‹ Lettres du Cardinal Mazarin pendant son ministáereChapitre 60 sur 146 · CLXX11I · texte numérisé non relu

CLXX11I

Archives des Affaires étrangères (Allemagne). Minute des négociations de Munster, tome M '.

Minute de la main de Lyonne.

AU DUC DE LONGUEVILLE

[Amiens,] 22 juin 16&7.

(extrait.)

Jay receu deux de vos lettres tout à la fois , et je ne vous celeray pas que je voudrois pour beaucoup n'avoir point veu la dernière, puisque, m'y voyant taxé indirectement d'avoir esté cause que la paix ne s'est point faicte, comme j'ay la conscience fort nette de costé-là, et que je vous crois trop esclairé pour ne cognoistre pas la vérité de ce qui est, je ne sçay à quoy en attribuer la cause. Tout le monde peut croire et dire que je veuille ou ne veuille pas la paix; [cela] m'importe peu, puisque Sa Majesté sçait avec quelle ardeur je la souhaite, et est satisfaicte des soins que j'ay pris jusqu'icy pour l'advancer. Ce que je vous en diray donc, Monsieur, en peu de mots, ne sera que pour ma propre satisfaction et pour l'interest de la vérité, sans que je me mette en aucune autre peine sur ce subject.

Il n'a point esté envoyé de mémoire à vous autres, Messieurs, qui n'ayt esté leu dans le conseil en présence de Sa Majesté, de Son Altesse Hoyale et de M. le Prince, quand ils ont esté à la cour, ou que la subs-

' Inventées pour le besoin de la cause.

tance ne leur en ayt esté communiquée, et qu'ils ne l'ayent approuvée, juin 1647. Cela suffiroit pour ma pleine justification, quand on vous auroit donné quelques ordres dont il fut aprez mesarrivé ; mais je veux bien me charger moy seul des fautes que l'on peut avoir faictes de ce costé-cy, et, en estre le seul coupable.

Premièrement, je laisse à part la question qui n'est pas encore bien décidée, si c'est aux Espagnols, ou à nous, à se repentir de n'avoir pas voulu la paix, l'ayant peu faire. Les seules occurencesde cette campagne, et la fin qu'elle aura, peuvent faire voir qui en doit estre fasché selon les advantages que l'un et l'autre des partis aura remportez et les préjudices qu il aura soufferts. Et quoyque jusques icy nous n'ayons pas lieu de nous plaindre, puisque, à mon advis, Lerida, qui doit maintenant estre pris1, vaut bien Armentieres, je veux maintenant supposer que c'est à la France seule à regretter d'avoir perdu la conjoncture de conclure la paix, s'il en est arrivé aucune où elle l'ayt peu faire. Mais je soustiens deux choses : l'une que cette conjoncture n'est point arrivée ; l'autre que, si elle a esté, on ne peut rien imputer aux ordres de la cour de ce qu'on l'a laissé eschapper.

Je ne repeteray point icy tout ce qui est porté dans le mémoire du Roy pour prouver le premier point. 11 me suffira de rappeler vostre mémoire sur la conduite que les ministres d'Espagne ont tenue depuis six ou sept mois, c'est-à-dire depuis qu'ils ont signé leurs articles avec les Provinces-Unies, ou qu'ils ont espéré de pouvoir porter les députez de MM. les Estatsà commettre ce manquement. On veut aujourd'huy qu'il ayt esté un tems où ils ayent pressé tout ce qui pouvoit advancer la paix. Je demande quand, et qu'on me dise si, depuis six mois, ils ont relasché nettement un seul point. Ils ont contesté tout l'hvver la cession de Piombino et de Porto-Longone, et nous n'en avons encore maintenant autre asseurance, si ce n'est qu'ils se sont laissé entendre

Le prince de Condé avait e'té", au con- après les bonnes espe'rances que je vous a vois

traire, force' de lever le siège de LéVida. Le données du siège de Lérida , d'apprendre que

19 juin, il e'crivait à à Mazarin : « Monsieur, j'en ay levé le siège, etc. » (Mémoires de P.

vousneserez pas , je m'asseure . peu estonné, Lenct, p. 507, édit. Michaud et Poujoulat.)

