le cognois fort bien, je vous en manday nies pensées dans la depesche que je vous fis l'autre jour ', et j'ay grand interest à m'opposer de loin au succez de ses projets; mais enfin c'est une affaire Gaieté ; le voilà restabli ettout-à-faietbien avec M. le Prince. H a une grande cabale chez M. le duc d'Orléans, puisque Goulas- et quantité d'autres sont dépendants de luy, et que Mu,c d'Aiguillon avec qui il est lié a grand crédit avec Mme de Saugeon3. Il a auprez de la Revue diverses femmes qui parlent pour luy; Longueil et Tubeuf, qui ont les principales charges de la maison de la Reyne, tout-à-fa ici à luy, et qui, si vous ny prenez garde, gagneront Bartillat'1 et par le moyeu de M. le Surintendant s'acquerront aussy tous ceux qu'ils voudront. Viole en outre, qui a beaucoup d'amis dans le Parlement, est entièrement au sieur de Chavigny. Celuy-cy s'est raccommodé avec M. de Senneterre et Longueil, qui leur a donné à disner et a esté le médiateur. On m'asseure aussy qu'il s'entend avec M. le Tellier et qu'il est dans une parfaicte intelligence avec M. l'abbé de la Rivière5; ce que je sçavois desjà. Et je me tiens pour tout asseuré qu'en toutes occasions dans lesquelles il me pourra donner quelque coup, il ne m'espargnera pas. Je voy de plus que la Reyne ne s'esloigne pas de promouvoir ledict abbé à l'evesché de Moyen '', et qu'Elle seroit tres-ayse de luy voir tenir

1 Voy. ci-dessus, p. iq5. (Voy. t. I, p. 987, des Lettres de Mazarin).

1 Secrétaire des commandements de 11 avait été longtemps favori de Gaston et

Gaston d'Orléans. disgracié à l'époque de l'arrestation des

3 Voy. t. 111, p. 684, note 1, des Lettres princes (janvier i65o), parce qu'on avait

de Mazarin. appris qu'il trahissait le duc d'Orléans et

* Voy. ci-dessus, p. 1 1 3 , note 1. révélait tous ses projets à Cond<;.

' Louis Barbier, abbé de la Rivière. ' L'abbé de In Rivière ne fut nommé qu'en

Mai i65i. la mesme place qu'il a autrefois occupée auprez de Son Allesse Royale. Si vous eussiez pris la peine de représenter à Sa M'" pour Longueil <•«■ que vous avez faict pour Fabbé de la Rivière, je vous responds que S. M. eusteu la mesme bonté de vous ordonner de m'en demander mon advis et de surseoir ce pendant la chose.

Ce qui me met au desespoir c'est que je crois comme un article de foy que non seulement la Reyne m'honore de sa bienveillance , mais qu'Elle aura du plaisir toutes fois etquantes qu'EHe m'en pourra donner des marques, et cependant on n'a considéré en façon du monde toutes les instances que j'ay faictes depuis mon départ; et je voy que petit-à-petit S. M. restablit et donne accez auprez d'Elle à ceux qui me haïssent le plus parce que j'ay contribué à leur esloignement pour le service du Roy.

Si au lieu d'estre asseuré que la Reyne se plaist à m'obliger, et faict cognoistre qu'EHe a de l'estime pour moy comme auparavant, je voyois qu'Elle ne s'en souciast pas, je serois ridicule de former la moindre plainte, quelque chose que S. M. mesme pust faire à mon préjudice; mais dans Testât où sont les choses, je serois indigne de l'honneur qu'Elle me faict, si je ne vous en escrivois avec la liberté que je fais, et si je ne m'en plaignois à vous, puisque je suis tout-à-faict persuadé que si vous preniez la peine d'advertir S. M., quand vous voyez qu'on la surprend pour luy faire faire quelque chose, qui, sans qu'EHe s'en aperçoive d'abord, rejaillit à mon préjudice, Elle auroit asseurement la bonté de ne le faire pas ou de m'en mander quelque chose au préalable.

Je vous prie de dire à la Reyne qu'Elle se souvienne des responses qu'Elle m'a faictes, lorsque je luy ay proposé de donner des eveschez à l'abbé de la Rivière, dans un temps qu'il estoit à propos pour le service du Roy de le satisfaire. Je ne sçay pas comme M. Vincent ! a sytost

1 655 à révêché de Langres, qui donnait, Paul) faisait partie du conseil eccle'siastique

comme l'évêché de Noyon, le titre de pair charge d'examiner les titres des personnages

de France. proposés pour des évêchés et des bénéfices.

1 M. Vincent de la Mission (S1 Vincent de On trouve dans les papiers de Mazarin une

DU CARDINAL M \ZAIUN. -209

changé d'avis là-dessus, el il faut bien que Mme d'Aiguillon cl M. de M« • « i r» • Ghavign] \ ayenl travaillé. D'ailleurs il [l'abbé de la Rivière] est entièrement à M. le Prince, qui seroil ravy de le voir restably atrprezde Monsieur, sçachant qu'il n'a pas eu de part à sa prison el qu'on se cacha de lu\ parce qu'on le croyoit son serviteur, et c'est l'homme qu'il faut à M. le Prince auprez de S. A. R. ])our estre sans peine le maistre de son espril , parce qu'il n'y a rien de plus timide ' que ledict abbé; et que c'est le plus propre pour decrediter le Goadjuteur, Mme de Chevreuse et toute celte cabale-là. Enfin je ne suis pas seulement d'advis que S. M. n'accorde pas présentement audict abbé la grâce qu'on luy demande pour luy; mais je la supplie tres-humblement de ne le faire point et de vouloir avoir la boulé que je reçoive, au moins, quelque soulagement en certaines choses de cette nature, sans voir peu à peu remplir toute la Cour de gens qui me veulent mal, puisque je souffre assez dans toutes les autres choses, esloigné et accablé comme je suis.

