A PART
11 faudroit bien insinuer au Premier Président combien la cabale de ses envieux ou de ses ennemis est forte; qu'apparemment il ne se faict rien à Paris, particulièrement contre luy, où quelques personnes qui sont à la Cour n'ayent part; qu'ils taschent d'embarquer adroitement S. A. R. à le pousser à bout, croyant que, par sa cheute, leur establissement seroit plus affermy ; qu'il ne faut pas doubler qu'ils n'agissent avec le mesme esprit au lieu où ils sont, et qu'eux et leurs partisans ne travaillent, dans la source3, à luy nuire ou à aiToiblir le mérite des services qu'il rend; à quoy il est bien à craindre que, par leurs artifices, ils ne réussissent à la fin, et qu'ils ne trouvent moyen de rendre le mal incurable, si on n'y apporte un prompt remède; que le plus salutaire est d'avoir de véritables amys auprez de Leurs M,ez, qui servent M. le Premier Président avec affection, et qui soyent assez accréditez pour pouvoir destruire ce que les autres voudroient faire contre luy; qu'il se peut asseurer que, si je suis en estât de cela, je le feray avec toute la chaleur possible par inclination, par estime, par gratitude et parce que effectivement je suis persuadé qu'il a toutes les parties qu'on peut souhaiter en un grand personnage pour bien servir le Roy et l'Estat.
Lettres de Mazarin, d'un autre Talon (Phi- qu'Orner Talon aspirait à la charge de Prelippe) qui servait, comme on l'a vu, d'in- mier Président, et quelle lui avait été protendant dans les armées. mise pour le récompenser de son intelli-
1 Comparez les Mémoires d'Orner Talon , ligence avec le parti des princes. ( Voy. 1. 111, p. 453-/i5'i (édit. Michaud et Poujoulat). p. 699, 11° 3, des Lettres de Mazarin.)
2 On trouve, en effet, dans les papiers de 3 A la Cour, qui est la source du pou- Mazarin, plusieurs lettres qui lui annoncent voir.
DU CARDINAL MAZAK1N. 555
Pour conclusion, il faudra dire, dans la dernière confiance1, à M. le Décemb. i65n. Premier Président et à M. de Cliamplnstreux, ([lie le principal motif que j'aye île me servir prompteoient de la permission que Leurs M'"' m'ont donnée daller à la Cour, quoyque j'y voye bien des inconvénient c'est qu'il y en a encore de plus grands et d'inévitables, si je n'exécute pas [immédiatement] cette resolution; car encore que je me tienne tresasseuré de la bienveillance de Leurs M'" et qu'elle ne peutestre esbranlée, neantmoins il est certain que ceux qui ne ni'ayment pas, et qui, par diverses raisons particulières, appréhendent mon retour, trouveroient moyen, par leurs artifices, si je le diflerois, de mettre les choses en estât que je ne pourrois plus me prévaloir de cette bonté de Leurs Mle\ avec un notable préjudice pour la Revue en particulier, qu'on songe aussy bien à esloignerdu Roy, que moy, de Leurs Mtez; et ma perte estant infaillible-, ceux qui l'auroient causée y envelopperoient asseurement et avec facilité les personnes qu'ils croiroient estre de mes amys, ou n'estre pas des leurs. Et on peust adjouster que je n'ay pas une si grande démangeaison d'aller à la Cour, et de m'embarquer, lorsque la mer est agitée de si grands orages que ceux que nous vojonsen France présentement, que je le voulusse faire, si je ne sçavois de science certaine qu'en différant à le faire, ceux qui ne sont pas serviteurs de la Reyne ny de mes amys, et qui songent plus à leurs interests particuliers qu'à ceux de l'Estat et du Roy, viendroient indubitablement à bout de leurs desseins, sans qu'il reste, aprez, aucune ressource pour y remédier.
Il ne faut pas oublier de dire à M. de Champlastreux qu'il a encore plus d interest que M. son père de me voir en estât de le servir, parce que je ne voy pas jusqu'à présent qu'il soit estably comme il mérite; qu'il a affaire d'un véritable serviteur et amy comme je le suis, pour le faire proliter du poste où est M. son père, en sorte qu'il luy asseure quelque chose de solide. Il faut tesmoigner à l'un et à l'autre que je sçay bien que, s'il se rencontre des torrens, il sera malaysé de les arrester;
' Confidence. — 2 La copie re'pète et avant ceux. Cette répétition ne peut être attribuée qu'à une erreur du copiste.
