LXXX1V
Archives des Affaires étrangères ( Allemagne ), t. IV, p. 2/17-353. — Copie du temps.
A M. DE LONGUEVILLE
[ Paris ,] 5 août i(ii5.
( extrait. )
Mazarin répond aux accusations portées contre M. de la Thuillerie, qui a eu le sort commun des médiateurs d'ëlre accusé parles deux partis, en s'efforçant de niellre un terme aux guerres du Danemark contre la Suède. Le cardinal repousse ensuite les reproches adressés par la Suède à la France :
Je ne vois point que la couronne de Suéde ayt pu, jusqu'icy, désirer
if oyez, sur le prince Thomas de Savoie, t. I, p. 961.
1)1 CARDINAL MAZARIN. i>0(.)
de la France aucune preuve de sa sincérité et de son zèle pour le bien Wii i645. gênerai du part} confédéré et le particulier de ladite couronne qu'elle ne luyayt rendue, et, sans parler du passé, n'est-ce pas principalement l'argent de la France qui a l'ait armer et remuer contre l'Empereur le Prince de Transylvanie '. bien que les Suédois doivent recueillir les premiers fruits de ses armes, et que nous n'y devions participer qu'indirectement et de loin? Ne sont-ce pas les offres que les ministres du Roy ont faites qui ont empcscbé le roy de Pologne de ne prendre point jalousie de l'armement de ce prince, comme la considération de la France luy a peut estre fait garder neutralité dans les interests contraires à ceux de la Suéde où il y avoit à craindre qu il ne se jetast? Enfin . les grandes forces que nous avons maintenant en Allemagne cl sous le commandement d'un prince si considérable à cet Estât, les grands efforts que nous faisons pour abaisser l'Espagne et l'empescher (ju elle ne puisse songer à secourir l'Empereur, font voir s'il y a lieu qu'on puisse douter de la sincérité des intentions avec lesquelles nous travaillons pour le bien du party confédéré et de chascun de ses membres.
Archives des Affaires étrangères (Allemagne), tome IV, p. 33G-3/i6. — Copie du temps.
A M. DE LONGUEVILLE
[Paris,] 1 2 août i645.
(extrait.)
Mazarin. après avoir insiste' sur le besoin que l'Espagne a de la paix, parle du duc de Bavière, de ses armements et des précautions à prendre avec lui :
Il y a grand sujet de se méfier de ce prince2, que touttcs ses actions oui fait paroistre jusqu'à cette heure rusé et artificieux au dernier
\ovoz p. 202, note 2. — ! Voyez, sur le duc de Bavière, t. I, p. xu\.
MitZARIN II. 31
Août i645. point, mais, comme il n'ayme rien tant que son interest particulier, et comme il se rencontre en beaucoup de choses où nous trouvons encore le nostre, il se peut faire qu'en celles qui seront de cette nature nous pourrons faire fondement de ce qu'il nous promettra, non pas tant pour la religion de sa promesse que parce que ce sera de son advanlage de la tenir.
La Reyne récent hier lad vis de la reddition de Bourbourg aux armes du Roy commandées par S. A. R.; vous connoissez l'importance du poste, mais vous aurez sujet de vous estonner quand vous apprendrez que cette place fortiffîée régulièrement avec double fossé et de fort bons dehors, delfendue par prez de deux mille hommes de guerre des meilleurs qu'eussent les ennemis, a esté emportée en huict jours de siège, ayant esté attaquée si vivement en plein jour à la nage et en coups d'espée, que, du consentement de tous les gens de guerre, il ne s'est jamais rien veu de semblable. Monsieur ne les a point voulu recevoir qu'à discrétion et y a fait quinze cens prisonniers effectifs, parmy lesquels il y a une multitude incroyable d'officiers; il est certain qu'une bataille n'auroit pas plus defaict de gens aux ennemis que la prise de Link et de Bourbourg leur en couste, et ce qui importe extrêmement , c'est que c'est une infanterie dont ils ont le plus grand besoin.
Manusc. de la Biblioth. Mazarine, n" 1719, tome II, i'° 201 verso. — Copie du temps.
A M. DE TURENNE
[Paris,] 18 août iG'iô.
Monsieur, La première nouvelle que nous eusmes de la bataille que M. le duc d'Anguyen a gagnée l sur les Bavarois vint de Philipsbourg avec une
1 Bataille de Nordlingcn , gagnée le 3 août 1 6/j!î . un an juste après la bataille de Fribourg en Brisgaii. Voyez ci-dessus, p. 3a , note.