Je vous prie aussy de parler fortement à Sa Mle pour ce qui regarde M. le Surintendant, n'estant pas juste que, mesprisant les ordres de S. M., il me maltraite si injurieusement qu'il faict. Je voudrois estre mort, quand je me vois contrainte me plaindre et importuner la Reyne de toutes ces choses, lorsque j'ay plus de sujet que jamais de croire qu Elle a pour moy toute la bonne volonté que je sçaurois désirer; mais je suis forcé à le faire et je m'abstiens seulement d'en escrire directement à S. M., à qui je ne prétends jamais parler d'autre chose que de la confusion, où je suis, de la fermeté avec laquelle Elle me continue sa bienveillance, estant presque lousjours environnée de gens qui n'oublient rien pour me la faire perdre.

Je supplie aussy la Reyne de ne vouloir pas donner sa confiance à ce Longueil, que je prevoy qui fera mille intrigues dans sa maison, et d'ordonner à Bartillat d'estre bien uny avec vous; car je le croy fort

lettre autographe de Vincent de Paul au Louis XIV. (Vof. tome I, page 1 2 3, noir 3.)

Cardinal écrite à l'occasion de ses fondions ' Mazarin dit de même dans ses carnets :

au conseil des bénéfices. Je l'ai cile'e dans «La lîiviera che è il più timido huomo del

l'Histoire df France pendant la minorité de mondo. » (8e carnet. )

HAZAHIX. IV. 27

lavniuEMi * 1 <\m t..

Mai i65i. attaché à M. Tubeuf, et c'est un homme dont les qualité/, doivent estre bien connues à la Reyne aprez le traitement qu'il m'a faict, ayant contribué plus que personne à sa fortune1 et ayant eu une entière confiance en luy, comme S. M. sçait.

Je n'ay pu m'empescher de rire en voyant, par ce que vous me mandez, qu'un des points sur lesquels on veut fronder contre nio\ dans le Parlement est parce que l'on m'envoie tout l'argent de Fiance Vous en sçavez la vérité, et c'est une estrange chose que l'on me eroye dans l'opulence quand je suis à la veille de mourir de faim.

Si vous faictes reflexion sur ce que je vous ay escrit, vous verrez que je n'ay pas sujet d'estre surpris de Testât dans lequel vous nie mandez que vous estiez sur le point d'estre avec M. le Prince; car je sçay fort bien, quelque chose que l'on puisse faire pour luy et quelque amitié qu'il promette, que, quand le moindre de ses interestsne va pas si viste qu'il desireroit, tout est perdu. M. le Prince est le inesme qu'il a tousjours esté, et il ne prend pas le chemin de changer, et vous aurez sujet de le cognoistre aussy bien que rnoy. Rien ne peut obliger davantage M. le Prince à vivre bien avec la Reyne que, quand il faict une mine desdaigneuse, de luy en faire une bien severe ; car asseurement cela le faict revenir aprez, et je ne sçay pas s'il est bon que S. M. continue à traiter de la manière que vous me mandez qu'Elle faisoit M1IU de Chevreuse. H n'y a qui que ce soit qui puisse donner un meilleur conseil à S. M. là-dessus, et particulièrement sur le faict de M. le Prince, que la princesse palatine2, laquelle, sur ce que S. M. me faict l'honneur de me mander, je croy qui va fort bien, et qu'elle a envie, en servant le party de M. le Prince, de servir aussy fidèlement la Reyne.

Quelqu'un m'a mandé qu'on parle au Roy de mille choses mal à propos; qu'on dict des ordures devant luy à tous momens et qu'on n'oublie rien pour le desbaucher. Je ne sçay pas si cela est; mais la Reyne ne sçauroit apporter assez de soins pour l'empescher. L'on adjointe aussy qu'il y avoit des gens qui prenoient leur temps pour parler

' Le sens est : à moi qui avois contribué plus que personne à la fortune de ce Lonffueil. 2 Anne de Gonzague. Voy. t. III, p. 8-j3, note 2, des Lettres de Mazarin.

au Roy contre moy. S'il plaisoil à la Reyne, Elle pourrait exiger du Mai 165 Ro\ qu'il s'emportasl contre le premier de ces gens-là, el qu'il rapportas! à S. M' ions ceux qui auroienl voulu me rendre de semblables services.

Dans une longue addition à cette dépêche, Mazarin entretient Lionne de ses intérêts pécuniaires et des Sommes qui lui étaient dues.

\IV. étr., France, t. 867, f ûi3; I- a8 du recueil des Lettres de Mazarin. —

Copie du (emps.

A M. DE LIONNE

Brùhl, ai mai i65i .

(extrait.)

J'av esté fort surpris de l'arrivée du sr Brachet avec des propositions de la part de M. Chasteauneuf ', et aprez les avoir entendues je l'av obligé adroitement à les mettre par escrit, comme il a faict. H m'a dict plus de choses qu'il n'en a mis sur le papier et particulièrement sur le chapitre des complimens et des regrets de tout ce qui s'est passé. Il m'a dict aussy qu'ayant demandé à M. de Chasteauneui', en la présence de M. le mareschal d'Estrée, si M. le Coadjuteur et Mme de Ghevreuse estoient informez et d'accord de la proposition qu'il me devoit faire de sa part, il luy repartit qu'il vouloit sçavoir trop de choses et qu'il ne luy en diroit pas davantage; mais M. le mareschal d'Estrée dict aprez au dict Brachet, en la présence de M. de Senneterre, que ledicl sieui de Chasteauneuf luy avoit dict à luy que les deux personnes susdictes esLoient participantes de l'affaire, et que, quand inesme il ne i'auroit pas dict, on n'en devoit pas douter, veu l'union dans laquelle ils sont. La Reyne sçaura aussy que M. Le Tellier en a cognoissauce; ce que je ne sçay pas par ce qu'il m'en ayt rien escrit ou faict dire; mais le sr Brachet me l'a ainsy déclaré.