Déeemb. i65i. mais que je sçay bien aussy que tout ce qui pourra despendre d'eux, en ce rencontre, pour le service du Roy et pour me donner des marques de leur amitié, ils le feront, devant estre asseurez que les intentions que j'ay pour le repos de l'Estat sont aussy pures et zélées qu'on se peut imaginer; que mon principal but, dans mon retour, c'est ma justification des crimes, sur lesquels on m'a condamné, sans m'avoir, ouy, et contre toutes les formes, et qu'au reste mon esprit est tres-moderé et n'est remply d'aucune passion imaginable d'aigreur et de vengeance.
On peut mesme asseurer M. le Premier Président que je suis bien résolu de m'exposer plustost à mille périls que de continuer à demeurer couvert de honte par toutes les choses que l'on afaictes contre moy; mais que, mon honneur estant à couvert, en sorte que l'on ne me puisse pas reprocher d'avoir esté déclaré pour un scélérat par mon maistre mesme, je n'ay aucune ambition d'avoir le maniement des affaires, et que sur cela mondict sieur le Premier Président doit estre asseuré que je feray grand cas de ses conseils.
Il faudroit que M. l'abbé Fouquet, s'il est à Paris, et M. Bluet fissent en sorte que M. de Villayer1 s'en allast en diligence à la Cour pour donner des conseils à la Reyne sur ce qu'il y auroit à faire à l'esgard des députez qui y vont, estant un homme tres-zelé pour l'Estat, fort expérimenté en ces matieres-là, et le croyant de mes amys; au moins suis-je bien résolu de ne perdre aucune occasion deluy faire cognoistre que je suis le sien, estant touché des bonnes volonlez qu'il m'a desja tesmoignées et désirant qu'il recognoisse au plus tost que j'ay une véritable envie de le servir. Pour aller à la Cour, en sorte qu'il ne parust pas dans le public que j'eusse part à son voyage, il faudroit en chercher un prétexte, comme pourroit estre quelque commission, dont il (le sieur de Villayer) fust chargé par M. le Premier Président; et afin que la Reyne sçache que c'est à mon instance qu'il prend cette peine ettjue j'ay entière confiance en luy, j'ay creu qu'il seroit bon pour cela de vous envoyer, comme je fais, un billet pour Milet, lequel déclarera
1 Voy. sur ce personnage, ci-dessus, p. 5^4, note 5.
tout à la Revue, à M. de Mercœur et à M. le maresclial du Plessis, qui Décemb. < «>:> • agissent de concert pour ce qui nie regarde. Ils en parleront à S. Mu" dans les mesmes tenues, et je ni'asseure (jue inondict sieur de Villayer en sera bien receu et en recevra toutes sortes de démonstrations d'estime et de bonne volonté.
GGXXIX.
AIT. étr.. France, t. -268, f" 607; t. 29 du recueil des Lettres de Mazarin. —
Copie du temps.
A MILET ou MILLET.
[Bouillon], ao décembre i65i.
Ce billet vous sera rendu par M. de Villayer, qui a beaucoup de mérite, est tres-passionné pour le service du Roy et à qui je suis fort redevable ; car ne l'ayant jamais servy en rien, il n'a perdu aucune occasion de m'obliger depuis mon malheur. Je l'ay prié de s'en aller en diligence à la Cour sur la nouvelle de la deputation que le parlement de Paris faict contre moy, afin qu'estant, comme il est, tres-instruit des formes auxquelles il faut agir et parler en semblables rencontres , il en puisse advertir la Reyne, d'autant plus qu'il est à craindre que M. de Bellievre, qui porte la parole et qui est uny à M. de Chasteauneuf, agissant de concert avec luy et avec ceux qui n'oublient rien pour empescher mon retour, la Reyne pust estre surprise, s'il n'y avoit quelque personne de robe qui la pust conseiller utilement sur la méthode qu'il faut tenir; ce que mondict sieur de Villayer fera fidèlement et avec grande suffisance, et Leurs M1" tireront encore un notable advantage de sa personne, puisqu'estant intime de M. le Premier Président, il pourra, par leur ordre, l'informer de tout ce qui se passera et de tout ce qu'Elles souhaitent qu'il fasse à Paris.
Vous direz ce que dessus à la Reyne et communicquerez ce billet à M. le prince Thomas, à M. de Mercœur et à M. le mareschaldu Plessis, lesquels assisteront ledict sieur de Villayer auprezde Sa M1* etappren-
Décemb. i65i. dront de luy en destail la manière avec laquelle il se faudra conduire, afin que les députez du Parlement, assistez de ceux qui n'ont pas bonne intention, ne tirent advantage de la chicane, qu'ils entendent fort bien. Je finiray en vous disant, pour le faire sçavoir à ces messieurs, qu'il y a beaucoup de gens à Paris qui soustiennent que le Roy ne devroit faire autre response aux députez que ce que dict Charles IX au parlement de Paris : qu'il estoit résolu de vouloir gouverner son royaume; qu'eux ne dévoient faire autre fonction que celle de rendre la justice à ses sujets, et il y pourroit adjouster qu'ils se sont émancipez dans la minorité et que l'on ne veut, en aucune façon, qu'ils continuent à présent à faire la mesme chose.