Dl CARDINAL MAZARIN. . 211
circonstance sy estrange, comme estoit celle de la perte de vostre \oût i645 personne, qu'encore qu'on n'y pust faire aucun fondement, je vous avoue n'avoir jamais vescu en plus d'inquiétude que j'ay fait jusqu'à l'arrivée du sieur Roquet , qui nous a appris la fausseté de cet avis. Le tourment que j'en ay ressenty a esté notablement rescompensé par le ravissement que j'ay eu ensuilte d'apprendre combien vous avez contribué de vostre personne et de vostre teste à procurer aux armes du Roy la victoire qu'elles viennent d'obtenir. Je vous jure que j'ay versé des larmes de joye quand j'ay leu en quels termes m'a escrit de vous mondit sieur le Duc, et je crovs estre obligé à vous les faire répliquer icy, a {fin que vous n'ignoriez pas l'obligation que vous luy en avez, et que. sy vous considériez par le passé ce prince pour les grandes qualitez qui le rendent sy illustre, vous sçacbiez, à l'avenir, qu'il possède aussy à un haut point la véritable générosité. Il me mande ces propres termes: M. le mareschal de Turenne a fait , dans ce rencontre, des choses incroyables, et, sans sa capacité et son cœur tout extraordinaire, la bataille estoit 'perdue. Je ne me suis point estonné de cette franchise ; il a desjà tant de gloire acquise, et l'a augmentée de sy haut point dans ce rencontre, qu'il n'est pas capable de diminuer à qui que ce soit celle qui peut leur appartenir.
La joye que j ay eue du gain de la bataille est meslée de beaucoup d'amertume pour le malheur de tant de personnes que j'estimois et qui m'estoient chères. Geluy de M. le mareschal de Gramont ' m'a touché, comme vous pouvez juger, sensiblement. La blessure et la prison de Buflalini . la perte du pauvre M. de Bellenave et de Beauvais- Plesian, et celle que j'appréhende extrêmement du pauvre Castelnau, outre tant d'autres braves gens qui se sont perdus, m'ont causé une affliction que je ne puis dissimuler, parmy la rejouissance publique quon doit faire du succez en gênerai, et je ne sçay pas comme aborder \1"R de Rambouillet et M"'c de Montausier, que je crois inconsolables,
' Le maréchal de Gramont, qui com- maréchal de Gramont (édit. Michaud et Pouuiandait une des ailes de l'année française, joulal. p. <>(>•> ). int (ait prisonnier. Voyez les Mémoires du
\oùt i645. pour la perte qu'elles ont faite du marquis de Pisani \ qui estoit un de mes meilleurs amis.
Je ne perds pas un moment de teins pour essayer de fortiffïer l'armée d'Allemagne d'infanterie. J'en escris plus en destail à mondil sieur le Duc, que je m'asseure qu'il vous communiquera, aussy bien que le peu de nouvelles que nous avons par deçà.
Je suis au desespoir qu'un corps de sept à huit cents Irlandois. que je pensois faire passer à vous et qui eust esté un renfort bien effectif, s'est mutiné au Pont-à-Mousson, d'où l'on mande que plusieurs mesme s'en estoient fuy dans les bois. M. de la Ferté Senneterre 2 estoit en campagne, avec ses gardes, pour y mettre ordre. Cependant, comme vraysemblablement cela n'est arrivé que faute d'un bon chef, en qui ils eussent créance, il seroit peut estre bien à propos que vous leur envoyassiez à la rencontre le colonel du Val3, pour les persuader à marcher plus gayement. De ce costé cy, on n'y oubliera aucun soin, et n'espargnera aucun argent, et, pour cela, j'ay depesché un gentilhomme en toute diligence, et l'agent mesme d'Irlande en cette cour y est allé pour leur faire suivre leur route. Le mestre de Camp qui les commande est personne de condition, mais.de nulle expérience. C'est pourquoy il faudrait prendre garde qu'y envoyant sur le Rhin du Val, il prist prétexte de l'assister à la conduite, et luy donner connoissance de tout, et aprez, quand ils seront dans une armée, on pourra songer à en retirer le mestre de camp honnestement.
11 y a encore deux cents Irlandois qui ont estes ramassez à Mantes et aux environs, qui marchent depuis quinze jours et sont destinez au sieur du Val, comme aussy deux cens autres qu'on fait mettre ensemble icy et qu'on nous a asseuré devoir eslre prests dans six jours.
1 Léop d'Angennes, marquis de Pisani, J Gouverneur de Lorraine. (Voyez I. I
était fils de M'"" de Rambouillet et frère de des Lettres de Mazarin, p. 9 3 5 . 1" col.) Julie d'Angennes, qui avait épousé Charles 3 Je suppose qu'il s'agit du colonel Du
<!<■ Sainte -Maure, marquis, puis duc de Glas ou Douglas, dont il a éfé question ci-
Vlontausier. dessus, p. 77, noie 1.
