‹ Lettres du Cardinal Mazarin pendant son ministáereChapitre 79 sur 146 · AU MARQUIS DE FONTE\AY · texte numérisé non relu

AU MARQUIS DE FONTE\AY

[Paris,] 21 décembre 1667.

(extrait. )

Avant qu'entrer en discours d'aucune affaire, je vous diray que la

1 Voyez, sur la dévastation de la Hesse par Mélander. général impérial, p. 568, texte et note.

santé du Roy va. Dieu mercy. de bien eu mieux, et on espère que Décembre Sa Majesté sera dans peu de jouis en estât d'aller elle-inesme à l'église Nostre-Dame rendre grâces à Dieu de sa guerison; mais nous avons eu depuis une grande alarme en la personne de la Reyne. Sa Majesté lut attaquée le 1er du courant dune fiebvre assez violente1 , et qui, dans son commencement, donna beaucoup de subject de craindre, le pouls estant fort caché , ce qui tesmoignoit la malignité du mal , et cela estoit accompagné d'une douleur de reins, qui fit appréhender d'abord (jue Sa Majesté ne fust atteinte, pour la troisième fois, de la petite vérole, comme, en etfect, dans tout le cours de la maladie du Roy, on n'avoit peu l'obliger à aucune précaution , n'y lempescher de faire généralement tout ce qui pouvoit le plus tost luy faire reprendre ce mal , servant continuellement le Roy, en tout ce que ses moindres domestiques eussentpeu faire, et le baisant ou l'embrassant à tous momens: mais deux saignées et un peu d'abstinence ayant emporté en deux jours cette fiebvre sans qu'il en reste rien, on a recognu que le mal n'a procédé que de ce que Sa Majesté a souffert pour celuy du Roy, l'affliction, qui n'avoit pas paru au dehors, ayant faict ce desordre au dedans: à quoy on peut adjouster encore une extraordinaire lassitude pour avoir souvent passé des nuits entières sans fermer l'œil. H y a desjà neuf ou dix jours que Sa Majesté en est tout à faict quitte, et nous avons grande occasion de louer Dieu et de nous resjouyr d'estre sortis si heureusement de tant de mauvaises influences qui ont attaqué, en moins de trois mois, successivement trois testes2 qui nous sont si précieuses, et dont la conservation est si nécessaire pour le bien et la félicité de cet Estât.

Vous aurez veu, par le long mémoire du Roy 3, tous les sentimens que 1 on a icy sur l'affaire de Naples et sur la conduite qu'on y doit tenir. Je n'ay rien maintenant à y adjouster, si ce n'est qu'en cas que l'on fasse quelque traité avec les Napolitains, par lequel ils ne de-

1 Voyez ci-dessus, p. 535, note 2. frère et sa mère. Voy. le Journal d'Olivier

1 Le frère du roi. Philippe de France. d'Ormesson, t. I, p. 396. duc d'Anjou, était tombé malade avant son ' Voyez ci-dessus, p. 52& et 525, note.

Décembre meurent pas subjects du Roy, il ne faut pas oublier de mettre dans ,t,i7' les conditions que jamais ils ne pourront prendre autre protection que celle de Sa Majesté, et ne pourront faire aucune alliance, tant pour la cause commune que pour quelque autre subject que ce soit, sans la permission ou le consentement exprez de sadicte Majesté , et surtout que le commerce sera défendu dans tout le royaume de Naples à tous ceux qui seront unis ou qui favoriseront les ennemis de cette couronne. ,

Je vous diray confidemment une raison particulière, outre l'advantage gênerai, qui nous oblige à désirer ces deux clauses : c'est pour tenir plus en bride les Hollandois, en cas qu'ilz conclussent leur accommodement sans la France et pour empescher qu'aprez avoir faict le premier pas, ilz n'en lissent un second, d'assister nos ennemis d'hommes ou de vaisseaux contre nous, estant à croire que des gens intéressez feront grande considération sur cette interdiction de commerce qui les embarrasseroit extraordinairement dans la navigation de la mer Mediteranée , laquelle est de grande importance à leur Estât. La prudence veut que, puisque les mouvemens de fidélité, d'affection et de gratitude ont si peu de pouvoir sur ces esprits-là1, on cherche d'autres biais de les tenir en devoir, et à peine en trouvera-t-on de plus propres que ceux de l'interest et de la crainte.

