A M. SERVIEN
(extrait.)
La Fère, 1" mars i65i.
Mazarin déclare que sa sortie du royaume sera loin d'y rétablir le calme. Il insiste sur la nécessité de fortifier le parti de la Reine en s'assurant des troupes et modifiant le Conseil où entrerait Chavigny, et en donnant le chapeau de cardinal à Châteauneuf, comme il Ta déjà écrit à de Lionne. H ajoute2 :
Gomme cette resolution sera un coup mortel pour le Goadjuteur, il y a apparence qu'il naistra parmy eux des divisions, lesquelles bien mesnagées nous pourront donner de très-grands advantages, et je ne voys pas qu'en cela il puisse y avoir aucune difficulté, parce que M. le duc d'Orléans et M. le Prince n'oseroient s'y opposer, et, quand ils le feroient pour servir le Goadjuteur, M. le garde des sceaux en seroit outré et Mmc de Ghevreuse seroit fort embarrassée, et Sa M1' pour cela ne laisseroit pas de passer outre.
1 Ce portrait ironique du Coadjuleur était clans le goût du temps, où l'on trouve des tableaux de la Cour en Contre-vérités. — 2 Ce passage est au folio 3o2 v°.
rapprends que, dans le palais d'Orléans, S. A. R. y1 tient des conseils Mars i€5i. particuliers règles avec les princes, Beaufbrt elle Goadjuteur, dans lesquels on prend résolution sur ce qu'on devra faire et résoudre dans le conseil du Roy. Cela est bien estrange et doit, pour le moins, obliger la Reyne à avoir encore des personnes particulières -, afin qu'estant instruite de ce qu'Elie devra l'aire. Elle puisse dire nettement dans le Conseil, après avoir pris les advis de tout le monde, ce qu'Elie veut absolument qui soit faict. Car enfin, ou il faut qu'Elie soit dépossédée de la régence, ou qu'Elie en conserve le pouvoir, lequel, pour ce qui est du Conseil, consiste en ce qu'après qu'Elie aura proposé quelque chose qu'Elie voudra faire, et [avoir] entendu les advis de S. A. R. et de M. le Prince, Elle peut faire tout ie contraire, sans qu'ils ayent aucune raison d'y trouver à redire.
Je considère aussy qu'un conseil particulier à la Reyne luy est entièrement nécessaire, sans que pourtant il paroisse, parce que tout le monde se mesle de luy rompre la teste pour luy dire ce qu'Elie a à faire. Sa W& se pourra exempter de ces importunitez et s'attacher tout-à-faict à l'advis de ceux qu'Elie aura choisis pour s'y fier en tout et partout, outre qu'estant conseillée par des personnes attachées à M. le Prince ou à M. le duc d'Orléans, Sa Misera presque comptée pour rien, et qu'il est tout-à-faict nécessaire qu'il y ayt des personnes qui fassent valoir l'authorité légitime en la personne de la Reyne, comme je faisois.
Mazarin parle ensuite de ta nécessité de soutenir les gouverneurs de provinces et de places fortes contre les princes.
Quantité de gouverneurs de cette province (de Champagne) m'ont tesmoigné beaucoup d'affection et faict cognoistre qu'ils estoient prests de suivre aveuglement tout ce que je voudrois, et la Reyne peut faire estât absolument de tous, hors d'Amiens et de Ham. Pour celuy-cy, du Buisson estant contraint à ven.dre, il faut tascher de faire tomber ce
1 Le pléonasme est bien dans le manuscrit. — 2 Des personnes que la Reine puisse consulter en particulier.
Ixh
Mars t65i. gouvernement à quelque personne affectionnée1, et pour l'autre, il seroit bien embarrassé, si M. d'Elbeuf 2, venant dans la province, alloit loger à Amiens, comme le lieu de son séjour.
Pour le gouverneur d'Arras1, je ne croy pas qu'il manque jamais à son devoir; mais n'estant pas en estât de servir, il perdra asseurement sa place, si les ennemis l'attaquent, comme il y a grande apparence. C'est pourquoy et pour eu avoir plus de seureté, il faudroit que ce gouvernement tombast outre les mains de du Plessis-Belliere, et je le condamneray à donner six mille escus de son argent, afin qu'avec les quarante-cinq mille qu'il doit tirer de Dieppe 4 il en pust donner cinquante mille à M. de La Tour pour rescompense 5.
Pour la Champagne et la Lorraine, hors Stenay, tout ce qu'il y a de places et de troupes sont au Roy, si MM. de Noirmoustier6 et de Bussy 7 persistent dans la déclaration qu'ils ont faicte à M. Fabert dans le chasteau de Sedan, et qui me l'a envoyé dire par un gentilhomme exprès, [qu'ils] périront pour le service du Roy et pour le mien particulier, nonobstant l'amitié de l'un et la parenté de l'autre avec le Coadjuteur, soustenant que, comme je n'ay manqué à rien, et, au contraire, l'autre m'ayant manqué en tout, s'estant engagez solennellement à estre de mes amis, quelque chose qui pust arriver, rien ne les enipeschera de paroistre tels. C'est une bonne action, s'ils en usent de la sorte.