GCXXX.
Aff. étr., France, t. 268. f° 4io; l. 29 du recueil des Lettres de Mazarin. —
[Bouillon], 21 décembre j65i.
(extrait.)
Je suis en peine que vous ne me mandiez aucune chose de M. Le Tellier, d'autant plus qu'ayant eu les ordres de s'en aller à la Cour, il se pourroit faire qu'il s'y fust desja acheminé. Je suis pourtant persuadé que, si vous avez receu mes lettres assez à temps, il n'aura pas manqué de voir M. le Premier Président et de luy parler dans les termes que je vous ay escrit, comme aussy de s'employer envers tous ses autres amyspour les obliger à parler favorablement de ma resolution pour me conformer aux volontez de Leurs Majestez.
J'ay esté fort surpris de ce que M. Talon a faict dans le Parlement1. Je ne sçache d'avoir jamais faict autre chose que de le servir. M. Le
1 Voy. ci-dessus, p. 554 , note 2. J'ai cité Cardinal, où l'on accusait Omer Talon d'agir (t. III, p. 699, note 3, des Lettres de Ma- par des vues ambitieuses et dans l'espoir de zarin) un passage d'une lettre adressée au devenir Premier Président.
DU CARDINAL MAZVRIN. 559
Tellier et M. Tubeuf le sçavent fort 1»î<mi . Je ne doute point que, si Décemb. i65i M. Le Tellier oust pu s'imaginer qu'il eust deub se comporter de la sorte, il n'eust rien oublié pour 1 en empeschcr.
J'iray demain à Sedan et je sera y bien ayse que vous preniez la peine de venir me voir au plus tost, ainsy que vous me marquiez qu'estiez prest de faire, mesme avec espérance de m'apporter quelque secours que je recognoistray entièrement de vostre diligence l. Il faut que vous preniez bien vos précautions, et particulièrement si vous apportez avec vous de L'argent et les autres choses que vous sçavez. Ce que je vous dis, parce qu'il se pourrait faire que, suivant ce que je vous escrivis dernièrement, vous les eussiez desja envoyées.
J'ay esté tres-ayse de ce que le don pour le tiers des prises2 a esté vérifié pour le regard de M. Tubeuf3; je resppnds que la Reyne luy donnera les ordres que vous direz estre nécessaires, quand nous nous verrons.
Il n'y a pas de quoy s'affliger de la perte de cette vaisselle dorée; car ce n'est rien, et je ne voy pas que vous ayez à regretter d'avoir rien oublié de tout ce qui pouvoit estre nécessaire pour que ladicte vaisselle arrivast à bon port. C'est ma niepee ' qui est bien affligée de la perte de son linge, qui estoit fort beau et qui cousloit beaucoup; mais tout cela n'est rien.
Les orages qui se préparent contre moy sont grands, et peut-estre il arrivera que vous serez obligé à travailler plus fortement que jamais pour mettre mes affaires en bon ordre; mais la résolution en est prise, et je fais ce que je dois à l'esgard de Leurs Majestez [et] de l'Estat, pour mon honneur et pour mes amis, et au reste il en arrivera de qu'il plaira à Dieu.
Vous avez grand tort de doubler de mon affection, et vous me cognoissez mal quand vous croyez qu'une perte, comme celle des assiettes dorées, est capable de me donner du chagrin. Croyez donc une fois
1 Ne devoir qu'à vous. Le sens est , je crois : pour être mis sous
! On a vu que le Roi avait fait don à le nom de M. Tubeuf. Mazarin du tiers des prises maritimes. ' Lama Mancini, duchesse de Mercœur.
Décemb. 1661. pour toutes que je vous ayme et que je me fie entièrement en vous. Je rends grâces tres-humbles à Mmc la marquise de Villars1 de l'honneur quelle me faict. Je liendray à grand honneur de me voir en estât de servir M. son mary, pour qui j'ay beaucoup d'estime et d'affection; mais je la supplie d'attendre quelques jours pour voir à quoy aboutira ma resolution.
Afi". étr., France, t. 268, f" lia v°; t. 29 du recueil des Lettres de Mazarin. —
Copie du temps.