Le courrier de M. le duc de Guise est arrivé icy, il y a trois jours. Nous avons appris par luy comme ledict sieur duc avoit heureusement abordé Naples2, malgré la tempeste et tous les autres obstacles que les

' Les Hollandais, malgré les efforts de Mazarin et de Servien, avaient négocié" un traité particulier avec l'Espagne. (Voyez l'introduction en tête de ce volume.)

! Le duc de Guise arriva à Naples le i5 novembre 16/17. ^n trouve, dans les dépêches de Fontenay-Mareuil (Archives des Affaires étrangères, Rome, t. GIII,f° 266), la copie d'une lettre qu'il adressait, le 1 6 novembre, aux plénipotentiaires français à Munster, et dans laquelle il leur donnait des détails sur le départ du duc de Guise :

ffl'ar la lettre du 9 de ce mois, vous aurez veu comme le peuple de Naples , ayant esprouvé qu'il ne se pouvoit fier en aucun de la noblesse, avoit envoyé prier M. de Guise d'y aller pour les commander. Depuis cela nous avons esté assez empeschez comment le faire passer; carie costé de la terre estant fermé par quelques-uns de la noblesse qui sont à Capoue, et celuy de mer par l'armée navale d'Espagne, il n'y avoit, à dire le vray, autre moyen asseuré que celuy d'attendre l'armée navale du Roy;

Espagnolz avoient mis à son passage, et avec quelles acclamations et Décembre quelle joye il avoit esté receu du peuple. l(iZ'7"

J'ay veu aussy, par la lettre du sieur Lorenzo Tonti, les projects qu'il avoit faits pour les premières fonctions de son generalat, qui estoient d'aller nettoyer les environs de Naples, afin que la ville ne pust estre incommodée par terre pour les vivres, comme nous espérons que nostre armée navale luy redonnera toute liberté de les avoir par la mer.

J ay veu aussy la copie de la lettre que vous avez escrite au peuple, pour installer en charge ledict sieur duc. Ce que vous comptez pour un très-grand advantage pour le Roy, parce, dites-vous, que ledict sieur duc n'aura rien à Naples qu'il ne tienne de Sa Majesté. Mais je vous advoue que j'aurois plustost souhaité que M. de Guise eust eu d'autres obligations au Roy que celle-là, et que le nom de Sa Majesté n'eust point paru en cette installation. Ma raison est que, s'il arrivoil jamais quelque inconvénient dans sa conduite, ou que les peuples fissent quelque révolution contre luy, il seroit bien à craindre, comme on a desjà escrit d'autres lois, que, croyant d'avoir offensé le Roy, qui le leur a donné pour les commander, ils ne se fiassent plus à nous, et tenant les choses pour irréconciliables, ne tournassent d'abord toutes leurs pensées à s'accommoder avec l'Espagne. Je vous dis le mal qu'il faut appréhender, afin qu'autant qu'il dépendra de vostre industrie et de vostre crédit, vous songiez par advance aux remèdes de

mais parce que nous sçavions bien quelle ne pouvoit pas venir sy tost, à cause que voyant qu'on ne la demandoit point, elle s'en estoit retournée à Toulon , et que tous les retardemens pouvoient estre fort dangereux en cette occasion , niondict sieur de (Juise s'est enfin résolu daller dans des felouques qu'on luy a envoyées, qui sont renforcées et certainement les meilleures de la mer. les Espagnols n'en ayant peu prendre aucune de toutes celles qui ont apporté des gens qui le venoient trouver, mais qui pourtant ne sont que des felouques.

rr II s'embarqua mercredy au soir et doit estre arrivé samedy au matin, dont vous pouvez penser que nous attendons les nouvelles avec grande impatience. Cependant ceux de la ville tesmoignent tousjours la mesme resolution , que vous aurez veu par leurs déclarations, et ils y seront, à mon advis, d'autant plus confirmez que M. de Guise sera suivi d'un de ceux qui avoient esté envoyez à l'armée navale, lequel passa avant-hyer icy, et asseure qu'elle devoit partir au premier beau tems. »

Décenibr»

le prévenir, c'est-à-dire d'assister en sorte M. de Guise de vos conseils qu'il ne puisse arriver aucun inconvénient, ou en cas que le peuple, ou par sa légèreté, ou autrement, ne voulust pas, avec le tenis , se servir de luy, et que la suite ne respondist pas aux applaudissemens de la réception, cela ne nuisist [point] au gros des affaires.