khçl LETTRES

Juin ib'!7. (jue cela n'empescheroit pas la paix. Ont-ils jamais déclaré de vouloir donner les mains aux conditions où nous insistons pour la trêve de Catalogne ? Ont-ils seulement voulu promettre purement la liberté de don Odoard 1 ? Ont-ils jamais cessé un moment de s'opposer, en Hollande, par toutes sortes de voyes et d'artifices, à la garantie que nous prétendons de MM.lesEstats, ce qui est la principale seureté du traité, et sans laquelle nous leur avions souvent dict ne pouvoir conclure? Ont-ils déclaré qu'ils estoient prests d'abandonner les interests du duc Charles et à s'obliger de ne l'assister directement ny indirectement contre cette couronne ? Et ainsy de tous les autres points de moindre importance, qui sont encore indécis, dont nous n'avons gagné aucun de tout l'hyver.

Cependant on veut à présent que, si nous nous fussions relaschez en un certain tems de îa trêve de six mois en Portugal, tout le reste eust esté adjuslé en un instant, et quand mesme nous nous en sommes relaschez, et que cela n'a de rien servi à l'advancement de la paix, on dict que c'estoit trop tard, par ce que les Espagnols ont eu alors d'autres espérances. Je vous laisse à juger, comme il est dict dans le mémoire du Roy, si, en cas que les Espagnols eussent creu avoir besoin de conclure la paix avec nous, et qu'ils l'eussent souhaitée effectivement, ils se fussent arrestez pour la seule prétention d'une trêve de six mois en Portugal, voyant que la continuation de la guerre ne leur esloignoit pas seulement, pour six mois, la conqueste de ce royaume-là, maispouvoit mettre les choses en tel estât, qu'ils n'y rentreroient jamais.

On ne peut pas donc dire qu'ils ayent pressé la paix ainsy, bien qu'ils n'ont rien oubliée nous pousser de nous relascher sur tous les points, et qu'ils en sont venus à bout sur celuy delà trêve de Portugal, sans qu'ils ayent accompli ce qu'ils nous avoient fait espérer en eschange touchant l'assistance de ce royaume-ià2, sur laquelle ils nous chicanent injustement.

1 Edouard de Bragance, frère du roi de 2 C'est-à-dire louchant le droit qu'aurait

Portugal, Jean IV, fut retenu pendant huit eu la France d'assister le Portugal, dans le

ans dans les prisons de Milan par les Espa- cas où il aurait été attaqué par le roi d'Ee-

gnols; il y mourut. pagne.

Enfin, le vray jugement que l'on doit faire de tous leurs procédez juin iM<j. est qu'ils ont voulu esprouver, au moins par les commencemens de cette campagne, si s'estant deschargez d'un ennemy de la considération de MM. les Estats, ils pourroient espérer quelque ameliorissernent à leurs affaires* et que, sur ce fondement, leur principale estude, durant tout l'hyver, a esté d'offrir tout, à la Haye mesme, à nostre esgard, et de n'en rien tenir à Munster, afin que la grande envie, qu'ils faisoient paroistre, en apparence, avoir de la paix, leur servist pour porter MM. les Estats, qu'ils voyoient la désirer avec passion, à achever leur traicté particulier, sous prétexte que le gênerai ne se pouvoit faire à cause que la France ne le vouloit point; ce qui se justifie clairement par plusieurs exemples que je pourrois citer; mais je me contenterai de celuy des postes de Toscane, qui est convaincant: car, dans le mesme temps que Philippe Roy publioit dans la Haye et le donnoit par escrit à MM. les Estats, qu'on les ccderoit librement à cette couronne, par ce qu'il voyoit que c'estoit le sentiment des Provinces- Lnies qu'elle (la France) gardast toutes ses conquestes, le comte de Pennaranda avoitbien la face de nous soustenir, d'un autre costé, qu'il n'avoit pas pouvoir du roy, son maistre, de s'en relascher.

