A M. LE MARESCHAL DE TURENNE
[Paris,] 6 août i644.
Monsieur,
Je croy que M. le duc d'Anguien vous aura maintenant joint. iNous attendons avec impatience quel succez aura cette jonction et la raison veut que nous nous le promettions heureux. Peu de jours à mon avis nous en esclairciront.
Cependant je vous diray que nous despesclions l'officier que M. le gênerai major Rose avoit envoyé icy. Nous envoyons deux mille pistoles pour la levée de dix compagnies de dragons à deux cents pistoles par compagnie, ainsy que vous l'avez jugé. Je vous ay escrit que cette levée, qu'on luy accorde, regardoit particulièrement l'avantage de sa personne, et que c'estoit une espèce de rescompense qui ne luy sera point commune avec aucun autre, attendant qu'il en reçoive de plus grandes et de plus solides, que la Reyne lui destine. Je vous le dis tout de bon que c'est l'intention de Sa Majesté, et que ce n'est pas seulement pour l'eschauffer à bien servir par cette espérance , mais que véritablement elle lui veut faire un establissement qui lui soit avantageux aussy bien en temps de paix qu'en temps de guerre. De cela vous luy en pourrez donner des asseurances infaillibles et dont il aura des preuves dans la première occasion qui se monstrera favorable.
Pour ce qui est de la demande qu'il fait pour restablissement des trois regimens de cavalerie qui furent deffaits prez de Palingen avant le siège de Rotweil1, je vous ay desja escrit que, dans l'infinie despense que le Roy avoit sur les bras et surtout dans la générale qu'il avoit esté obligé de faire pour le restablissement de toute l'armée à laquelle ces trois corps susdits avoient participé, il nous estoit impossible de
1 T. I des Lettres de Mazarin, p. /1 63 , note, 1" col.
songer à cette particulière. Je m'asseure que vous le rendrez capable Witiov de se satisfaire de cette raison et principalement par la considération de ce qu'on fait pour luy pour la levée d'un régiment de dragons qu'on luy accorde et par l'effective pensée qu'on a de son establissement.
Je vous supplie, dans l'escliange qui se traitera des prisonniers bavarois que vous avez, puisqu'il n'y en a point pour lesquels ils veuillent rendre Obeim, Schomberg ny Close1, de songer au colonel Colhas qui est bon homme d'infanterie, qui est la chose dont vous avez plus de besoin; aprez celuy-là il faut penser à mon lieutenant colonel et à Chambre.
Nous envoyons dix mille livres pour la garnison qui est sortie dlberlingen'2. Vous ordonnerez de cette subvention comme vous le jugerez plus à propos, ayant esgard au mérite des personnes et au dommage qu'elles ont souffert.
Pour ce qui est du traité projeté pour M. d'Erlac3, vous le mesnagerez avec adresse et ne laisserez pas à le conclure à dix mille escus plus ou moins. Nous songerons cependant qui nous pourrons mettre en sa place, car pour M. d'Aumont, puisqu'il réussit si bien dans l'armée et qu'il y a desja acquis l'estime et l'affection des Allemans mesmes, la Reyne a dessein de luy donner dans quelque temps la qualité de lieutenant gênerai des François4 pour la porter ensuite, si les choses s'y trouvent disposées, à celle de lieutenant gênerai de toute l'armée.
M. le gênerai major Rosen5 demande pour son frère0 la première charge vacante de colonel de cavalerie. Si vous pouviez tellement
' Voyez, sur ces colonels weyinariens. 1. 1 frères de Rosen : Reinhold , Jean et Walde-
des [.cltrcs de Mazarin, p. 58<> mai". Il esl désigné sous le nom de général-
2 Voyez, sur Uberlingen, le tome I des major, et devint, en i648, lieutenant gé-
Lettres de Mazarin, p. 564, note 2. néral.