J'ay leu des advis que vous m'avez adressez de la personne qui estoit soubz l'ambassadeur d'Espagne, (pie le sieur Bartolome Virgilii prétend avoir gagnée. Le premier jugement que j'en fais est que ce doit estre un compilateur des nouvelles que l'on débite dans l'antichambre de cet ambassadeur, qu'il nous veut faire valoir, comme s'il estoit dans son secret, afïin d'attrapper une somme d'argent par mois^ et je me fonde sur ce que, dans le premier papier qu'il vous a donné, il y a des advis que je suis asseuré qu'ilz sont faux. Neantmoins il faudra voir comme il continue; car si, en effect, il estoit dans le secret et qu'il nous servist fidellement, il ne faudroit pas luy plaindre ny la somme que vous luy avez promise, ny une plus grande et d'autres rescompenses. On ne sera pas longtems à vérifier ce qu'on s'en peut promettre.

Nous attendons de sçavoir ce qui se sera passé à l'arrivée de uostre armée navale à Naples1 et quelle face auront prise les affaires

1 La Hotte française, sous les ordres du duc de Richelieu, était arrivée, le 19 décembre, en vue de Naples, comme le prouve la dépêche suivante envoyée aux plénipotentiaires par Fontenay-Mareuil , le 28 décembre : ff Enfin, l'armée navale arriva à la vue de Naples le 19 de ce mois, et ce qui est déplus considérable, sans que les ennemis eussent aucun avis; car, s'estant levé un vent frais le lendemain de son parlement de Porto -Longone, qui* rendit la mer fort grosse, elle eut moyen de prévenir toutes les felouques que les Espagnols avoient

mises en garde en divers endroits pour les tenir avertis de tout ce qu'elle feroit. L'ambassadeur d'Espagne avoit bien depesché quelques courriers pour lui donner la nouvelle de son passage; mais, comme, par la prise que les nostres ont faite d'ischia. il leur a fallu faire un grand détour pour n y passer pas, ils ne purent non plus y arriver assez à temps.

(fNostre armée ** trouva que celle d'Espagne , afin de pouvoir plus aysement subsister, se tenoit séparée à Gaëte. à Naples et a Castellamare, de sorte que ne s'estant

* Il y a que dans la copie.

** Armée navale.

avant que faire partir d'icy divers bons officiers d'artillerie et d'autres Décembre que l'on croit pouvoir servir utilement en cette occurrence, quoyqu'on l6''7'

peu rejoindre que* tout le jour que la nostre arriva , ni le lendemain , il ne s'estoit aussy passéjusque-là aucune chose, sinon que quelques-uns des nostres estoient allez à Naples el \ avoient esté receus avec une joie incroyable.

fUn marchand de vin de Suriente**, proche de Naples. vient présentement d'arriver, qui dit estre parti mardy au soir et avoir veu comme une escadre de notre armée, estant allée à CasteUamare, il y a aujourd'hui huict jours, pour prendre trois vaisseaux de guerre et une charge de bled qui y estoient, les Espagnols voyant bien qu'ils ne les pourraient pas deffendre, aprez avoir faict descendre tous les hommes qui estoient dessus, y avoient mis le feu; qu'ensuite de cela les ennemis s'estant rassemblez, ils avoient combattu tout le dimanche, et qu'enfin la nuit el un mauvais terns ayant séparé les deux armées, les Espagnols avoient encore perdu quatre vaisseaux dans le combat et quatre qu'on nesçavoit ce quïls estoient devenus ; mais , comme je n'ay point eu de lettres, il en faut attendre la confirmation.

irCe que je vous puis dire de plus certain est que, bien que nostre armée ne soit composée que de vingt-six vaisseaux de guerre, les trois de Portugal n'estant pas encore arrivez de Ligourne***, où ils estoient allez pour se raccommoder, et qu'il n'y a\ l aucunes galères, ils sont neantmoins si bien armez el si bien pourveus de toutes choses, qu'ils ne feront aucune difficulté de chercher

* 11 faudrait de.

