À MM. D'AVAUGOUR ET DE LUMBRES
Paris, 5 janvier 1607.
Vous nous mandez premièrement que l'expédient de traiter en particulier, par le moyen du comte Benedict Oxenstiern1, a esté agréé. Vous nous mandez en second lieu qu'on vous a donné à entendre que le point de la médiation de l'Empire, que les Polonois avoient désirée, se pourroit surmonter. Voilà quelques pas d'avancez pour la disposition du traité de paix. Vous nous mandez en troisième lieu que les Polonois desiroient la paix, que les Suédois s'y portoient; que la ville de Dantzick avoit passion qu'elle se fist et que la Reyne de Pologne vouloit avoir la gloire de la faire; qu'elle estoit en chemin pour se rendre à Dantzick pour ce sujet. Vous nous mandez enfin que
' Voy. sur Bénédict ou Benoît Oxenstiern, chancelier de Suède, ci-dessus, p. 197 et 2o3.
DU CARDINAL MAZARI.Y M\
le traité des Polonois avec le Moscovite1 estoit conclu, mais que la ra- Janvier 1057. tification s'en devoit faire à la première diète, de quoy ledict grand duc ne se tenoit pas bien asseuiv.
Et moy, en suite de cela, je vous avertis, afin que vous observiez sur cela la conduite que je m'en vais \otis prescrire, que les ambassadeurs de Pologne, qui estaient à Vienne, tant celuy du Kov que celuy de la république de Pologne, ont conclu leur traité pour la nomination de l'archiduc Lcopold 2 à la succession de ladicte couronne; que cela avoil esté délibéré et résolu avec l'Empereur, ledicl archiduc, le prince d'Aversberg 3, l'ambassadeur d'Espagne el les susdicts ambassadeurs; mais d'autant que l'Empereur exigeoit certaines conditions qui passoient le pouvoir de ceux-cy, ils se sont faicl forl de les Faire agréer par le Hov el la république [de Pologne |, que l'Isola se devoit rendre, sous quelque prétexte, auprès du i<>\ de Pologne pour v faire accepter lesdictes conditions et v voir achever ce qui restoil à taire; (pie, inovrimanl cela, l'Empereur eiivoyeroil au commencement, au roj de Pologne, deux mille chevaux el quatre mille hommes <!<• pied, qui seroient bientost suivis dune armée capable tir recouvrer ce que les Polonois avoienl perdu el de faire de plu^ grands progrès
1 Le grand duc de Moscovie était, < ■ 1 1 1 G ÎS 7 , \lr\is M i < • 1 1 ; h • I < > w 1 1 / qui régna de 1 645 à 1676. Ce traité devail donner aui Moscovites la succession à la couronne de Pologne.
Cet archiduc était Léopold-Guillaume, né en iOi'i ci morl en i(if>-.>. Il <;tait frère de l'empereur Ferdinand III el avail été gouverneur des Pays-Bas espagnols.
' Ce nom s'orthographiait kuersperg.
La famille d'Auersperg, établie dans la Carniole autrichienne, et qui Lire son nom d'un château situe" en llhiie. joua un mie •le quelque importance eu Allemagne, au xvu" siècle. Les deux branches i^'' cette maison fuient promues, l'une, celle des Volkard-Aversperg, à la dignité de comte
UAIARIK. Ml
de l'Empire, en i63i; l'autre, celle des Pancrace- Aucrtperg , a celle de prince de l'Empire, en i65S. Cette dernière acheta de plus, en 1 66 '1 . le comté de Theugen en Souabe.
