‹ Lettres du Cardinal Mazarin pendant son ministáereChapitre 7 sur 146 · A LA REINE D'ANGLETERRE · texte numérisé non relu

A LA REINE D'ANGLETERRE

[Paris,] 16 août iG'j'i.

Madame,

J'ay autant de joie de l'heureuse arrivée deVostre Majesté en France (pie je suis l'asché du subject qui l'a obligée à faire ce voyage, et, si mes souhaits avoient eu lieu, les affaires de la Grande-Bretagne seroient encore aujourd'huy en Testât que V. M. peut désirer; mais, puisque Dieu en a voulu disposer autrement, je puis bien, Madame, cependant ^isseurer V. M. que, si la part qu'on prend à son desplaisir lui peut apporter quelque soulagement, elle en doibt avoir un bien grand du sentiment qu'en a la Reyne qui ne sçauroit estre plus rempli de tendresse et d'affection.

Je ne dois pas, Madame, faire valoir à V. M. le peu que j'essaye d'y contribuer, puisqu'en cela Sa Majesté suict purement les mouvemens de son inclination et de la passion qu'EHe a tousjours eue pour Vostre Majesté, et n'a besoin de l'ayde de personne pour y estre confirmée. Je l'asseureray seulement que quoy que M. Craf 2 et M. le commandeur

1 On a vu dans le tome I des Lettres de Craf, qui s'établit en France et fut un des

Wazarin , p. 623, noie 2, rpie Turenne pro- amants de la duchesse de Cliàtillon. (Voyez

posait la conquête des villes du Falatinat, Mémoires de M"e de Montpensier, édit. Char-

quisuivit, en effet, la victoire de Fribourg. pcntier, t. II, p. h'dj.)

! Les mémoires du temps parlent de ce

de Souvré1 puissent luy dire, comme je les en ay priez, de ma partia- Août il \hi lité pour tous ses interestz, et de mon obéissance, il sera tousjours beaucoup audessoubz de la vérité, puis qu'il n'y a point de paroles qui puissent exprimer à quel point je suis et veux estre toute ma vie de Vostre Majesté, etc.

1 Jacques de Souvré, ou Souvray, commandeur de l'ordre de Malte. Il mourut le 22 mai 1G70. On voit, par cette lettre, (]ue le commandeur de Souvré était chargé de conduire la reine d'Angleterre en France. Ce passage sert à rectifier le texte d'une lettre adressée à la princesse d'Orange et publiée dans les Archives de la maison de Nassau , 2" série . 1. 1 V , p. 1 oG , 107. M. de Zuylichem écrit à la princesse d'Orange, le 9 août îGi'i : trLe commandeur Coulsler (il faut lire probablement de Souvré), qui a faict le transport de la Reine, m'en ayant recité quelques circonstances, j'ay creu que Vostre Altesse n'auroit pas desplaisir de les sçavoir à peu prez. Il dicl qu'estant venu à Falmoutb, il y trouva desjà cinq vaisseaux du Roy prests pour ce transport; mais que bien autant de vaisseaux du parlement guettant la sortie de la Reine devant ce port , où , entre autres, se trouva un vice-admiral avec cinquante-huict pièces de canon à bord, Sa Majesté eut grand' peine à se résoudre au voyage. Toutesfois, comme ce commandeur luy représenta que plus elle tardoil et plus il viendroit du monde à l'incommoder, y ayant desjà eu quelque patasche envoyée par ces gens pour plus de renfort de navires, la Reine s'embarqua principalement sur l'espérance et asseurance que luy donna le commandeur de ce que son basteau, estant

net (sans charge), pourrait gagner les autres à la voile: que là-dessus il prit sa route tout droict vers ce vice-admiral, et que, l'ayant approché d'assez près et attendu cinq volées de canon, qui toutes partirent dessus luy, il fit en sorte, par l'adresse des voiles, qu'en un tourne-main il gaigna le vent et le devant de cest ennemy principal, qui. voyant qu'il ne respondoit pas de canonades ( la Reyne le luy defiéndant tousjours), luy lira encore deux coups sans balle et ainsy (ensuite?) ne le suivit que de loin, ne pouvant plus l'approcher. Durant ces entrefaictes la Reyne estoit descendue jusque parmy le ballast (lest), où il luy avoit accommodé quelque lieu de seureté contre les coups de canon , mais de senteur et logement peu agréable pour une femme de trois sepmaines après sa couche. Le danger passé, la Reyne, dit-il, remonsta dans la gallerie, et , après s'eslre faict monstrer ces navires du parlement grinça des dents et laissa tomber quelques larmes de despit, et là dessus s'alla mettre sur son lict, transportée par une nuiet de beau temps jusques à Conquesl en Bretagne, et ayant mis pied à terre, de la noblesse du pays s'y assembla avec chevaux et carosse. et la mena à Brest, d'où M. Jermyn et le docteur Goff furent envoyez a Paris.»

Wll lfi'l'l.

Manusc. de la Biblioth. Mazarine, n° 1719, tome I , f° 287, recto et verso. — Copie du temps.

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