Sorrente.

"** Livourne.

celle des ennemis et de la combattre en quelque lieu qu'elle soit.

»r Or comme il y a grande apparence que, par l'arrivée [de l'armée navale], les peuples de Naples se confirment tout à fait dans la resolution de se mettre en liberté et de chasser les Espagnols, el qu'il est certain que les lettres que le Roy leur escrit , et le pouvoir qu'il m'a envoyé, confirment la protection que je leur ay promise au nom de Sa Majesté, et sur l'espérance de laquelle ces peuples se sont portez à tout faire, j'ai creu devoir vous le représenter, afin que. [dans] le traité, [en cas que] les Espagnols soient assez sages pour le vouloir faire, ces pauvres gens-là, qui se montrent maintenant si affectionnez à la France qu'il semble que. si le Ko y n'a point ce royaume, c'est qu'il ne l'aura pas voulu , ne demeurent pas et ne soient pas moins considérez que les Portugais , estant certain que la France en tirera à l'avenir beaucoup plus d'avantage, et le roi d'Espagne plus de préjudice que du Portugal, et que vous devez aussy vous asseurer que , si les affaires de Naples vont bien el qu'ils soient assistez comme il faut, la Sicile suivra son exemple et chassera tout-à-fait les Espagnols. Toutes les lettres qui en viennent disent qu'ils n'attendent que cela pour le faire, ne se payant desjà plus d'imposition dans toute l'estendue de l'isle, ni à Messine mesme, et le cardinal Trivulce, qui, depuis la mort de Eoz Vêlez, en a esté faitvice-roi, estant à Païenne sans aucune autorité, i ( Archives des Affaires étrangères; Rome, t. GUI, f 33a-333.)

Décembre ne doute point que l'armée navale en aura desjà peu fournir nombre ,667- suffisant.

Je vous prie de vous bien souvenir de ce que porte le dernier mémoire du Roy qu'il ne faut point faire aux Napolitains des promesses générales en termes négatifs qu'on ne prendra jamais rien d'eux. Il ne peut qu'estre utile de garder tousjours un moyen de profiter, sans contrevenir à sa parole, et les choses en sont venues à de telles extremitez entre ce peuple-là et les Espagnolz, que ce ne sera pas la prétention de nous donner plus ou moins qui les disposera de prendre les resolutions que nous pouvons souhaitter. H vaut bien mieux user tousjours de termes affirmatifs, protestant que nostre principal but est de conserver et deffendre la liberté des peuples.

Vous vous souviendrez aussy, sur l'establissement de la forme du gouvernement, que ce que l'on desireroit icy en premier lieu, seroit qu'ilz eussent un roy particulier, pourveu que ce fust promptement et aux conditions marquées dans le mémoire; mais que plustost que de demeurer en republique, puisqu'elle ne sçauroit estre de durée, on aimeroit mieux qu'ilz se donnassent au Roy mesme.

Il y a une raison bien forte pour les porter à prendre cette resolution, que vous pourrez leur faire représenter, selon que les conjonctures donneront lieu de la faire valoir, c'est que, si ces peuples-là demeurent en republique, nous nesçaurions, par le traité de paix qui peut estre maintenant conclu d'heure à autre, reserver la facilité de les pouvoir assister, sans que tous les princes généralement se missent contre nous, et condamnassent nostre prétention, comme si nostre pensée estoit d'immortaliser la guerre dans la chrestienté, au lieu que se donnant au Roy, cette difficulté cesseroit d'abord; car ils se trouveraient compris dans la paix par la maxime, à laquelle les Espagnolz ont desjà donné les mains, qu'il ne se restituera rien, départ ni d'autre, de toutes les conquestes qu'auront faictes les couronnes l'une sur l'autre dans cette guerre; mais que toutes choses doivent demeurer au mesme estât où elles se trouveront le jour de la délivrance de la ratification du traité.