' \ oy. ci-dessus, p. 197.

Mai i65i. La response que j'ay iaicte audicl S1' Brachet a esté que je recevois grande satisfaction d'apprendre les bons sentiinens dans lesquels estoil M. de Ghasteauneuf; que je luy estois tres-obligé de l'affection et de l'estime qu'il tesmoigne avoir pour moy, et qu'il eust esté à souhaitter, pour le bien de l'Eslat, pour mon interest, pour le sien et pour celuv de ses amys, que luy et eux eussent eu, il y a six mois, la mesme opinion de moy qu'ils me font la faveur d'avoir à présent; que non seulement je n'avois pas de démangeaison de rentrer dans les affaires, mais que j'estois tout-à-faict esloigné de cette pensée, et que, quand cela seroit en mon pouvoir, je serois fort imprudent d'y songer dans la constitution présente où sont les choses; qu'à la vérité je ne pouvois questre sensiblement touché de la manière avec laquelle on m'avoit esloigné de la Cour et du royaume, et que souhaittant avec passion de voir en quelque sorte reparée l'injustice et la violence qu'on a exercée contre moy, j'aurois de très- grandes obligations et servirais sincèrement ceux qui s'employeroient pour cela, quand mesme ce seroient les personnes mesmes qui ont eu la principale part à ma persécution; que la dignité de Leurs Majestez estant griefvement blessée dans les mauvais traittemens qu'on m'avoit faicts à la vue de toute la Chrestienté, j'avois sujet de croire que la Reyne auroit la bonté et la justice de sçavoir beaucoup de gré à ceux qui travailleraient efficacement pour cette réparation.

Que j'estois bien ayse de voir que l'intention de M. de Ghasteauneuf estoit de ne rien faire à mon esgard qu'avec l'agrément de S. A. R. et de M. le Prince, afin que cela ne pust causer aucune jalousie ny division entre ces deux princes, lesquels voulant agir de concert et appuyer l'authorité du Roy qu'on y pourrait employer, je ne doutois point qu'on ne pust faire en sorte que le Parlement recognust mon innocence; mais qu'enfin je ne pouvois rien respondre de précis, ne sçachant pas les volontez de la Reyne, à laquelle on se devoit adresser, parce qu'il se pourrait faire que Sa Mté ne jugerait pas à propos pour le service du Roy qu'on entamast, dans Testât présent des affaires, aucune choso qui me pust regarder.

Voilà en substance ce que je luy ay dietjuy ayant niesme faict co- Mai i65i. gnoistre que je a'envoyeroia pas la copie du papier qu'il m'a donné, afin tpie la Reyne pust sçavoir la chose, à Paris, par le moyen qu'ils adviseroient. Je luy ay seulement adjousté que, comme M. de Senneterre avoit l'honneur de voie bien souvent S. M1*1, il pourroit luy donner part de tout. De quoy ledict Brachet a esté fort satisfaict, et inoy bien ayse de luy faire cognoistre par- là (pie je ne vous escrivois pas de cette affaire, et s'il est à propos qu'il paroisse que vous en avez rognoissance, il faudra le faire en sorte que l'on croye que c'est la Revue qui vous l'a donnée.

Je me trouve à présent bien empesché de dire mon advis là-dessus. Neantmoins aprez m'eslre soubmis entièrement à ce qu'il plaira à la Reyne d'y résoudre, je vous diray qu'il me semble que S. M. doit escouter M. de Senneterre; et comme, sans manquer à M. de Gliasteauneuf ny luy donner le moindre sujet de se plaindre, on peut parler à M. le Prince de L'affaire, puisqu'il (Chasteauneuf) tesmoigne luy-mesme estre persuadé qu'il est nécessaire que mondict sieur le Prince y donne les mains, je croirois que la Reyne luy en devroit donner part en grand secret, ou Elle-mesme, ou par vostre moyen, luy tesmoignant qu'Elle ne veut prendre aucune resolution là -dessus, qu'au préalable Elle ne sçache ses intentions; et luy disant que de tout ce qui se pourra faire pour la réparation de mon honneur, S. M. luy engage sa parole que je luy en auray la principale obligation; on pourra mesme passer à luy offrir que S. M. m'obligera de luy donner toutes les seuretez qu'il pourra souhaitter de moy.

Que si M. le Prince ne tesmoigne pas disposition à la chose, alléguant que le temps n'est pas propre , ou telle autre excuse dont il se voudra servir, je croy que S. Mléluy doit tesmoiguer que, puisqu'il ne le juge pas à propos, Elle n'y songera pas, attendant qu'il se présente une meilleure conjoncture; et Elle pourra en mesme temps dire la vérité à M. de Senneterre de ce qui se sera passé, laquelle ne pourra pas

1 Voy. ci-dessus, p. 1 33, note 3.

Mai i65i. choquer M. de Ghasteauneuf, elles personnes (jui ont en pari avec ln\ à iadicte proposition, puisqu'il a luy-niesrne conseillé d'en traitter avec M. le Prince. Et il se pourra faire que M. de Ghasteauneuf, le Coadjuteur et Mmc de Ghevreuse, qui verront que M. le Prince nauroit pas voulu donner les mains à une chose advantageuse pour moy et qui pouvoit estre agréable à la Reyne, en seront ravysà cause de la hayne qu'ils ont contre luy; et croyant par-là d'estre en meilleure posture que luy auprez de S. M. songeront à faire quelque autre proposition par laquelle on puisse, sans luy, venir à bout de l'affaire, et aprez, suivant ce qu'ils diront, on pourra prendre des mesures et de nouvelles resolutions.