Je viens maintenant au second point, que, quand la conjoncture de faire la paix seroit arrivée , il ne peut rien estre imputé aux ordres qu'on a envoyez d'icy, de ce qu'on l'a laissé eschapper, et, sur cela, je n'ay qu'un mot à dire, qui est qu'encore que, dans les mémoires qu'on a adressez à vous autres, Messieurs, on vous ayt souvent mis en considération les raisons qui nous dévoient faire souhaiter d'emporter ce point et mesme celles que nous avions d'espérer que les ministres d'Espagne y donneroient les mains, on ne vous a pourtant jamais osté le pouvoir de vous en relascher, si vous jugiez à propos de le faire pour le service du Roy ou pour l'advancement de la paix. H n'y a qui que ce soit qui ayt tousjours plus aimé à tenir ferme, en toutes ces affaires de Portugal, que M. d'Avaux, et il eust esté malaysé qu'escrivant icy dOsnabriïck, où il estoit pour lors, que Trautmansdorfl donnoitle tort aux Espagnols dans la difficulté qu'ils faisoient de con-

loin .«'17 sentir à cette courte trêve de Portugal, et qu'il taschoit de faire accommoder la chose par un article secret, il eust, dis-je, esté malaysé qu'on puisse se résoudre icy, en mesme temps, de vous envoyer un ordre exprez, ny mesme un conseil de ne demander pas une chose que le propre ministre de l'Empereur nous faisoit espérer.

Jamais les ministres d'Espagne n'ont dict positivement qu'ils donneroient les mains à tous les autres points, pourveu que nous nous relâchassions de ladicte trêve. 11 est vray que les médiateurs nous le vouloient donner à entendre pour surmonter cette difficulté; ils nous disoient qu'il leursembloit devoir que, [cette difficulté] estant accommodée, aucun autre point ne pouvoit arrester la conclusion du traité; mais, nous ayant tenu ce mesme discours plus affirmativement que jamais le propre jour que vous vous relaschastes, sans que cela ayt de rien servi, il est aysé de juger que, quand vous l'auriez faict plus tost, on n'y eust pas gagné davantage. En tout cas, s'il estoit trop tard pour espérer aucun fruit de nostre désistement, comme vous me mandez, nous avons eu tort de le donner si facilement, et nous devions garder cette pièce pour quelque conjoncture où elle eust peu nous valoir quelque chose en eschange, ou faire conclure la paix en un instant, comme l'on veut maintenant que cela ayt peu estre.

Voilà, Monsieur, une partie de ce que j'ay creu devoir vous dire à présent sur le subject dont vostre lettre m'a donné occasion, et qui n'est pas moins à vostre justification qu'à la mienne, puisque je tiens que ny vous ny moy n'avons point esté en peine de laisser eschapper aucune conjoncture favorable de conclure la paix, ne s'en estant présenté aucune qui ayt donné lieu de faire plus qu'on n'a faict. Ce qui me touche seulement est que je soye si malheureux que, me tourmentant le corps et l'ame jour et nuit pour advancer et faire mettre la dernière main à cette grande œuvre, celuy qui conduit la machine de l'exécution tesmoigne estre en quelque façon persuadé que je ne la veux pas. Si je ne voulois point la paix, ce seroit parce que je jugerois la continuation de la guerre advantageuse au Roy et à l'Estat, et laReyne en prendroit la resolution, et, aprez l'avoir consultée avec Son Altesse

Royale et M. le Prince, en envoyeroil des ordres formels à vous autres, Messieurs, et romproit l'assemblée ou la continueroit avec des prétentions si hautes, que l'on seroit bien asseuré que nos parties ny donneroient jamais les mains. Mais la mesme chose pour laquelle on me taxe de ne vouloir pas la paix justifie pleinement le contraire; car on me fera bien la grâce de croire que je n'ay pas si peu d'adresse, que, si j'avois eu le dessein de la traverser, j'eusse laissé réduire les affaires eu estât que les Espagnols, donnant les mains à une simple trêve de six mois, pouvoient, malgré moy, la conclure en un instant, outre que. mesme sans cela, vous avez tousjours eu la facilité de consentir '.

Mazarin termine en déclarant qu'il ose répondre que la France fera une paix glorieuse. Quant au retour du duc deLongueville, il s'en réfère à sa lettre précédente.

Original signé; Bibl. imp. de Saint-Pétersbourg. — Copie envoyée par M. Léouzon Le Duc.

AL PRESIDENT DE BELLIEVRE

(extbait.)

Amiens, 22 juin 1667.