Je ne veux pas vous celer qu'on nous asseure de INaples que les Décembre peuples n'avoient d'abord songé qu'à se faire un roy, si la pensée de l6'7' former une republique ne leur eust esté suggérée et apportée de Rome par quelques personnes attachées à M. de Guise, qui, ne croyant pas qu'il pust aspirer à la royauté, se sont mis en l'esprit l'exemple du prince d'Orange en Hollande l. J'ay faict une bonne réprimande à Renaudot-, qui, sans ordre ny permission, a imprimé, sur des mémoires que luy a donnez le secrétaire de M. de Guise, les lettres que le peuple de Naples vous avoit escrites, et celles-là mesmes que vous luy avez escrites, où vous les traitez de republique. Gela nous engage pour plus avant que je ne voudrois l'estre, à moins de voir un peu plus clair dans le train que prendra cette affaire. On a remarqué aussy que vous les appelez Altezza Serenissima, comme si c'estoit d'un homme seul, quoyque le titre des republiques, que vous leur voulez bailler, soit Vostra Serenila, et on s'est extrêmement moqué de la subscriplion de la republique : Vostre Ires-humble servante, et on tire de là de mauvaises conséquences de leur capacité. Il faut, en toutes façons, empescher que les personnes qu'ilz veulent envoyer à la cour n'ayent autre titre que de députez. Vous voyez bien en quel embarras nous tomberions si, ayant qualité d'ambassadeurs d'une republique non encore establie, ilz pretendoient les mesmes trailtemens que pourroit faire celle de Venise.

Il est venu, depuis peu, en cette cour un prince sicilien qui se dit beau-frere du premier consul de Païenne, qui a la principale conduitte du gouvernement de cette ville. Sa charge, à ce qu'il rapporte, est de descouvrir en quels sentimens est la France à l'esgard de la

' On sait quela république des Provinces- rive'e le -ih octobre i653. Outre la Ga-

Unies avait alors un chef militaire ou Sta- zetle, it a laissé plusieurs ouvrages, entre

thouder, qui était choisi parmi les princes autres La vie et la mort de Henri de Bour-

d'Orange de la maison de Nassau. bon, prince de Condé (i6ây), la vie et la

Théophraste Henaudot, né à Loudun mort du maréchal de Gassion (i6ûj), la

en i584, reçu docteur en médecine à Mont- Vie de Michel Mazarin, cardinal de Sainte-

pellier, en 1006, fonda la Gazelle de France Cécile (1668). en 1 63 1 , qu'il continua jusqu'à sa mort ar-

M*2ARIN. 11

F)écem!,re Sicile, disant qu'il y a longtems que ces peuples-là auroient recouru à la protection et assistance de Leurs Majestez, s'ils avoient peu s'asseurer qu'on n'eust plus icy de souvenir ny de ressentiment de ce que leurs ancestres firent autrefois contre la nation françoise aux Vespres Siciliennes1. Comme il est venu sans lettres et seulement pour sçavoir si, s'adressant au Roy, ils pourroient estre receus , on n'a pas jugé à propos de luy mettre en main l'abolition qu'il demandoit de cette action-là. On luy a seulement donné un escrit dont vous trouverez la copie cy-jointe avec celuy qu'il nous a baillé.

L'abbé de la Feuillade 2 est arrivé; il m'a fait de grands complimens de la part de M. de Guise , et m'a dict qu'il l'avoit chargé de m'asseurer qu'il feroit tousjours aveuglement et sans reserve tout ce qui luy seroit ordonné par Sa Majesté, ou que ses ministres luy feroient cognoistre estre de son service et de son intention ; il est vray qu'il a adjousté qu'il ne croyoit pas que la personne de M. l'abbé de Saint- Nicolas, qu'il avoit appris avoir eu ordre d'aller à Naples, luy deust estre tort agréable, n'ayant pas remarqué, dans ce tems qu'il a séjourné à Rome, que ledict sieur duc eust aucune confiance en luy. Sur quoyjeseray bien ayse de sçavoir vostre advis, qui n'empeschera pas pourtant que les premières resolutions ne soient exécutées3, ledict abbé estant de telle probité el suffisance, qu'on doit croire qu'il s'acquittera tousjours bien de toutes les affaires dont il se meslera, et que ledict sieur duc aura à la fin autant de defterence pour luy que pour tout autre.