Il me semble aussy que la Reyne doit tesmoigner à M. de Senneterre beaucoup de gré de cette offre, afin que, cela estant rapporté à M. de Ghasteauneuf, il puisse servir à luy faire concevoir et à ceux de son party des espérances de pouvoir regaigner les bonnes grâces de Sa Mtc et les destourner par ce moyen de la pensée qu'ils pourroient avoir de se raccommoder avec M. le Prince; ce que pourtant, quoy qu'en ayt dict M. de Chasteauneuf, je croy tres-esloigné et fort difficile. Ge à quoy il faut prendre garde et qui peut faire changer toutes les mesures làdessus, c'est Testât dans lequel sera la négociation de Bartet1, qui doit régler toutes les resolutions, et sur quoy je ne vous puis rien dire, n'en ayant aucune information.

Aff. étr. , France, t. 267, f° 616 v°; t. 28 du recueil des Lettres de Mazarin. —

Copie du temps.

A M. DE LIONNE

Brùhl, 26 mai i65i.

(extrait.)

Vous direz ce qu'il vous plaira sur le sujet de M. de Chavigny; mais

1 II s'agit ici de la négociation de la Palatine pour amener le prince de Conde' à une réconciliation sincère avec la Reine et Mazarin.

je oe voy pas qu'il v oust aucune nécessité de le faire revenir; et au lieu Mai i65i de mettre un contre-poids à L'authorité de M. de Ghasteauneuf, comme on en avoil dessein, il me semble que par ce moyen on faisoit tout-afaict trébucher la balance du costé <le M. le Prince; mais je vois bien

que vous n'estes pas à vous en repentir, comme je l'a vois preveu, ayant dict à Roussereau, tics l'instant (pie j'appris celle nouvelle, que M. Servienet vous recognoistriez bientosl le peu de fondement que vous deviez faire sur l'amitié dudicl sieur de Chavigny. C'est un homme qui prépare de lous rosiez des matériaux pour faire un basliment solide et qu'il sera très-difficile de destruire, si on luy donne le temps de l'advancer. Il paroist ' par les discours qu'il lient à mou esgard le peu de disposition qu'il a de tenir ce qu'il a promis à la Reyne, dont il seroil peut-estre bon que Sa M" luy fist quelque reproche; mais outre cela je vous adjousteray confidemment que Brachel m'a rapporté que ledict sieur de Chavigny avoil dict à M. le mareschal d'Estrée que je u'avois n\ amitié ny estime pour luy; et qu'il avoil des lettres par lesquelles il le luy feroit voir. S'il parle ainsy à mes amys pour les deslachcrde mes iuterests et les engager à se lier avec luy, jugez ce qu'il peut faire avec les autres! Enfin c'est un espril tres-dangercux, et vous y devez prendre garde [tour le service de la Reyne, pour voslre inlerest et pour le mien. Je vons réitère ce que je vous ay escrit2 touchant ce qu'on publie que je luy ay offert; car il n'y a rien de si faux, et hors ce que je vous manday deDoulenset quelque chose que je dis en gênerai à M. Fabert, en passant à Sedan, pour luy faire paroislre la bonne volonté que j'avois pour M. de Chavigny, il ne se trouvera pas que j'aye escrit ny dict la moindre chose à son esgard, et je vous adjousteray niesme que, lorsque je tesmoignay à M. Fabert à Sedan que j'avois envie de le servir, il m'en donna l'occasion par ce qu'il me dict qu'il venoit de recevoir une lettre de M. de Chavigny, par laquelle il plaignoit le malheur de ['Estât, ne doutant point que ma retraite des affaires n'y apportast un tres-grand préjudice. Et je me souviens que ledict sieur de Fabert,

1 Dans le sens de '.fait paraître. — s Voy. ci-dessus, p. i g3.

Mai i65r, qui est entièrement de mes amis, me dict que, pour faire voir de plus en plus la violence qu'on me faisoit, que j'avois très-bien servy, et à quel point j'estois capable de le faire à l'advenir, il avoit monstre ladicle lettre à tous les principaux de Sedan, qui pouvoient voir par-là l'opinion qu'ils dévoient avoir de moy, puisqu'un homme qui n'estoit pas de mes amys en escrivoit de la sorte.

Je ne puis m'empescher de vous parler encore de Longueil ], et quoy que tout le monde mande que c'est M. Servien qui a faict l'affaire, je gagerois ma vie que les principaux acteurs de cette pièce ont esté M. de Chavigny 2, Mmc d'Aiguillon et Tubeuf. Mais je dis bien hardiment (|ue qui que ce soit qui ayt donné ce conseil à la Reyne a faict un trèsgrand préjudice à Sa Mte et n'a pas eu asseurement envie de me servir ny ceux qui sont véritablement clans mes interests; car enfin on peut dire de ce personnage-là , sans estre obligé de s'en confesser, que c'est un homme sans foy et sans aucune probité, ennemy de tous les gens de bien et le plus contraire à la grandeur de l'authorité royalle et à raffermissement de la monarchie. Et il est certain que, s'il vivoit cent ans et qu'il les employast à bien servir, il ne sçauroit reparer la moindre partie du mal qu'il a faict à l'Estat: car sans exagération il a esté le principal instrument de tous les desordres, et lors mesme que, pour ayder à la promotion de son frère à la charge de Surintendant, il fit faire tant de protestations de fidélité et de service, c'estoit avec dessein d'avoir par-là plus de moyens de tromper. Et de faict il a eu part à toutes les resolutions que M. le duc d'Orléans a prises, non pas seulement par ce que S.A. R. les luy a confiées, mais parce qu'il estoitdansce temps-là trois et quatre heures par jour en conférence avec le Goadjuteur, qui estoit celuy qui formoit la machine. Jamais il ne s'est pu résoudre à me venir voir, ny en public, ny en particulier, et au mesme.