!>li CARDINAL MAZ.ARIN. 213
M. le colonel Schimbek1 a escrit par deçà et envoyé un grand nie- Wii i6/i5. moire de ses prétentions que l'on renvoyé à examiner à M. de Vautorte. Je vous prie de m'en faire sçavoir vostre sentiment et ce que vous croyez que l'on pourroit faire pour ledit colonel.
Sv \ous avez quelque moyen de donner de vos nouvelles au gênerai major Rose dans sa prison, je vous prie de le consoler, et luy dire qu'il ne s'inquiète point; que nous avons quantité de prisonniers de considération faits sur le Roy d'Espagne en Catalogne, qu'il voye de négocier avec les minisires de Bavière, s'ils voudroient se contenter que l'on en fist eschange avec eux, et qu'enfin nous n'oublierons rien pour lui procurer promptement sa liberté. Il faudroit faire sçavoir la mesme chose à M. de Smitberg; car, pour MM. du Passage, Bussy- Lamel et d'Anisy, je veux croire que vous les aurez desja retirez. Quelques-uns desdits prisonniers m'ayant escrit, je leur fais responses, et vous les adresse, vous priant de les leur faire tenir par la première occasion; ce qui leur donnera peu t-estre quelque consolation dans leur malheur. Je n'oublie rien pour mettre en bon estât mon régiment d'infanterie qui sert dans vostre armée, et, sy mes diligences réussissent, comme j'espère, il pourroit estre augmenté, dans peu de jours, de sept à huit cens hommes.
On ne vous envoyé pas seulement le régiment de Vaubecourt, que vous avez particulièrement désiré, mais ceux de Tavanes et d'IIxelles, quoy que tous trois fussent destinez ailleurs et desja en marche pour y aller. Je vous asseure que ce que j'ay fait en cecy n'est pas une petite marque de l'envie; extraordinaire que j'ay de voir prospérer tir plus en plus les armes du Roy en Allemagne.
Vous sçaurez de mondit sieur le Duc les diligences que l'on fait prez de M'e la Landgrave, et apprendrez par le sieur de Paris, qui vous rendra cette depesche, sy l'airection que j'ay pour vous peut estre esgalée parcelle de qui que ce soit. Je suis entièrement asseuré de la vostre, et j'en feray lousjours estai comme d'une chose qui ne me peut manquer.
1 Voyez I. I des Lettres tir Ifazarin, |t. 970-971.
Août i fj/i5. On a donné trois cent trente mille livres pour vous envoyer une lettre de change de trente mille pistoles, afin que vous puissiez donner l'assistance que vous avez mandé estre nécessaire à la cavalerie de vostre armée. Je vous prie de croire, comme un Evangile, que nous sommes en pitoyable estât en matière d'argent, et, comme j'ay entretenu au long là-dessus le sieur Paris, et tout ce qui concerne les troupes qui sont, par capitulation, au service du Roy, je me remets à ce qu'il vous en dira, et me resjouis avec vous de ce que vous avez en luy un serviteur plus passionné que je ne puis vous exprimer.
M. vostre frère l a depesché icy un gentilhomme par lequel il m'a fait faire mille protestations d'amitié et tesmoigné un grand désir de s'en retourner; mais, s'il persiste à ne le vouloir faire qu'aux conditions qu'il demande, il est impossible de le contenter. Je verray à quoy conclura ledit gentilhomme, et je vous asseure que, pour l'amour de vous, j'employeray tous mes offices pour que la Reyne oublie le passé, et que, luy, puisse estre satisfait en tant que le service du Roy le pourra permettre.
La levée de Bonichausen coustera plus de soixante mille risdalles, et, comme dans la lettre que vous escrivez à M. Le Tellier, vous tesmoignez ne faire pas grand cas de la personne et n'en attendre pas beaucoup, j'en suis en très-grande peyne, quoy que MM. les Plénipotentiaires m'asseur-ent qu'il accomplira infailliblement ce qu'il a promis.
Je suis en une peine extresme de la blessure de M. de Tracy, qui vous fera grande faute dans les occasions présentes.
Je vous prie devons souvenir, sy on prenoit quelque ville, où il y eust des livres, ou vieux, ou manuscrits, de donner ordre à quelque personne entendue d'en faire chercher pour ma bibliothèque; vous sçavez (jue c'est une de mes plus fortes passions, et, au cas qu'il y faille de l'argent, je le feray ponctuellement fournir et avec une grande joye.
Le duc de Bouillon avail quitté la France, comme on l'a vu, t. I, p. 603, 60 i.
Je suis d'accord avec vous que ce n'est pas assez d'y prendre1 des Aoûti6û5. quartiers d'hyver, mais qu'il faut avoir des troupes pour tes conserver. C'est pourquoy on travaille incessamment, afin que vous ayez un corps considérable d'infanterie.
On ne vous envoyera aucun mareschal de camp, et, sy vous en desirez quelqu'un plus particulièrement, vous n'avez qu'à me le mander, et je supplieray Sa Majesté de vous l'accorder.