A la vérité nous avons bon besoin que nostre armée navale remporte quelque succez considérable ou fasse lascher le pied à celle des ennemys, pour se promettre que tout ira bien; car, du reste, il y a grand subject de trembler de voir que M. le duc de Guise ne soit con-

1 Ce massacre des Français par les Sici- Empire germanique en i(iG8; il mourut en liens avait eu lieu le jour de Pâques 1-282. 1697, à l'âge de quatre-vingt-huit ans.

2 Georges dAubusson, abbé de la Feuil- 3 On a vu ci-dessus , p. 528, qu'il avait lade, devint archevêque d'Embrun en 16/19, été question d'envoyer à Naples Henri Aret enlin évêque de Metz et prince du Saint- nauld. abbé de Saint-iNicolas.

seillé dans une affaire si importante et si espineuse que par les sieurs Décembr. de Modene et de Gerisantes1. ,6/,>

M. le premier Président me dicl hyer au matin qu'il avoit veu un advis de iNaples qui portoit que ledit Cerisantes cabaloit desja pour avoir soubz M. de Guise la mesme charge que Gennaro2. Si vous croyez que sa demeure puisse préjudiciel* aux affaires, vous pouvez vous servir de l'authorité pour le rappeler et prendre le prétexte qu'on le veut employer ailleurs. Certainement comme il s'est mis en teste d'estre là l'homme du Roy, ainsy queluy-mesme l'a escrit par deçà en tenues exprez,on doibt aprehender que l'impertinente jalousie de voir arriver M. l'abbé Saint-Nicolas, luy fasse faire quelque chose hors de propos et préjudiciable au service.

Mmode Guise a receu la procuration de M. son (ils, et je luy ay parlé pour luy faire envoyer quelque bonne somme d'argent , et je fera y aussy que le Roy payera une année de sa pension.

Il sera bon, il me semble, de faire publier parmy le peuple, que la sortie dernière de nostre armée navale couste au Roy plus de cinq cens mille escus, et que, si nous eussions voulu préférer d'autres entreprises à celle d'assister ledict peuple, nous n'y aurions trouvé aucun obstacle.

Quand vous dictes, par vostre dernière depesche, que le peuple,

1 Voyez, sur Gerisantes, ci-dessus , p. 535, texte et note i. Comp. les Mémoires d'Anbry du Maurier, t. II, p. 3a5 et suiv. de l'édition de Londres, 1754 : cEn ce temps-là, dit Aubry du Maurier (p. 334), la révolte de Naples étant arrivée, il (Cerisantes) se jeta dans la place avec M. de Guise, auprès duquel il voulut passer pour ambassadeur de France et complotoil avec Gennaro Anèse pour estre mestre de camp général des troupes de Naples, sans le sçu de M. de Guise, qui lui rabattit son orgueil sur ces deux articles-là. Enfin, le jour de l'attaque des postes des Espagnols, il reçut une

inousquetadedans un talon , dont il mourut. » " L'armurier Gennaro Anèse avait été proclamé, le 22 octobre 16/17, généralissime du peuple de Naples. H était gouverneur de la Tour des Carmes, dont il avait fait une forteresse. Ce fut là que Gennaro Anèse reçut le duc de Guise à son arrivée à Naples el lui donna une hospitalité dont le duc fait un étrange tableau dans ses Mémoires ( édit. Michaud et Poujoulat .

p. 53-54). On y trouve aussi un portrait peu flatté de Gennaro: «C'éloit un petit homme de fort méchante taille, fort noir, les yeux enfoncés àan$ la tête, etc.-

Décembre estant une fois délivré de l'armée des ennemis par l'arrivée de la lti/'7' nostre, et par conséquent ayant la mer libre, n'aura pas grande .difficulté à chasser les Espagnolz du royaume, je ne croy pas que la chose soit si aisée, comme vous tesmoignez de le croire, au moins pour le tems, et que l'on ne pourra pas dire d'avoir chassé les Espagnolz, tant que la noblesse tiendra leur parti et combattra pour eux. Outre que divers postes que les Espagnolz et la noblesse tiennent sur les deux mers, leur donneront toute commodité d'introduire des troupes dans ledict royaume et de faire durer longtems la guerre, auquel cas il est certain que, la guerre continuant dans ledict royaume pendant qu'elle seroit cessée partout ailleurs par la conclusion de la paix générale, et Sa Majesté se trouvant les mains liées par le traité, parce qu'elle ne pourroit, sans y contrevenir, assister ce peuple, il faudroit bien qu'il succombast nécessairement.

