‹ Lettres du Cardinal Mazarin pendant son ministáereChapitre 80 sur 146 · A M. DE LA COURT · texte numérisé non relu

A M. DE LA COURT

[ Paris,] 27 décembre 16/17.

J ay receu vostre lettre du 16 de ce mois, par laquelle, ayant appris avec quelle chaleur M. le comte Oxenstiern vous avoit parlé, à son retour de Minden, de la rupture de la France contre Bavière, j'ay esté ravy de pouvoir, en mesme tems, vous donner la nouvelle que c'est une chose faicte, et que, dez que M. le mareschal de Turenne a eu des lettres de MM. les plénipotentiaires, qui luy tesmoignoient que MM. les ministres de Suéde souhaitoient cette déclaration sans plus de deslay, il a commencé les hostilitez, donné ordre à toutes nos garnisons d'agir, envoyé des partis à la guerre contre les Bavarois, dont on a pris le commissaire gênerai des vivres, et envoyé un trompette en mesme tems au duc de Bavière pour luy déclarer que la France ne pouvoit tenir que pour ennemis tous ceux qui le sont de la couronne de Suéde. On avoit aussy, quelques jours auparavant, chassé d'icy un certain agent, à qui il escrivoit parfois de ses affaires depuis le départ du comte de Gorensfelt2 et du docteur Krebs.

Mais par le mesme courrier que M. le mareschal de Turenne nous donne la nouvelle de la rupture , il faict sçavoir aussy que les armées impériale et bavaroise, retournant de Hesse, l'obligeoient, pour la seureté de ses troupes, à repasser deçà le Rhin et nous demander des quartiers en Lorraine et dans la France mesme.

Vous pourrez juger de l'embarras où nous nous trouvons d'avoir à loger sur nos propres Estats une armée à qui des provinces entières ne suffisent pas , et quel desplaisir nous pouvons avoir de nous voir forcez d'abandonner de bons quartiers, qui ne nous coustoient rien, pour venir

' Voyez ci-dessus, p. 53a, note 2. — * Probablement Groensfeld, voy. p. 543.

DU CARDINAL MAZARIN. 56<t

manger la France et un pays qui nous doit demeurer par la paix, avec Décembre des despenses excessives, dont nous n'avons pas besoin en ce temps-cy. lG''7"

\eantmoins nous supporterons tout cela payement, pourveu que nos alliez soient conlens de nous et qu'ils demeurent d'accord qu'il ne se peut rien adjouster à la franchise de nostre procéder, qui va jusques à nous faire des préjudices tres-importans avec cognoissance de cause (car il n'arrive rien que nous n'eussions preveu), seulement pour satisfaire nosdicts alliez et leur oster de l'esprit quelques soupçons conceus injustement par la malice de nos ennemis communs.

Ces messieurs toucheront maintenant au doigt, si tout" ce que nous leur avions représenté des inconveniens qui dévoient suivre nostre rupture estoient des choses imaginaires : nous exposons toutes nos places avancées, nous perdons de bons quartiers, où nous pouvions refaire nos troupes presque sans despense, et, ce qui est pis, nous donnons cette commodité-là aux ennemis.

Avec cela, je ne voudrois quasy pas respondre que Brun, qui est si grand artisan de fourbes et de suppositions, voyant que sa première tentative luy a sy bien reussy, ne se rebute pas pour ce que nous avons faict, et cherche encore à nous noircir et aigrir nos alliez contre nous.

Peul-estre aura-t-il l'impudence de vouloir attribuer la retraitte forcée de M. de Turenne deçà le Rhin à une suitte de nostre intelligence secrette avec Bavière. A la vérité la malice seroit si ridicule, qu'avec des ministres clair voy ans , comme MM. Oxenstiern et Salvius, il ne me semble pas qu'on doive employer une seule parole pour nous en parer. Ce seroit une bonne finesse à nous de 'quitter de bons quartiers et de [les j céder volontairement aux ennemis pour venir fouler et ruiner noz propres Estats ! II y auroit bien plus de raison de soupçonner cette intelligence, si on nous voyoit conserve)* lesdicts quartiers avec si peu de forces, puisque cela ne se pourroit sans en estre d'accord non-seulement avec le duc de Bavière, mais avec les impériaux aussy.

On ne croit pas qu il fust du service de la couronne de Suéde que

Décembre nostre armée se perdisl, ny que ses ministres le désirassent, et cepen-

,fi''7- dant, comme est-ce que le mareschal de Turenne, avec cinq mille

hommes, qu'il a présentement, peut-[il] tenir teste à une armée qui a

poussé si loing celle de Suéde, qui avoit des forces incomparablement

plus considérables?

H doit, ce me semble, bien suffire, et c'est de quoy vous devez asseurer positivement les ministres de Suéde de la part de Leurs Majestez, que M. le mareschal de Turenne sera tousjours prest à repasser [le Rhin] et exécuter tout ce qui sera concerté, dezque M. le gênerai W range! ira contre les impériaux, soit pour se joindre à luy, si la chose est tant soit peu pratticable, soit pour divertir les forces bavaroises et empescher qu'elles ne luy tombent sur les bras avec les autres; et enfin que ledict sieur Wrangel ne sçaura rien désirer dudict sieur mareschal d'humainement possible qu'il ne le fasse aussytost sans hésiter un moment, et je veux espérer que ces messieurs, que vous asseurerez souvent, n'en auront pas le moindre doubte, après avoir veu sur combien de considérations importantes nous avons passé, et que nous avons desjà tout sacrifié pour les guérir d'un simple soupçon.

Il estvrayque si, comme vous dictes, M. Wrangel attend à marcher que M. de Turenne agisse, je ne voys pas comment il le peut avec six mille hommes contre vingt-cinq mille, si on ne commence à les occuper d'ailleurs. Je vous prie dasseurer de bonne sorte M. le comte Oxenstiern de la continuation de mon service, et de luy dire que, sans faire aucune réflexion à tout ce qui peut nous arriver de préjudice de l'aigreur que Brun se vante de luy avoir donnée contre la France, en cas qu'elle fust véritable, je ne me consolerai jamais que, pendant que, par la bonté de la Reyne, j'y ay quelque crédit, nos ennemis ayent esté si adroicts, et nous si malheureux, de luy donner, et à sa maison, du mescontenteinent de cette couronne1, lorsqu'en effect (et de cela j'en prens Dieu à tesmoing), j'ay tousjours révéré M. le chancelier, son père, comme un oracle et comme le fondement de l'union des deux

Voyez ci-dessus, p. 5/i2 et 55o, texte et noies.

couronnes, que je l'ay admiré comme le plus parfaict modellc des Décembre grands minisires, el n'ay rien recherché avec plus de soin que de mériter son amitié el ses bonnes grâces. J'ay tousjours eu la mesme passion à l'esgard de M. son fds, et cognois fort bien que c'est une famille fertille en grands hommes, et c'est ce qui me donne d'autant plus d'espérance que la vérité, qui ne peut estre longtems cachée à des esprits si clairvoyans et si justes, trouvera bientost sa place, et qu'ils seront marris eux-mesmes d'avoir tant defferé aux rapports de nos ennemis communs, dont il ne peut rien partir que de suspect et à très-mauvaise (in.

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