1 II s'agissait de racheter le gouverne- ' Jean de Rosen, dit le Boiteux, frère
ment de Brisacb. cadet de Reinhold. (Voyez la notice sur la
4 C'est-à-dire des régiments français dans famille de Rosen, par M. Ernest l.elir. Strasune armée où il y avait autant d'Allemands bourg, veuve Berger-Levraull, 1 805.) Jean que de Français. fie Rosen fut tué à la bataille de Relbel en
5 Reinhold Rosen élail l'aine des trois 1600.
Aoûti64/j. al tacher l'un et l'autre dans les interestz de la France, et dans tous les sentimens de la Reyne, qu'ils s'y missent entièrement, et sans aucune reserve, soit pour la paix, soit pour la guerre et pour servir partout où Sa Majesté leur commandèrent , il n'y auroit pas de mal de la luv promettre. Je vous remetz la conduite de cette petite affaire, aussy bien que celle de Rosen1, qui est colonel de cinq compagnies de dragons, et qui demande moyen de les remettre en bon estât, et mesme une augmentation de trois compagnies ; vous verrez si, sur le fonds de deux mille pistoles qu'en envoyé au gênerai major, il se pourroit faire quelque chose pour celluy-cy du consentement de l'autre. On remet le tout à ce que vous trouverez le plus à propos, que vous luy fairez, s'il vous plaist, sçavoir.
Nous avons nouvelles que M. le prince d'Orange a passé le canal de Sint2 où il a pris trois ou quatre petits fortz et fait un pont où son armée a passé. Il menace le Sas de Gand. Piccolomini est accouru pour s'y opposer. Nous sçaurons bientost ce qui en sera. Croyez, etc.
Manusc. de la Bibliolh. Mazarine, n° 1719 , tome II , f° 37 recto. — Copie du temps.
A M. LE DUC D'ENGHIEN
[ Paris,] h août 166/1.
Monsieur ,
Pendant que vous nous préparez des nouvelles du costé de Brisach,
que nous présumons nous devoir estre fort agréables, et que nous
1 II semble qu'il doit être ici question du ce second passage, Jean de Rosen, pour
troisième frère de Rosen, qui, dans la no- lequel son frère demandait un régiment de
lice citée plus haut, p. 2 3, note G, est indiqué cavalerie, et qui commandait déjà plusieurs
comme commandant un régiment de dra- compagnies de dragons, gons. Il se présente toutefois une grave diffi- s Je n'ai pu trouver aucun canal de ce
culte, c'est que, d'après cette même notice nom, et je suppose que le copiste a altéré
(p. i4), Waldemar de Rosen aurait été as- le mot. Le Sas de Gand, but de l'expédition,
sassiné à Bade (Suisse) en i643. Il faut est situé près de l'embouchure du canal de
admettre ou qu'il y a erreur de date dans Gand. Je pense qu'il faudrait lire : le canal
la notice, ou que Mazarin, dont la phrase de Gand. Le nom de cette ville était peut-
n'est pas très-claire, a voulu désigner dans être écrit Gant.
attendons avec impatience, il est juste que je vous fasse part de celles \oùi i6û<i. que nous avons icy, qui portent que M. le prince d'Orange, se prévalant de l'esloignement d'une partie des troupes du comte d'Isembourg qui estoient allez au secours prétendu de Gravelines, aprez avoir passé le canal de Sint1, où il a pris trois ou quatre petits forts, se préparait pour assiéger le Sas de Gand [siPiccolomini2], qui est accouru, n'arrive assez à temps pour l'en ernpescher. Nous sçaurons la semaine prochaine ce qui en doit estre.
M. le prince Thomas, aprez avoir donné le change aux Espagnols, qui s'estoient imaginez qu'il s'attachoit à Brème3, comme il en avoit fait le semblant, est allé attacquer Aronne4, qui est une petite place accompagnée d'un bon chasteau , sur l'entrée du canal qui porte à la ville de Milan la pluspart de ses commoditez.
Pour M. de Lorraine, il agit tousjours à son accoustumée, c'est-àdire il ne conclud ny ne rompt avec nous, bien qu'il se soit avancé jusques à nous pour venir au secours de Gravelines ; mais grâces à Dieu, il n'a rien trouvé à faire de ce costé là, et nous luy avons espargné, par la prise de cette place, le chemin qui luy restoit à faire. J'escris sur ce sujet un article de chilfre à M. le mareschal de Turenne, qu'il vous communicquera.
Manuser. de la Bibliotb. Mazarine, n° 1719. tome IV, f° 206 recto. — Copie du temps