Et de là s'en suit que le principal point, quelque resolution que le peuple prenne, c'est celuy de s'accommoder avec la noblesse, parce que cela estant, quand mesme il ne voudroit pas ny eslire un roy particulier, ny se donner à Sa Majesté, on pourroit encore espérer, avec l'application qu'on y apporteroit, de donnerplus promptement quelque force à la republique.

Bien qu'à vous dire le vray, je persiste tousjours dans ma première opinion que, pendant ce tems qu'il faudroit nécessairement employer à adjuster une infinité de choses pour un ouvrage si grand et si plein de difficultez par la diversité des interestz des personnes qui devroient composer ladicte republique , les Espagnolz auraient grande commodité d'enempescher l'efléct, faisant naistre des divisions et jetant mesme des troupes dans le royaume, pour soustenir quelques-uns de la noblesse, dont il ne faut pas doubter qu'il n'y en eust bon nombre qui ne laisseroient pas de s'obstinera les servir, encore que le reste de ce paity-là se fust accommodé avec le peuple.

Et on ne pourra pas nous dire que l'on puisse faire cesser cette juste crainte, si le Roy s'oblige à assister en tout tems cette republique, en se reservant la faculté de le pouvoir faire parla conclusion

de la paix, parce que, comme j'ay desjà touché cy-dessus, quand Sa Décembre Majesté feroit cette déclaration aux Espagnols et voudroit se tenir l6't7 ferme à prétendre ladicte faculté , il est certain que cette seule prétention, non- seulement empescheroit la conclusion de la paix, au grand dommage de la chrestienté, mais qu'elle feroit que tous les princes, qui sont présentement en guerre et sont en toutes façons résolus d'en sortir, tant ennemys qu'alliez de cette couronne, et mesme ceux qui sont neutres, tourneroient leurs armes contre la France, comme la seule cause des troubles qui continueroient à ruiner la chrestienté, et, en ce cas, le Roy ayant tout le monde sur les bras, bien loing de songer à assister la republique, seroit obligé de songer à sa propre deifence ' .

J'ay veu ce que vous marquez, par vostre depésche du 25 du passé, des dispositions que vous aviez desjà commencé à jetter, avec le docteur Patty, pour faire que ces peuples-là nous assistassent de nombre de troupes pour faire, la campagne prochaine, la guerre dans le duché de Milan. Mais je croy vous devoir dire là dessus qu'il leur sera plus facile, et plus utile pour nous, de nous assister de quelque bonne somme d'argent, en considération des despenses que nous avons desjà faictes, et que nous ferons à l'advenir pour l'entretenement de nostre armée navale, et pour faire puissamment la guerre dans ledict duché.

La raison est que la soldatesque napolitaine, levée de nouveau, ne rend pas grand service et déserte, de sorte qu'en nous donnant six mille hommes, comme vous dictes, il sembleroit qu'ilz nous auroient envoyé un grand secours, et, en efFect, ce ne seroit rien; mais, avec de l'argent, nous pourrions faire des levées et l'employer en d'autres choses bien plus utiles pour nous, et dont eux relireroient aussy de très-grands advantages. Il ne faudra point perdre de tems à cela dez que l'on verra que la conjoncture sera favorable, et que ces peuples auront recognu, comme ils auront bientost occasion de le faire, que

1 On a déjà fait remarquer ci-dessus, sible, et craignait que le protectorat de la p. 629, note 1, que Mazarin songeait se- république de Naples , accepté par la France, rieusement à faire la paix le plus tôt pos- ne fût un obstacle à la conclusion du traité.

Décembre leur bien et leur seureté dépend purement des assistances que nous «6*7. jeur donnerons.