1 Voy. ci-dessus, p. 20&, note 3. buèrent à faire rappeler ce personnage. Les

2 D'après Mn,e de Motlevilie (Mémoires, lettres de Mazarin prouvent que M°" de Mott. III, p. 3/17, e'dit. Charpentier), Longueil teville s'est trompée. Ce fut, au contraire, était chancelier de la Reine avant le retour Chavigny qui fit nommer Longueil chancede Chavigny et il fut un de ceux qui contri- lier de la Reine.

temps que, par une certaine bienséance e1 pour l'interest de son frère, Mai i65i. il me faisoit dire qu'il me serviroil aux occasions, Dorât1, qui est le plus intime de tous ses confidens. me deschiroit partout, parloit contre mo\ au Parlement et n'oublioil rien pour exciter S. A. R. à prendre

les dernières résolutions de me pousser. Enfin, je ne sçay pas ce qu'on dict à Paris de ce choix; mais je sçay bien que malaisément il peut estre approuvé par les gens de bien, qui en doivent estre bien descouragez et bien abattus.

Je suis entièrement de vostre advis qu'il faut accepter toutes les offres et tesmoigner beaucoup de gré et d'obligation à ceux qui les font, afin qu'aplanissant les voyes de tous costez on puisse conduire à bon port quelqu'une des négociations qui sont sur le tapis.

J'ay donné sujet à M. le Prince de juger plus favorablement de mes sentimens pour le bien de l'Estat qu'il ne paroist par ce qu'il a dict à M. de Chavigny, que j'avois interest que tout se bouleversast en France; car je prie Dieu de ne me jamais faire remission de mes pesebez si j'hesitois seulement à me résoudre d'estre malheureux toute ma vie, recognoissant que cela pust contribuer au repos et à la grandeur de l'Estat et à la gloire et satisfaction de Leurs Mte\ Vous verrez bien, par le rapport que vous fera l'abbé Fouquet, une preuve de cette vérité et de quelle façon je considère mes interests particuliers en comparaison de ceux de la Reyne et de l'Estat.

J'ay remarqué pourtant, dans ce que vous me mandez, que M. de Chavigny a dict à la Reyne que M. le Prince aymeroit mieux que je fusse à la Cour, pourveu qu'il ne m'y eust pas mis, que d'en estre esloigné comme je suis; que ce qui le pourroit retenir de se déclarer là-dessus seroit de ne donner pas cet advantage à S. A. R. et au party des frondeurs, de façon qu'en luy faisant cognoislre que les autres y donneroient

1 Le Tableau du parlement de Paris nien- judicieux, emporté, incapable de raison

lionne, dans la troisième chambre des En- dans ses passions, .... grand frondeur. «

<|iièlos. un conseiller du nom de Dorât et le (Corrcsp. administrative sous Louis XIV,

caractérise ainsi : "se picipie d'éloquence, t. II, p. 52.) Ces traits paraissent bien con-

liarangue les chambres assemblées, peu venir au Dorât dont parle Mazarin.

muant. — iv. 28

IHPniMEr.IC VATlOMLt.

Mai i65i. les mains, et adjustant que luy et S. A. R. se déclarassent ensemble, il poùfroit estre guery de ce scrupule; je vous prie d'y faire reflexion, niais de croire et représenter tousjours à la Reyne que l'homme du inonde qui souhaitte le moins mon retour, c'est M. de Cbavigny, et qu'asseurement il n'oubliera rien pour me descrier, confirmer mes ennemis dans la mauvaise volonté qu'ils ont contre moy, faire prendre aux indifférons le mesme party, et attiédir l'affection de tous mes amys, et par ce qu'il a dict à M. le mareschal d'Estrée vous pouvez tirer la conséquence du reste. Je croy qu'il ne seroytpas mal que la Reyne luv dist auparavant qu'il se souvinst des paroles qu'il luy avoit données, et que, S. Mtë luy déclarant qu'Elle avoit de l'estime et de la bonne volonté pour moy et qu'Elle me croyoit de ses meilleurs et plus passionnez serviteurs, Elle auroit grand sujet d'estre mal satisfaicte de luy, si Elle apprenoist qu'il n'en usast pas bien envers moy. Je vous puis dire que rien ne m'a tant prejudicié auprez de M. le Surintendant que le retour de M. de Chavigny, parce que, d'un costé, il aura creu d'estre par-là mieux establi, et d'autant plus à présent qu'il voit son frère auprez de la Reyne et que S. Mlé le considère d'une autre façon qu'Elle n'a faict par le passé, et de l'autre je me tiens pour dict, que ledict M. de Chavigny ne luy aura jamais inspiré la moindre pensée de favoriser mes interesls.