Sy les commissions que vous demandez pour le lieutenant-colonel du régiment de \ ithersien'2, et l'autre en blanc pour celuy du marquis de Baden, ne peuvent estre expédiées à tems pour estre emportées par le sieur de Paris, on vous les fera tenir par le courrier qui le suivra dans trois jours.
Sy vous croyez, Monsieur, que le duc de Wurtemberg, qui est party d'icy pour se retirer à Strasbourg, fort caressé et bien traitté de la Reyne, puisse estre capable de faire une levée d'infanterie dans le pays de Wurtemberg, se prévalant des conjonctures présentes qui semblent y estre favorables, vous n'avez qu'à luy en escrire un mot, m'ayant asseuré qu'il fera aveuglement tout ce qui luy sera commandé de la part de Sa Majesté.
Considérant que, nonobstant le bon traittement que reçoit mon régiment italien toutes les fois qu'il est passé en Allemagne, il a esté réduit en fort mauvais estât par le desbandement des soldats, j'apreliende extresmement que, quand le marquis de Pomar viendra à bout de sa levée, elle ne subsiste pas longtemps; mais, comme on y est desja embarqué, il faudra voir ce qui en réussira. Ce que je vous puis asseurer, c'est qu'il n'y a personne qui désire plus de vous plaire que ledit marquis, et, quand il en useroit autrement, vous ne devez pas douter qu'il seroit obligé de faire aussytost le mesme chemin pour s'en revenir qu'il aura fait pour vous aller trouver.
1 C'est-k-dire de prendre des quartiers une phrase omise. — 2 Probablement 1(7/d'hiver en Allemcffne. Il semble qu'il v a ici tersheim.
Aotïl i li 'i.">.
Archives des Affaires étrangères (Allemagne), tome IV. p. 38o-390. — Copie du temps.
A M. DE LONGUEVILLE
[Paris,] 19 août 1 6 ^ 5 .
(extrait.)
Mazarin, après avoir annoncé au duc de Longueville la victoire remportée à Nordlingen parle duc d'Enghien, continue ainsi:
Je me souviens que M. Gontarini repartit, en quelque occasion, à MM. vos collègues, aprez la perte de Mergentheim1 : cela seroit bon si cous aviez une armée en Allemagne. J' espère qu'il n'aura plus lieu de vous tenir un pareil discours, mais qu'au contraire la qualité et le nombre des forces que nous y maintiendrons vous mettra en estât non seulement de parler hautement, comme avec beaucoup de prudence vous avez fait depuis peu aux médiateurs; mais que positivement vous pourrez prescrire la loy telle que bon vous semblera à nos parties , et quelles seront forcées d'acquiescer à tout ce que nous leur demanderons. Comme M. le duc de Bavière prend tousjours ses resolutions selon les conjonctures, il est à croire que peut estre dans celle-cy il recommencera le mesme langage que son confesseur, il y a quelque temps, tenoit icy de sa part et que l'accident de Mergentheim interrompit. Il faudra , s'il vous plaist, escouter ce qu'il voudra dire; il n'y a nulle doute que ce ne fut un très- grand advantage, si on le pouvoit entièrement détacher du party contraire, et il me semble qu'il est bon pour nous qui! soit mortifié, mais non pas tout à fait ruiné, parce que cela ne peut estre sans l'avantage des Protestans, qui auront tousjours plus d'attachement , de dépendance et d'inclination pour la couronne de Suéde que pour la France.
Ou Mariendiil. Voyez, sur ce combat, p. 166, 1 65 et surtout 1G9 et suiv.
.... Le discours que M. Contarini vous a fait d'une paix avec l'Em- Aoûl l645 pire et d'une longue trêve avec l'Espagne dans laquelle seroient compris la Catalogne et le Portugal n'est pas à mespriser; car encore que ce n'ayt esté que pour sonder vos intentions, et qu'il n'ayt pas parlé de la part de nos parties, on en tirera cet advantage, comme vous avez fort bien remarqué, qu'il n'osera plus vous faire que des propositions de cette nature, auxquelles nous trouvions bien nostre compte. Cependant, si Dieu permet que cette campagne achevé comme elle a commencé, il y a grand sujet d'espérer que l'on pourra conclure la paix partout avec les mesmes advantages que nous proposions dans la trêve, qui est de pouvoir retenir touttes nos conquestes, ou au moins les plus considérables, et cela avec droict et tiltre solide.
Il a esté aussy très à propos d'oster l'espérance que nous consentions à rien rendre, comme de la laisser qu'on pourroit souffrir le razement de quelques places; il seroit bien important de tirer avec adresse, sans s'engager a rien, quelles sont les places que les Espagnols voudroient que l'on desmolit.