' Le gouvernement de Ham fut dans la suite réuni à celui de Péronne et confié au maréchal d'Horquincourt.
2 Le duc d'Elbeuf était gouverneur de la province de Picardie, dont Amiens était la capitale.
3 11 se nommait de La Tour. Voy. t. lit, p. 662, note 1, des Lettres de Mazarin.
' Du Plessis Bellière avait été nommé gouverneur de Dieppe après la soumission de cette ville , en i65o (Voy. t. III, p. 483). On peut consulter, sur Jacques de Rougé,
marquis du Plessis-Bellière,le t. Il, p. 10&6, des Lettres de Mazarin.
6 Pour le dédommager du gouvernement d'Arras.
6 Louis de la Tremouille ou Trémoille, marquis, puis duc de Noirmoutier, mort en 1666. C'est le père de la célèbre princesse des Ursins.
7 Antoine-François, comte de Bussy-Lametli, nommé maréchal de camp en 16/16, était gouverneur de Mézières: il mourut en i652 (ia juin).
DU CARDINAL MAZARIN. fi5
Il tant ([ne la Reyae (asseescrire,parMmedeGarignan1à M. de Saint- Mars iti Aunes9, que Sa MTasseure de sa protection en toutes ses affaires, se promettant qu'il sera tout-à-fail attaché au service du Roy, à sa personne el à ses interests. Avec cela, je responds que Saiut-Aunez fera bien, et que Sa Mu peut taire estât certain de Perpignan, lïoses (Rosas), Colioure, Salées, Leucate et Narbonne, et suc cela il seroit aussv bon de faire escrire [par] la Reyne un petit mot à M. i'archevesque |<le Narbonne]3 et à M. d'Argencourt*, qui sont deux personnes trespassionnées pour le Roy. Il laul aussv que la lleync lasse parler à La Mothe-Houdancourt5, gouverneur de Gorbie, ou iuy parle Elle-niesme pour l'engager à son service; ce qui sera tres-ayséà Sa M[é , i'asseurant de sa protection et luy remonstrant l'attachement qu'il avoit au feu Roy, enfin le cajolant un peu.
11 seroit bon aussy et inesine nécessaire que la Reyne escrivist des lettres obligeantes à M. le maresclial de La Meilleraye et au comte [du] Daugnon6, qui doivent estre à Elle (et à quoy asseurement le premier ne manquera pas), pour leur dire un petit mot des affaires, les asseurer de sa protection, et tesmoigner qu'EUe l'est au dernier point7 de leur zèle et de leur fidélité pour le service du Roy et qu'ils ont un dernier attachement à sa personne et ù ses interests.
' Marie de Bourbon, fille de Charles de ' Pierre de Conty d'Argencourt , nommé
Bourbon, comte de Soissons, mariée, en maréchal de camp en 1687, gouverneur de
1 6a4, à Thomas-François de Savoie, prince Narbonne en 16&1, lieutenant? général en
de Carignan. .653, mort en 1 055.
2 Henri de Bourcier de Barry de Saint- 5 Antoine de La Mothe-Houdancour, ou
Aunez, ou Saint— Aimais, était gouverneur Iloudancourt, gouverneur de Gorbie, mourut
de Leucate. Nommé maréchal de camp en en 1 (ï y a , à fane de 80 ans. 11 était frère
6 '10 , lieutenant général en 1 Gio. , mort en aîné de Philippe de La Mothe-Houdancourt ,
1 (56 1 . maréchal de Fiance.
Claude de Bébé, né en 1 5 8 ■- , était ar- " Voy. t. I, p. 920 et ()35, des Lettres
chevéqoe de Narbonne depuis 1628; il de Mai min.
mourut en i65n. ' Qu'Llle est assurée au dernier point.
\lns i65i.
Bibiioth. nationale, mss. f. fir. G886, f° 79, original signé. — Ibidem, mss. f. fr. 4-209, f 208.
— Copie du temps.
A M. LE TELLIER
La Fère, 1" mars 1601.
(extrait.)
Je vous ay desjà escrit sur la conduicte et les discours que M. le Prince tient à mon esgard; et ce que je vous ay mandé de ce que je luy avois dict à nostre entreveue au Havre est la pure vérité; mais il ne faut plus songer au passé et laisser que tout le monde se deschaisne, comme bon luy semble.
Je ne pense non plus, pour mon interest, aux troupes qui portent mon nom, que si je n'en avois jamais eu; mais je suis obligé de dire, pour le service du Roy, qu'il ne permette pas que l'on casse tant de bons corps qui ont si bien servi et qui sont si capables de le faire, pour donner à MM. les princes la facilité d'en former qui soient tous dépendants deux et d'avoir sept ou huict mille hommes à leur disposition, lesquels asseurement ne seront pas plus passionnez pour le service de Sa M'e que ceux qu'on aura licenciez. C'est à la Reyne à y faire reflexion; et la chose despend absolument d'EIle, puisqu'Elle seule a le pouvoir de casser et de lever des troupes.