Je ne songe, en aucune façon, à m'advancer vers la frontière; car cela pourroit faire trop grand préjudice; mais je vous prie de considérer ce que je vous ay mandé touchant ma demeure en ce lieu-cy, les raisons que j'ay de ne l'y continuer pas longtemps se rendant tous les jours plus fortes. Outre ce que je vous ay escrit, l'Electeur s'en devant aller dans peu de temps à son evesché qui est dans le cœur de l'Aile- • magne1, je ne me trouverais pas fort bien icy en son absence; et de plus, sur les bruicts qui courent à Paris que mes affaires se peuvent accommoder, je dois extrêmement appréhender que les Espagnols ne me jouent quelque tour; car quoyque je sois fort peu de chose, je

1 Maximilien de Bavière, archevêque de Cologne, était titulaire de plusieurs évêchés d'Allemagne, et, entre autres, d'Ilildesheim et de Paderborn.

DU CARDINAL M AZARIN. 219

sca\ de science certaine qu'ils n'oublieront rien pour empescher mou Mai i65i retour, d'autant plus nue l'on es"t asseoir que l'Archiduc et Fucnsaldagne ont les ordres précis de ne traitter ny de la paix ny d'aucune suspension d'armes: Mon advis seroit qu'on en list des propositions plus particulières et plus plausibles, par ce que, l'Archiduc estant obligé à les refuser, nous aurions, au moins, l'advantage que toute la Ghrestienté \i>t les advances que nous faisons pour luy donner le repos et le peu de disposition que nos ennemis y tesmoignent , outre que cela feroil un tres-bon etïect dans les esprits des Flamands, qui recognoistroient de plus en plus que le malheur de la guerre continue en leur pays par ropiniastreté des Espagnols à ne vouloir pas traitter ny conclure la paix. Je croirois mesme qu'on pourroit faire une proposition fort plausible d'une suspension d'armes à longues années pour les Pays-Bas, à laquelle MM. les Estats1 et tous les princes d'Allemagne, qui sont en ces quartiers-c\ '- ont grand interest, et peut-estre qu'il ne seroit pas mal à propos d'offrir quelque place pour tesmoigner davantage à quel point la France veut contribuer au repos de ces provinces, qui ont tant et si longtemps souffert; car tout cela n'aura point d'efïect, l'Archiduc et Fuensaldagne n'ayant pas pouvoir de rien accepter; mais en tous cas je croyrois tres-advantageux que cette suspension pust estre faicte, car nous aurions tres-bon marché de nos ennemis, si nous n'avions qu'à les combattre en Italie et en Espagne. Je vous prie d'examiner un peu tout cecy, vous et M. Servien, avec lequel je me souviens d'avoir parlé de la mesme chose avant mon départ.

1 On a déjà vu que, par ces mots : MM. les Estats, Mazarin désignait la République des Provinces-Unies.

5 Tous les princes allemands des bords du Kbin.

Mai i65l. —

AIT. étr. , France, t. 267, f° h-2o v°; l. 28 du recueil des Lettres de Mazarin. —

Copie du lemps.

A M. DE LIONNE

[Brulil], aG mai iC5i.

(ESTE Ail.)

Je ne crains point la commission de M. de Brousselles ] ; car il ne peut rien trouver dans les livres de Cantarini, qui ne donne occasion de faire mes éloges. Il seroit bon que vous prissiez la peine d'entretenir ledict Cantarini et Serantoni ensemble, qui vous informeroient du destail de tout, et je croy qu'il faudroit que vous eussiez un extrait des parties principales qui sont dans ces livres, qu'on trouvera avoir toutes esté employées pour le service du Roy, d'une façon ou d'autre. On trouvera, en outre, que j'avois entre les mains dudict Cantarini, devant que d'estre dans les affaires, d'un costé, trois cent quatre vingt treize mille livres, et d'un autre, cent mille, sans compter plus de cent mille escus que j'avois à Rome et que je n'ay plus, et quelques dix mille pistolles que j'avois, en mon logis, d'argent comptant avec quantité de beaux meubles, de vaisselle d'argent et de pierreries, de quoy je me suis delfait pour en avoir assisté le Roy en des occasions Ires-pressantes et importantes pour son service, ou pour avoir esté vendus tumultuaircment à Paris par arrest du Parlement, aprez que la paix eust esté signée à Ruel 2.

L'on pourroit, dis-je, faire un grand mémoire de ce qui est contenu dans lesdicts livres pour le faire imprimer, y mettant pour titre : «Voleries et transport d'argent faicts par le cardinal Mazarin; v ou cr/?<-

1 Pierre Broussel était un des commis- 2 La paix de Rueil avait été ratifiée par saires nommés par le Parlement pour le parlement de Paris, après de longues disexaminer les comptes de Mazarin. Le Cardi- eussions, le 1" avril i6Ag. Voy. t. 111, nal écrit tantôt Brousselles, tantôt Bruxelles. p. 335, note 1 , des Lettres de Mazarin.

chesses descouvertes du Cardinal, n ou enfin quelque iulitulalion semblable. Mai » H3 1 . Je croj que, dans la conjoncture présente, cela pourroit faire un bon effect. Je nous conjure, au nom de Dieu, d'y songer et d'en donner la charge à quelqu'un qui puisse faire celle pieèe, laquelle, à mon advis, doit estre tonte simple; mais il faudroit que vous prissiez la peine de la revoir, et aussj de prier M. Golbert de travailler une heure avec M. Le Tellier, qui pourra dire en destail à quoy ont esté employées diverses parties d'argent qui m'appartenoient , desquelles peut-estre les Gantarini n'auront pas cognoissance. Je ne prêtons autre chose si ce n'est qu'on die la vérité toute puce; mais il ne faut pas obmettre de bien expliquer le temps et les conjonctures dans lesquelles j'ay assisté le Roy, ou ipie j'ay obligé mes amis de le faire, moyennant des promesses que je. leur ay données, en mon propre et privé nom; de quelle conséquence il estoit d'en user ainsy, et marquer les iuconveniens qu'on a esvitez par-là, ou les advantages qu'on en a retirez. Il ne faudroit pas oublier les cent mille escus d'argent comptant donnez à la république de Venize et tirez du meilleur de mon bien et du revenu de mes bénéfices, dans le commencement de l'invasion que le Turc lit en Candie1; plus de trois cent mille livres prestées à la reyne d'Angleterre2, en des occasions où elle estoit réduite en de grandes nécessitez, et pour ces deux parties Gantarini en pourra bien informer, parce qu'elles sont passées par ses mains; l'argent advancé diverses fois pour envoyer des troupes en Catalogne ; les cent mille escus envoyez en Allemagne lors de la révolte de la cavalerie 3, que j'emprùntay sur mes belles tapisseries et ma vaisselle d'argent; les cinquante mille escus que j'ay donnez pour la rescompense de Caén \ afin de satisfaire M. de Longueville, comme M. Le Tellier sçait; les cent mille

