‹ Lettres du Cardinal Mazarin pendant son ministáere (volume 4)Chapitre 53 sur 125 · A M. DE NAVAILLES · texte numérisé non relu

A M. DE NAVAILLES

Huy, ior novembre i65l.

( ENTRAIT

J'estois sur le point de depescher Besmaux'2 ou Brassy à M. le marestlial d'Hocquincourt el d'escrire par ce moyen à M. vostre frère3, vous croyant desja party de Paris pour la Guyenne; car j'estois en grande peyne, n'ayant receu, depuis vostre départ deBapaume4, aucune de vos lettres, et vous ayant escrit deux fois depuis les miennes de Briilil, et je ne sçaurois pas comprendre comment les lettres peuvent avoir esté esgarées. Vous ne pouvez me faire un plus grand plaisir que de me donner de vos nouvelles.

Mazarin rappelle ensuite, comme il l'a déjà fait dans la lettre à Faberl 5, qu'il est

' Une note marginale du manuscrit est par les Mémoires de Saint-Simon , que Bes-

ainsi conçue : « S'il faut donner cent ou deux maux s'était prodigieusement enrichi dans le

cens patagons à quelque personne d'esprit gouvernement de la Bastille, pour faciliter l'affaire, il le faut faire". 3 Henry de Montault-Benac, comte de

" Besmaux, Besmaus, ou Bezemaux, était Saint-Ceniez, maréchal de camp en 16/19,

capitaine des gardes de Mazarin. Il devint, lieutenant général en i654, mort en i<385. en 1 658 , gouverneur de la Bastille et mourut * Navailles était gou\ erneur de celte place

en 1 697. Dangeau parle de Besmaus à l'oc- forte de l'Artois.

oasionde sa mort (Journal, t. VI, p. 2/19). 5 Lettre du 29 octobre 1 G â 1 , ci-dessus,

On voit par ce passage de Dangeau, et aussi p. '176 el suiv.

temps d'agir, «puisqu'il est question, dit-il, de servir le Hoy el l'Estat». Il parle Novemb. ensuite de quelques-uns des gouverneurs el généraux disposes à le seconder et charge Navailles de stimuler leur zèle :

J'avois desja depesché du coslé de la mer et laid une longue lettre à

M. d'Estrade, luy adressant des lettres pour M. le inaroschal d'Aumont, que je croyois qui seroil de ce costé-là, et pour M. de Grancey, auxquels il devoit communiquer ladicte depesclie. J'avois aussy escrit, par son moyen, à M. de Monhlcjeu ', qui est entièrement de ses amis, [et] qui, depuis mon malheur, m'a tesmoigné incessamment une passion toute extraordinaire pour mes interests. J'ay jugé, neantmoins, à propos d'escrire encore un mol à M. le maresclial d'Aumont, puisqu'il u'est pas logé loin de vous, et je vous prie de l'entretenir de toutes choses, puisque je me remets à ce que vous luy direz, et surtout asseurez-le bien que je ne perdray jamais le souvenir de tant de marques d'amitié qu'il m'a données et de ce que vous m'escrivez, de sa part, sur ce sujet. Je vous envoyé aussy des lettres pour MM. le comte de Broglio et de Bar2, qui sont aussy de créance sur vous. Vous sçavez à quel point ils sont de mes amis; c'est pourquoy vous pourrez conférer avec eux de tottl ce qui me regarde, m'asseurant qu'ils seront ravis de contribuer tout ce qui pourra dépendre d'eux pour l'aire changer de face au mauvais estai de mes alla ires.

Je laisse M. le maresclial d'Hocquincour3 pour le dernier; mais vous sçavez la place qu'il tient dans mon cœur, à quel poinct j'estime son mérite et Testât que je fais de son amitié \ sur laquelle je compte comme sur une chose qui ne me sçauroit manquer. Enfin, je suis son serviteur et son amy, et je me conlie en luy sans aucune reserve. Je luy ay escrit une lettre par la voye de Paris; mais, en cas qu'il ne l'eust pasreceue,

1 Jean de Sehulemberg. gouverneur d'Ar- re'chal de France en 1 (15 1 ,11 mourut en 1 658. ras. i Voy. ci-dessus, p. 3i , note a.) ' On verra, dans la suite des lettres de

1 Le comte de Broglie et de Bar étaient Mazarin. (jue le maréchal d'Hocquincourt,

gouverneurs de la Bassée et de Doullens. entraîné par sa passion pour la duchesse de

Charles de Monchi. marquis d'Hoc- Ghâtillon, prit le parti de Gondé. Il lut lui'

quincourt, né en l5gg, avait été promu ma- dans les rangs des ennemis.