1 L'Isola ou Lisola était un diplomate franc-comtois, né en 1 61 3 , morl en 1677. Il riait entré en i63o au service de l'Empereur, qui l'employa aux négociations les |ilu< importantes. On s de Lisola plusieurs ouvrages dirigés contre la politique française. Ton- sont postérieurs au ministère de M i/aiiii: tels sont Le Bouclier d'État de ju» tice (1667 et La Sauce au Verjue (Cologne, 1 67 '1 ), en réponse a \ n jus. l'un des plénipotentiaires français en Allemagne, qui avail écril contre lui.
itlpniMrriC NAIIOI
àââ LETTRES
Janvier 1^67. contre le roy de Suéde et M. de Brandebourg. Cet avis est certain et indubitable, et je l'ay par lettres bien fraiscbes de Vienne. Vous ne pouviez l'avoir receu à Dautzick le jour que vous avez escrit.
Vous parlerez donc de ce traité au roy de Pologne et à ses ministres, et, pour les divertir1 de l'accepter, vous leur mettrez devant les yeux les considérations suivantes : que tant s'en faut que ce traité, s'il s'effectue, puisse donner la paix et le repos à la Pologne par une prompte et certaine victoire, qu'il la va plonger dans une guerre de fort longue durée et dont les événements seront fort douteux; qu'il va faire du remuement dans les provinces voysines de Pologne, mais encore des plus esloignées; que le grand Seigneur2 en prendra de la jalousie; que le Moscovite, outre la jalousie, aura du ressentiment d'avoir esté leurré d'une espérance trompeuse par le Polonois; que le Transylvain3 renouvellera les instances qu'il faict, il y a longtemps, au roy de Suéde de luy remettre Gracovie , qui est si fort à sa bienséance, et pour laquelle il luy offre une bonne somme d'argent; ce qui luy donnera moyen et de retirer les troupes qu'il a de ce costé-là pour en grossir son armée aussy bien que de celles4 qu'il employé contre le Moscovite, avec lequel il s'ajustera du jour au lendemain; que ce coup frapperoit mortellement MM. les Estats Généraux5, le roy de Danemark6 et la ville de Danzick rnesme, qui ne souffriroit jamais, que par impuissance, de voir mettre le pied sur la mer Baltique à un prince de la maison d'Austriche; qu'en un mot, tout l'Empire s'en formalisera et particulièrement les protestants; ce qui donnera lieu à de nouvelles liaisons, qui se feront avec le roy de Suéde et M. de Brandebourg, et aux subventions d'hommes et d'argent qu'il (le roi de Suéde) recevra de plusieurs endroits, d'où sans cette nomination il n'en auroit point receu; qu'au reste, quelque renfort que l'Empereur envoyé au roy de Pologne, la guerre n'est pas preste
1 Les détourner de l'accepter. wode de Transylvanie de i648 à 1660.
s Mahomet IV avait succédé à Ibrahim ' Une partie de celles.
en i655 et régna jusqu'en 1687. 5 Les Provinces-Unies.
1 Georges Ragotsky fut prince du Wai- 6 Frédéric III, de i648 à 1670.
DU CARDINAL M A/ARIN. M3
à se terminer de plusieurs années, quand mesme le roy de Suéde ne laurier i657. se reduiroit qu'à la défensive de la seule Prusse, à cause de lavant.! de sa situation et des excellentes forteresses dont il1 (ce pays) esJ muni, et une desquelles pourrait consommer toute une armée impériale, dont le jeu n'est pour Faire des sièges; qu'on se souvienne que Gustave'2 conserva ce qu'il possedoil de celte province, qui n'estoil que le coste de la mer, à sç.avoir, Elbing el Marienbourg; (pi il la conserva, dis-je, ayant moins de forces el d'assistances que n'a maintenant le roy de Suéde, contre un roy fort belliqueux, comme estoil le feu roy de Pologne3, dont le royaume et les années eetoient floi lisantes el qui receut un secours de vingt mille impériaux aguerris e( commande/ par un capitaine de réputation comme esloit \rnliein ' ('.'): qu'en un mot, les troupes de l'Empereur ae sçauroienl entrer en action de cinq mois, c'est-à-dire vers le commencement de juin; ce qui donnera moyen au ro\ de Suéde de se préparer, de solliciter ses amis, de faire des ligues el des levées.