1 Ce fut en îG'iô que les Turcs en\a- ; Voy. sur la révolte des Weymariens, t. Il

lurent l'Ile de Candie , sous le règne du sultan des Lettres de Mazarin , p. h G9 , notes 1 et 2. Ibrahim. Ils s'emparèrent de la Canéc le ' Pour la compensation du gouvernement

•}■?, août îu 'iô. du château de Caen ({n'avait le duc de Lon-

1 Henriette-Marie de Fiance, reine d'An- guevillc. (Voy. t. III, p. 60701489.) Le Blanc

gleterre. Voy. t. I. p. 900, des Lettres de de la Croisette avait été nommé par le duc

Mazarin. de Longueville gouverneur de ce château!

Mai iiiâi. francs donnez à M. le Mal de Schoinberg1 pour la rescompeoaé du Pont- Saint-Esprit, afin que S. À. R. le pust avoir à point nommé ; trois miile pistoiles pour sauver Douions; plus de dix mille que jav envovez par Milet, ou faicfc remettre par Hervart, pour sauver aussy Brisach et Philisbourg2; diverses sommes aussy envoyées, soit pour l'affaire de INaples, soit pour fortifier et mettre Longon3 en Lon estât, soit pour assister l'armée du Roy lorsqu'elle estoit dans le Cremonois, soit pour ayder, dans ces derniers temps, à payer ponctuellement le subside de Suéde, soit pour advancer la paix d'Allemagne, faisant des presens pour cet elTect à divers Ministres qui estoient dans l'assemblée de Munster, qui doivent monter à plus de cent et tant de mille livres, et M. Servien en doit avoir le mémoire; soit pour assister des ambassadeurs, pour payer des pensions secrètes, comme M. de Brienne sçait fort bien, soit pour en payer de publicques, ayant fait toucher par le moyen de Cenami, au marquis Calcagnini4, ou par celuy de M. d'Estrades, trois cent mille livres, si je me souviens bien, au duc de Modène, et, dans ces deux dernières années, vingt-quatre mille escus à M. le Cardinal 5, son frère, protecteur de France, ayant pour cet effect faict vendre des rentes que j'avois à Rome; soit pour avoir assisté quantité d'officiers de guerre, ou en advançant leurs pensions afin qu'ils pussent aller servir, ou leur payant à poinct nommé les assistances que le Roy leur destinoit, et qui les eussent empeschez de rendre le service

1 Voy. sur le maréchal de Schomberg, le t. I, p. 958, des Lettres de Mazarin. Ce maréchal avait la lieutenance générale du gouvernement de Languedoc, dans lequel était compris le gouvernement particulier du Pont-Saint-Esprit. Il fut forcé, en 16/1/1, d'abandonner ces gouvernements à Gaston d'Orléans; il obtint en échange celui des Trois-Evêchés (Toul, Metz et Verdun), plus une somme d'argent, dont parle ici Mazarin. La petite ville du Pont-Saint-Esprit tirait son importance d'un pont construit sur le Rhône au xin* siècle. On y prélevait un

droit sur les bateaux qui naviguaient sur le Rhône. Pont-Saint-Esprit est aujourd'hui un chef-lieu de canton du département du Gard.

2 Voy. t. III, p. 2Ô8,3o8,3n, etc.

3 Porto-Longonc. Voy. sur ce port de file d'Elbe, le tome II, p. 3a8 et suiv. , des Lettres de Mazarin.

4 Le marquis Calcagnini était le représentant en France du duc de Modène, François I d'Esté, qui régna de 1629 à 1 658.

5 Le cardinal d'Esté, frère du duc de Modène. était protecteur des affaires de France à Rome.

qu'on desiroit doux, s'ils (Hissent perdu le temps à les solliciter auprez Mai de MM. des finances; soit enfui en des arméniens de nier, transports de gens de guerre, nouvelles lèvres et recrues et diverses autres choses semblables. Et il faut se souvenir que pour payer la monstre de Flandres, l'année qu'on gaigna la bataille de Lens1, et pour ayder à satisfaire les Allemands de l'armée de Turenne, ces dernières années qu'ils oui esté en France, je vendis pour deux cent mille livres la charge de surintendant des bastimens, lesquelles M. Le Tellier fit recevoir par le trésorier de l'extraordinaire; j'engageay tout ce qui me restait de vaisselle et de pierreries et je me fis prester diverses sommes de M. Payen, de M'm' d'Aiguillon, de M. le Chancelier, de M. Tubeuf, de M. Ilervart, de M. de Senneterre, de M. de Bar et d'autres, à qui je les dois encore, dont AL Le Tellier a cognoissance et sçait bien si elles n'ont pas esté toutes receues par M. Longuet2. Et enfin il y a tout ce quej'ay advancé, la dernière année, soit pour fortifier Dunkerque, soit dans les voyages de Normandie et de Bourgongne3, pour le secours de Guyse, dans le voyage de Guyenne et en celuy de Champagne, dans lequel je puis dire avec vérité que, hors une partie du pain, toutes les autres despenses ont esté faictes de mon argent; mais pour ce dernier article, je ne m'en dois pas plaindre, puisque ceux mesmes qui recherchent ces livres et qui travaillent à mon procez m'en ont donne la rescompense que tout le monde a veue et sans me la faire guère attendre.