Novemb. i(i5i. vous lny direz, de ma part, qu'ayant donné ordre à Jobart de luy faire tenir, en grand secret, ou, en son absence, à Mme la Mareschale1, une somme d'argent de cinquante mille escus qu'il avoit retirée2, je le prie, de tout mon cœur, d'assister ledict Jobart en ce qu'il pourroil souhaiter,, afin qu'il la puisse faire passer en seureté à Peronne; ce qui se fera, à mon advis, aysement, estant en or ; mais, au nom de Dieu , qu'on se conduise en sorte qu'on n'en puisse pénétrer aucune chose; car autrement l'affaire courroit grand risque. Pour cet effect, il me semble que mondict sieur le Mareschal pourroit faire dire audict Jobart, par quelqu'un en qui il se contiast, le biais qu'il devra prendre pour luy faire tenir seurement ce que je luy ay ordonné, sans parler d'argent; car ledict Jobart l'entendra bien. M. le Mareschal prendra la peine de me faire garder ladicte somme, en ayant destiné une partie pour lever deux regimens estrangers de cavalerie et d'infanterie. A quoy je fais travailler présentement, quoyque je ne sois pas asseuré d'en pouvoir faire estât. Vous communiquerez à mondict sieur le Mareschal le contenu de cette lettre et tout ce que vous dira en particulier le sr Maure, et si [je n] eusse creu3 que cela n'eust eu trop d'esclat, je l'aurois prié de venir à Sedan ou à Hocroy, où je me serois rendu pour conférer avec luy, ainsy que je prétends le faire avec vous; mais il suffira que vous examiniez toutes choses avec mondict sieur le Mareschal et que vous me rapportiez ses sentimens et ses bons conseils.

Leurs Mtez avoient eu la bonté de me tesmoigner qu'EHes souhaitoient que j'allasse les trouver, sur la resolution qu'EHes avoient prise de revenir à Fontainebleau 4 ; mais l'ayant changée pour s'en aller à Poitou , Angoumois et Xaintonge, pour satisfaire à ces provinces qui en ontfaict de pressantes instances, et pour empescher M. le Prince de tenir la pa-

1 Éléonore d'Étampes, maréchale d'Hoc- (p. 620, note i) des ressources pécuniaires quincourt. (Voy. ci-dessus, p. 43i , note 3.) que Mazarin tenait en réserve à l'époque

2 Retirée a le sens de mise par Jobart à où il se plaignait de sa misère. l'abri des recherches. Il n'y a aucun complé- 3 La copie porte : si j'eusse creu.

ment direct après retirée. Ce passage con- 4 Après le voyage de Bourges, qui avait

firme encore ce que nous avons déjà dit eu lieu en octobre 1 05 1.

rôle qu il avoit donnée, en Guyenne, de porter la guerre sur la Loire, Rovemb. k»;».. la Reyne m'a laii;t sçavoir que le voyage ne seroit que pour trois semaines ou un mois1 et [que] le Roy s'en reviendroit après à Fontainebleau ou en Bourgogne, et que ce pendant Leurs M,ez remettoient à moy de (aire ce que je jugerois plus à propos, me déclarant pourtant qu'EUes approuveront fort que je fisse quelques levées estrangeres et <pie je formasse, dans ces frontières, un corps assez considérable, afin qu'entrant en France je pusse agir hautement pour le service de Leurs M1'". M. le mareschal delà Ferté et MM. de Fabert, de Noirmontier, de Bussy, Le Rasle, Feuquieres et Maroles- tesmoignent avoir grande passion de faire quelque chose qui me pust donner du contentement. Je croy que M. le chevalier de Montaigu3 a les mesmes intentions; mais, depuis mon départ de Paris, je n'ay pas eu de ses nouvelles. Je croy pourtant qu'il se souviendra des paroles qu'il m'a données et qu'il m'a faict confirmer si souvent par vostre moyen et par celuy de M. de Noailles.