Je vous ay aussy escrit pour mes affaires particulières, dont je vous conjure de rechef de prendre soing, quoyque M. le Surintendant ayt pu vous dire là-dessus, puisqu'en m'en voyant l'ordre de me retirer, auquel je défère, on m'a promis de me conserver tous mes biens, appointements, pensions et autres choses que j'avois avant ma sortie de Paris et que c'est une résolution qui a esté prise dans le Conseil; je m'asseure que S. A. R. mesme, et ledict sr Surintendant, changeront de discours et que celuy-cy contribuera de tout son pouvoir à l'accomplissement de ce que l'on m'a offert.
Les personnes pour qui j'avois demandé la qualité de lieutenant
gênerai, a la Reyne, sont MAI. Faberl ', du Tota, Montdejeu3, du nom Mars tesi desquels on pourra remplir les trois pouvoirs que je vous prie de (n'envoyer, quand ils seront scellez, par quelqu'un de ceux qui nie viendront retrouver. Si à ces trois vous en pouviez adjouter un quatrième pour le marquis de Tiennes \ je vous en serois bien obligé, et. [si] on en pénètre quelque chose, il faudra dire que la lleyne les avoit accordez il y a trois ou quatre mois.
Je prie M. Colbert de continuer la sollicitation de mes interests, et il me semble qu'au moins il ne debvroit pas trouver difficulté à taire acquitter les cinquante mille francs que j'ay donnez pour la Catalogne, lesquels estoient tout prests, et dix-sept mille livres que j'ay données aux troupes en Bourgogne et en Guyenne. Pour les six mille livres qui restent deues à AJ. de Bar, si son assignation est bonne, il me semble qu'il les pourroit bien advancer, et, en ce cas, vous me les pourriez advancer5 par Launay °; sinon il faut faire solliciter le payement de ladicle assignation.
Comme j'ay besoin d'une personne pour prendre soin de mes affaires de finance à Paris et que j'ay toute confiance au s1 Colbert, qui, d'ailleurs, a pour cela toute la capacité que je pourrai désirer, je serois bien ayse qu'il voulust se charger de cet employ pour lequel je luy donnerais de bons appointements. Je vous prie de le luy proposer et
1 D'après la Chronologie militaire, Faberl; avait été nommé lieutenant général le ao septembre iG5o. M. Bourelly (le maréchal Faberl, t. I. p. 35 1) donne la même date. Mazarin avait sans doute oublié cette nomination, qu'il réclame en i65i.
3 Cbarles-Henry du Tôt était maréchal de camp depuis iG46; il devint lieutenant général en i652 (Chronol. milit., t. IV, p.! 33).
1 Jean de Scbulemberg, comte de Montdejeu et gouverneur d'Arras, élait maréchal de camp depuis i63q; il n'est pas mentionné par la Chronologie militaire dans la
liste des lieutenants généraux. C'est une erreur évidente, puisqu'il fut promu, en 1 658 , maréchal de France.
' Antoine de Brouilli, marquis de Piennes, fut nommé lieutenant général par un pouvoir qui porte la date du 8 février i65i (Chronol. milit., t. IV, p. g5). La lettre de Mazarin fait supposer que ce pouvoir a été antidaté.
5 La copie porte bien advancer; il semble qu'il faudrait adresser.
" Launay-Gravé. Voy. t. lit, p. 73o, note a , des Lettres de Mazarin.
/i8 LETTRES
Mars i65i. ]u\ dire que je iuy pourrois procurer avec le temps quelque bénéfice pour ses parents.
S. A. ]«. me debvoit dix-huit cent dix pistoies en espèces, que Lespellelle luy avoit données, et outre cela quatre cents pistoies qu'il perdit, dans ma chambre, liuicl jours avant mon despart. H en usera comme bon luy semblera; M. de Lionne ne m'a rien mandé là-dessus.
Je fais estai d'estre demain à Relhel, et de là, suivant les nouvelles que je recevray de Sedan, prendre cette route-là pour m'en aller dans 3e pays de Liège, ou prendre celle de la Lorraine pour m'en aller en quelque ville sur le Rhin ou des Suisses, et tout cela avec un hazard visible, ayant à craindre les ennemis de dehors, que j'ay acquis pour les services que j'ay rendus au Roy, et ceux de dedans, lesquels déviaient avoir une grande joye de ce qu'ils me font souffrir si injustement. J'ay fait cent lieues à cheval, faute de carrosse; je n'en puis plus, et si x je n'ay aucune commodité; il faut, s'il vous'plaist, presser mes gens de me venir joindre, et s'il estoit possible que je vous puisse voir, ce seroit pour moy une grande satisfaction. Au moins, envoyez-moy le s1 Colbert et donnez-luy un mémoire de tous mes interests, comme aussy au s1' Longuet2.
Aff. étr., France, t. 968, f" G/i v°; t. 29 du recueil des Lettres de Mazarin. — Copie du temps.