Cantarini, Serantoni, Cenami et Hervart ont un grand interest à publier ce que dessus et d'autres choses de la mesme nature, dont je ne me puis pas souvenir, parce qu'ayant advancé de grandes sommes d'argent pour le service du Roy à ma considération, il ne leur peut estre que tres-advantageux que toute la France voye que c'est un argent effectif qu'ils ont desboursé en des occasions importantes et

' \oy. le tome III des Lettres deMazarin, 3 Sur ces voyages île la Cour et sur

j). 181 et suiv. — 2 Longuet était le tré- les événements mentionnés, voyez le

soricr de l'extraordinaire des guerres, dont tome III, pages 456 et suivantes, des

Mazarin vient de parler. Lettres de Matarin.

il. .H

22/i LETTRES

Mai i65i. qu'ils ne doivent [pas] estre considérez comme des partisans, qui ne font aucune advancc que moyennant des interests excessifs.

A(T. été., Franco, t. 268, f" 1 1 G ; t. 29 du recueil des Lettres de Mazarin. —

Copie du temps.

A M. DE FABERÏ.

Bnihl, 27 mai 1 G j 1 .

( extrait. )

Je vous escrivis un mot de ma main, l'ordinaire passé, sur ce que l'on me mandoit que M. de Chavigny se vantoit de certaines choses mal à propos. Je vous diray à présent que cet avis m'est confirmé de tous costez, et que ledict sieur de Chavigny puhlie hautement que vous luy avez escrit pour luy offrir, de ma part, s'il vouloit estre de mes amys, la principale confiance de la Reyne et son restablissement dans la charge de secrétaire d'Eslat. Vous sçavez si je vous ayrien escrit d'approchant, et si le discours que je vous fis à Sedan et à Bouillon, aprez avoir appris qu'il vous avoit tesmoigné que mon esloignement des affaires luy faisoit croire qu'elles seroient bientost en mauvais estât, se rapporte à ce que ledict sieur Chavigny débite. H est, vrav que je vous tesmoignay fort de vouloir estre de [ses] amys1; que je croyois, dans Testât où estoient les affaires, son retour utile au service du Roy; que je l'avois faict sçavoir ainsy à la Reyne, et que je m'employerois volontiers pour toutes les choses qui le pourroient le plus satisfaire, concluant que, si vous recognoissiez que M. de Chavigny eusl les mesmes sentimens à mon esgard, vous pourriez faire venir la personne que vous me dictes qui estoit auprez de luy, par le moyen de laquelle on pourvoit traitter le plus particulièrement de toutes choses. Je ne sçay si je me suis plus advancé, et si j'ay pu avoir perdu l'esprit

1 La copie porte : Je vous tesmoignay fort de vouloir estre de mes amys; niais il est e'videnl qu'il faut lire : de ses amys.

au point do parler avec si peu de respect de la Heyne, on promettant, Mai t65i. de mon chef, la principale confiance de Sa Mu!. Je sçaj seulement que je souscrira} aveuglement à tout ce que vous en direz; car j'ay la mesme créance en vous qu'à moy-mesme; mais quand il seroit vray que je \ous eusse proposé des choses encore plus advantageuses pour luy. il en useroit fort mal à mon esgard et encore plus envers vous, de vous mesnager si peu en le publiant pour me descrier, taisant vanité d'une chose semblable.

Je vous adjousteray de plus que la tin de ce qu'il publie est qu'il ne veut jamais avoir de liaison avec moy, el (pie, si on luy vouloit donner t,i moictié du royaume, à condition de recognoistre ce bienfaict de mes offices, il ne le recevroit pas. Je vous advoue (pie ces bruicts-la me donnent beaucoup d'inquiétude; car ils m'attirent sur les bras de mes meilleurs amys l et peuvent entièrement préjudiciel* à mes atTaires; ce que je sçav bien qui ne vous peut donner que du desplaisir, y prenant interest au point que vous faictes; mais je n'ay pu m'empescher de vous donner part de cecv, afin que vous preniez la peine de me mander ce que vous en sçavez et quelle en peut estre l'origine, croyant pourtant qu'il n'est pas à propos d'en faire esclat, quoyque je remette tout entièrement à vostre prudence.

\ ous avez sceu comme mes crimes commencent à s'esvanouir et que le public se dispose tous les jours de plus en plus à croire que j'ay quelque probité et beaucoup de zèle pour la France. Je vous diray, dans la dernière confiance, que, depuis ce que je vous ay mandé, on m'a faict encore de nouvelles propositions de divers endroicts; mais jusqu'à présent il n'y a rien d'arresté. Vous devez estre asscuré que, s'il y a quelque chose de solide, vous en serez informé des premiers; car je ne croy pas avoir un meilleur amv (pie vous et qui prenne plus de part à ce qui me regarde.

1 Tel est bien te texte, qui se comprend facilement. Il serait possible cependant que le copiste eût omis un mot. comme le blâme ou le reproche , avant de mes meilleurs amys.

HAZABIH. — IV. •'<(

IMPr.IMEr.IE NATIONALE

Mai 1601.

AH', étr. , France, t. 268, f1 1 17; t. 29 du recueil des Lettres de Mazarin. — Copie du temps, prise sur l'autographe.

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