Je souhaite donc qu'aprez que vous aurez entretenu tous cesdicts Messieurs, vous preniez la peine de vous rendre à Sedan ou à Rocroy, où je me rendray pour vous voir, et je ne croy pas que rien vous puisse empescher de faire le voyage en toute seureté. Je souhaiterois fort que M. le comte de Broglio fust delà partie, et je vous priedeleluy mander, ne doutant point que, si son absence ne peut apporter aucun préjudice à la conservation de sa place4, il prendra avec joye cette incommodité pour l'amour de moy.

Je vous prie de n'oublier pas de voir M. de Bar et de luy dire que, d'une façon ou d'autre, le mois dans lequel nous sommes ne se passera pas sans que j aye le bien de l'entretenir, et ce pendant il vous ouvrira

1 Le séjour de la Cour à Poitiers se pro- question de ces gouverneurs de places fortes

longea jusqu'au mois de février i65â. dans les Lettres de Mazarin.

5 Les généraux cités dans ce passage s Gouverneur de Rocroy, dont Mazarin a

étaient gouverneurs de Lorraine, de Sedan, parlé ci-dessus, p. 475-676.

de Gharleville, de Mézières, de Rethel, de ' La Bassée, dont, comme on Ta dit, le

Verdun et de Thionville. Il a été souvent comte de Broglie était gouverneur.

LKTTHKS

Novemb. i65i. son cœur de toutes les choses qu'il ostime que je doive faire et sur les assistances qu'il croira me pouvoir donner, afin que je sois plus eu estât de servir le Rov en 'un rencontre où il a tant affaire de ses lions serviteurs.

Je seray bien ayse de sçavoir le nom de tous les regimens qui sont restez dans l'armée de M. le mareschal d'Auniont, et je vous prie de bien asseurer les officiers des vieux corps de la passion quej'ay pour tout ce qui les regarde. Je tiens M. d'Igby1 pour un de mes meilleurs amis. Vous me ferez plaisir de [le] luy dire et de l'asseurer de mes services, comme aussy MM.deCossé2 et de Quincé3, s'il est en ces quartierslà4. Je seray après-demain à Dinant, où je n'ay pu me rendre jusques à cette heure à cause des troupes de M. le Prince et de celles de Gamarre, qui estoient logées entre cy et là5. Vous voulez bien que je finisse en asseurant la personne que vous aymez le plus6, que je suis entièrement à elle et que je prétends d'estre autant son serviteur que vous le pouvez estre, et pour M. vostre frère, je le prie de croire que je serois ravy, si j'avois l'occasion de luy tesmoigner l'affection et l'estime que j'ay pour luy7.

Voy. sur ce personnage, t. III, p. 456 , note 2 , des Lettres de Mazarin.

2 Timoléon de Cosse" -Brissac, nomme' maréchal de camp en i65o, mort en 1675.

3 Joachim, comte de Quincé, nommé maréchal de camp en 1662 et lieutenant général en i65o, mort en i65q.

4 D'après la Chronologie militaire (t. IV, p. 60 ) , le comte de Quincé était en Normandie en 1 65 1 .

' Entre Huy et Dinant.

Il a déjà été question de Suzanne de Neiullant, mariée à Philippe de Montault-

Benac, marquis, puis duc de Navailles. Elle avait été fille d'honneur d'Anne d'Autriche. Nommée dans la suite dame d'honneur de la Reine Marie-Thérèse et gouvernante des filles d'honneur de cette princesse , elle s'attira une honorable disgrâce par la juste sévérité avec laquelle elle exerça ses fonctions, en interdisant à Louis XIV l'entrée de la chambre des filles d'honneur de la Heine.

7 Mazarin fit en effet, dans la suite, confier à M. de Saint-Geniez , frère du duc de de Navailles, la lieutenance du gouvernement de l'importante place de Brisach.

Dl C \HDI\ \L MAZARIN. 489

___________ ___ Novemb. 1 65 j

A il. rir.. France, i. a68, f a8i \ '; i. 99 du recueil des Lettre* de Wazarin. —

Copie du temps.

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