Au reste, je \ous envoyé cy-jointe la copie dune lettre que m'a escrite le marquis Ferrazzano, lequel ayant eu occasion d'entretenir le prince Thomas à Turin, luy a déclaré avoir esté député par plusieurs des principaux de la noblesse de Naples, pour venir en cette cour, pensant prévenir ce peuple et engager la protection de Leurs Majestez en faveur de ladicte noblesse; mais qu'ayan! appris, par les chemins, le départ de l'armée navale pour Naples et la résolution qu'on avoit prise icy d'assister le peuple, il n'avoit pas jugé à propos de continuer son voyage. Ledict sieur prince Thomas m'escrit qu'il avoit fort pressé ledict marquis sur le besoin qu'il y avoit de terminer les affaires de ce pays-là de façon ou d'autre, soit en formant une republique ou en eslisant un roy; mais qu'il n'avoit pu tirer de luy de resolution là-dessus; que, neantmoins, jeluy avois ] bienfaict comprendre qu'il estoit absolument nécessaire que nous assistassions le peuple pour chasser les Espagnolz, en sorte que ledict marquis avoit promis que la noblesse favoriseroit soubz main les armes de Sa Majesté, pour profiter des conjonctures que le tems pourroit faire naistre, adjoustant que, si ledict sieur prince Thomas se l'ust advancé dans l'Abruzze avec un corps de troupes considérable, ilz luy auroient laissé prendre Pescaire2, où nous nous pourrions fortiffier; ce que le peuple ne nous a point offert jusqu'à cette heure, quoyque, pour la seureté des secours et des personnes qu'on envoyé d'icy au royaume de Naples il soit assez nécessaire que nous ayons quelque place forte, et particulièrement du costé de la mer.

Ledict sieur marquis s'est résolu à s'en retourner tout court trouver ceux de son party avec promesse d'envoyer quelqu'un de leur part à Lorette, pour traitter plus amplement.

C'est, en substance, ce que me mande ledict sieur prince Thomas,

1 11 faillirait : // lui avoit bien faict corn- de Naples dans l'Abruzze Citérieure , située prendre. à l'embouchure de la rivière de Pescara dans

" Pescaire ou Pescara , ville du royaume l'Adriatique.

DU CARDINAL MAZAR1N. 567

dont j'apprends anssy qu'il à donné part à M. le comte Grimaldi ', Décembre par qui vous pourrez encore mieux sçavoir toutes les particularitez ,6'7 de cette affaire, et y faire ensemble les réflexions que la proximité des lieux et les advis, que vous avez, plus frequens et, plus certains que nous , de ce qui se passe en ce pays-là, vous donneront subject de faire ii l'advantagedu service de Sa Majesté; car on ne doubte pas que l'inimitié qui règne entre la noblesse et le peuple ne soit cause que celle-ry demeure unie avec les Espagnolz; mais il se faut conduire avec grande dextérité, quand on voudra mesnager cette reconciliation, et sça voitbien prendre la conjoncture pour pouvoir faire entendre au peuple qu'à la vérité la France ne l'abandonnera jamais, mais aussy que la guerre ne finira point tant que la noblesse tiendra pour les Espagnolz, et que, partant, il seroit bon de ne la pas mettre au desespoir, ny faire d'hostilitez contre elle, sinon en tant qu'elle seroit jointe à ce party-là. D'autre costé, l'on pourroit représenter à la noblesse que ce n'est pas contre elle que la France donne protection au peuple; mais contre les Espagnolz, avec lesquels estant unie, il ne se peut faire qu'elle ne courre la mesme fortune qu'eux, et que son mieux, par conséquent, seroit de seconder2 avec le peuple, pour ayder, de son costé, à chasser les Espagnolz, ou tout au moins se tenir à l'escart, à regarder sans péril le coins des affaires, n'ayant point de doubte qu'en tous cas aprez la repulsion3 des Espagnolz, il ne fust aisé , par l'entremise de Leurs Majestez qui s'y employeroient de bonne sorte, de faire cet accommodement avec satisfaction réciproque.

' Le déchiffrement porte bien comte Gri~ 2 Tel est le texte, qui présente un sens

matai. Il faudrait lire probablement cardinal assez clair; mais it semble qu'il faudrait

Grimaldi. En général le déchiffrement de seconder le peuple ou s'unir avec le peuple.

cette dépêche a été lait avec moins de soin ' L'action de repousser.de chasser, l'ex-

que celui des précédentes, et exige de nom- pulsion, breuses rectifications.

Décembre 16Û7.

CCXXXVI1.

Archives des Affaires étrangères (France), tome XXII, P 66i-463. — Copie du temps.

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