De cela il faut inférer que les Polonois ae se doivent point laisser endormir à une chose dont l'accomplissement ne sera peut eatra jamais5, mesme dans l'inierest de l'Empereur, qui n'a seulement dessein que de gagner temps et empescher la paix, qui sem[ble] s'acheminer entre les deux couronnes | de Suéde et de Pologne], et pour laquelle le Roy ne fera point difficulté d'entrer en garantie de ce qui s'y arrestera par sa médiation. Nous en pouvei BJseurer les Polonois. Il y a pour eux deux moyens de se desvelopper' de ce que leurs ambassadeurs ont accordé à Vienne : l'un, le relu- des conditions qu'Us (les ambassadeurs) n'avoient pas le pouvoir d'accorder; l'autre, d'en destourner la ratification dans la diète, qui se fera pour ce sujet.
1 Le lexle porte bien il. Il semble qu'il ' Ou Axnhen.
fondrait elle se rapportant à la Prusse. N'aura peut-être jamais lieu. Et, an
5 Gustave-Adolphe. effet, Léopold d'Autriche mourut avant que
1 Wladislas Vil qui avait i!pousé Marie Jean-Casimir renonçai au trône de Pologne
do Goncague et avait en pour successeur après la mort de sa femme, en 161
son frère Jean-Casimir Wasa. " IV se dégager.
m LETTRES
Janvier 16)7. D'autre part, vous ferez sçavoir au roy de Suéde l'avis que dessus, avec tout le détail que j'y ay marqué, et vous luy représenterez qu'il n'est rien de plus certain, et que je ne [le] luy donne point comme un moyen estudié pour l'induire par là à se portera la paix, à quelque condition que ce soit; que je [le] luy donne neantmoins, afin qu'il s'y porte, s'il se peut, à des conditions honnestes et qu'il ne se laisse point surprendre au grand orage qui lui va tomber sur les bras, à luy et à M. de Brandebourg.
Mazarin recommando à M. de Lumbres d'insister sur ces considérations pour tacher de réconcilier la Suède et la Pologne, et surtout pour s'opposer à la nomination d'un prince autrichien à la succession éventuelle de la Pologne. Il termine par le ■postscript um autographe suivant :
J'avois oublié de vous dire qu'on me mande pour chose asseurée qu'à l'arrivée des ambassadeurs de Pologne qui ont esté à Vienne, on tiendra une diète dans laquelle l'archiduc Leopold sera déclaré successeur de cette couronne; mais quoyque les avis que j'ay sur cette matière viennent de bon lieu, je ne puis pas me persuader que le roy et la republique de Pologne y donnent les mains, puisqu'il n'y a rien qui leur soit plus préjudiciable, et je m'asseure que le roy de Suéde [et] M. l'électeur de Brandebourg, de leur costé, et Danemark, le Moscovite et le Transylvain, du leur, feront ce qu'il faudra pour l'empescher, puisque respectivement il y a des raisons qui tombent dans le sens d'un chacun, qui les obligent à cela, et au surplus j'ay une telle confiance en la reyne de Pologne1 et j'ay une si grande estime de son esprit et singulière prudence, que je ne doute point que Sa Mté n'agisse de la bonne manière pour empescher que, dans un temps où elle a tant de part dans la resolution du roy son mary, Sa Ml,: et la republique [de Pologne] ne tombent en servitude, estant certain que la domination de la maison d'Austriche ne peut faire attendre autre
1 Marie de Gonzogue mariée en i645 à Wladislns Vil, roi de Pologne, et en 16/19 à Jean-Casimir, son successeur, morte en 1667.
chose, et d'ailleurs le Roy et la Reyne, icy, se promettent que Sa \1" Janvier i65T n'aura pas oublié ce qui peut regarder les interests de cette couronne [de France] et qu'elle voudra bien, par cette considération comme par les autres, travailler avec affection à la paix avec la Suéde '.