Je vous diray, pour response à la vostre du 17 du courant, sur le subject des affaires d'Angleterre, qu'on ne voit point en l'histoire qu'il soit arrivé de semblable resolution ny qu'il y ayt jamais eu de prince plus balloté que l'est aujourd'huy le roy de la Grande-Bretagne. C'est

1 Cette apologie de Mazarin répond aux attaques de plusieurs écrivains, qui ont accusé ce ministre de n'avoir voulu faire la paix à aucun prix. La plus grave de ces accusations vient d'un diplomate de cette époque, Fontenay-Mareuil. Voici comment il s'exprime à ce sujet : rrLe cardinal Mazarin n'ayant point voulu faire la paix à Munster, bien qu'elle pût èlre si advantageuse, parce qu'il lui falloit de quoi donner tant d'occu-

pation à M. d'Orléans et à M. le Prince, qu'ils ne pensassent pas à traverser son crédit el le grand pouvoir qu'il avoit auprès de la reine, etc. -n (Mémoires de Fontenay-Mareuil , édit. iVlichaud el Poujoulat, p. 55.) Ce qui est remarquable, c'est que Fontenay-Mareuil, dans une dépêcbe du 8 juin 16^17, attribue, au contraire, aux Espagnols la résolution de ne pas conclure la paix. (Voyez l'Introduction en tête de ce volume.)

Juin 1667. pourquoy, ne pouvant asseoir de jugement certain sur de tels evenemens, il faut attendre avec patience ce que produira son enlèvement1. et voir si la fortune, lassée de le maltraiter, n'ouvriroit point par là quelque porte à son restablissement; mais, quoy qu'il arrive, je me promets que vous n'oublierez rien de ce qui pourra despendre de vos soins et de vos offices pour le bien et l'advantage de ce prince, si vous y voyez jour. Je ne manqueray point ce pendant d'escrire mes sentimens là-dessus à la reyne de la Grande-Bretagne.

Manusc. de la Biblioth. Mazarine, n° 1719, tome II, f° 227 verso. — Copie du temps.

A M. DE TURENNE

(extrait.)

[Amiens,] 3 5 juin 1667.

Monsieur,

\ous pouvez vous imaginer, sans qu'il soit besoin que je le dise, à quel point j'ay esté touché du malheur qui vous est arrivé dans l'exécution des ordres qu'on vous avoit envoyez de venir de deçà avec l'armée que vous commandez 2. J'ay esté bien aise que vous ayez envoyé le sieur de Paris en qui vous avez créance, pour nous informer des particularitez de ce qui s'est passé. J'espère qu'avec l'ayde de Dieu, et le soin que vous en prendrez, qu'il n'y aura eu que quelque te m s perdu, et que l'on pourra remédier à tout par les moyens qu'on vous en donne en suite de ce que vous verrez dans le mémoire du Roy. auquel je me remets 3.

Vous trouverez bon seulement qu'avec ma franchise ordinaire et la passion que j'ay pour tout ce qui vous regarde, je ne vous celé pas lin-

Cbarles Ier avait été enlevé de Holmby France. (Voyez Mémoires de Turenne, p. 4 10.

le 3 juin 1 646. (Guizot, Histoire de la Ré- édit. Micbaud et Poujoulat.) volvtion d'Angleterre, t. Il, p. 2i3 et suiv.) 3 Ce mémoire a été publié en note dans

Les régiments weimariens avaient re- les Mémoires de Turenne, même édition,

l'usé de traverser le Hbin pour se rendre en p. 4io-4 1 1.

DU CARDINAL MAZARIN. hlxl

terest que vous avez, pour estoufler tous les discours de ceux qui ne Juin i6ft-j sçaveutpas, comme moy, la netteté de vos intentions, de ne pas perdre un moment de teins, quoy qu'il arrive, de venir avec le plus grand nombre de troupes que vous pourrez, quand vous ne devriez amener que les régi mens François et la cavalerie allemande qui voudra vous suivre. Vous sçavez combien de motifs vous doivent obliger à en user de la sorte, et je me flatte que, quand il n'y en auroit d'autres que ma seule considération et l'amitié que vous m'avez promise, vous vous y porterez avec toute la chaleur imaginable, et mesme quand il n'y auroit que des regimens françois.

J'envoye le sieur Mondevergue, qui est à moy, et qui sçait un peu la langue allemande, pour pouvoir parler à un chacun en la manière que vous jugerez à propos qu'il fasse, pour les disposer à ce qu'on desire. 11 n'a autre ordre que d'exécuter ponctuellement ce que vous iuy direz.

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