A LA REINE CHRISTINE
[Paris], 29 décembre t G ^i 7 .
Madame, J'ay receu avec grand respect les deux lettres dont il a plu à Vostre
Décembre Majesté de m'honorer, l'une touchant quelque augmentation du sublh/'7 side, et l'autre sur la rupture de France avec le duc de Bavière.
Je me plaindray, Madame, avec raison de mon malheur de n'estre pas bien connu de Vostre Majesté, si elle a peu doubter qu'ayant, par l'infinie bonté de la Revue ma maistresse, la part que j'ay dans les conseils du Roy, on y ayt délibéré ou hésité seulement un moment à sçavoir si la France devoit rompre contre Bavière, après avoir veu rompre ledict duc contre la Suéde. Je la puis asseurer que, bien loin de mettre la chose en doubte ny en question , j'ay tousjours creu que la distinction que ce prince avoit faicte des deux couronnes estoit beaucoup plus injurieuse au Roy qu'à Vostre Majesté, puisqu'il tesmoignoit le croire capable de manquer à ses alliez, et qu'une offense qui attacque la foy de Leurs Majestez et la réputation des personnes qui ont l'honneur de les conseiller devoit estre vengée avec plus de sentiment que celle qu'il a faicte à Vostre Majesté par les armes.
A la vérité, ayant posé pour fondement infaillible la rupture de la France contre ledict duc, on examina quel tems seroit le plus propre à la déclarer pour en tirer plus de fruit et se garantir de tout préjudice, non moins pour l'interest de Vostre Majesté que pour celuy de cette couronne, et il fut jugé qu'il pouvoit estre fort à propos de dissimuler quelque tems pour faire un plus grand efl'ect, et que le mareschal de Turenne se trouvant dans le Luxembourg, sa déclaration faicte de si loing, ou mesme après s'estre approché, n'ayant pas encore des forces assez considérables pour luy faire aucun mal, ne serviroit qu'à donner toute commodité audicfc duc de s'emparer de nos places advancées et de nos quartiers de là le Rhin, pour y refaire ses troupes, et quoyque les motifs de ce petit retardement ne pussent estre plus pressans, comme Vostre Majesté, je m'asseure, le recognoistra, on remit d'icy entièrement la disposition de l'affaire à ce que MM. les plénipotentiaires d'Osnabrùck trouveroient bon de résoudre, après qu'on leur auroit représenté les inconveniens que nous avions subjecl d'appréhender, qui ne regardoient pas moins la Suéde que la France pour la liaison qu'il y a des interesls de l'une à l'autre.
DU CARDINAL MAZAR1N. 577
Les suites, Madame, ont bientost vérifié sy on parloit avec toute Décembre franchise de ce costé-cy, puisque les plénipotentiaires de Vostre Ma- ,6/i7jesté n'ont pas plus tost changé leur premier advis et tesmoigné désirer que cette couronne rompist et passast sur toutes les considérations qui leur avoient faict auparavant juger utile, pour les uns et pour les autres, quelque peu de deslay, que M. le mareschal de Turenne, qui avoit ordre de se conformer à tout ce qui luy seroit mandé de l'assemblée générale, a exécuté la chose au mesme instant dans une conjoncture et avec des circonstances, ainsy qu'elle verra par la lettre du Roy, qui relèvent de beaucoup la sincérité de nostre procéder et luy feront toucher au doigt que, quand il s'agit de contenter Vostre Majesté ou ceux qui ont l'honneur de la représenter, il n'y a rien qu'on ne sacrifie volontiers, ny préjudice, pour important qu'il soyt, que l'on n'encoure gaycment.
Quant à l'autre point, Madame, de l'augmentation du subside, Leurs Majestez souhaiteroient avec passion qu'il fust aussy bien en leur pouvoir de satisfaire que sur le précèdent; mais certes la disette d'argent est venue à un point, que tant s'en faut que l'on puisse accroistre aucune despense, pour utile et importante qu'elle soyt, que l'on est forcé de songer continuellement à tous les moyens d'en retrancher quantité d'absolument nécessaires, estant comme impossible de pouvoir fournir à tout et en tant d'endroits. Le sieur Ghanut aura l'honneur d'entretenir plus particulièrement Vostre Majesté sur cette matière, et de voir s'il y auroit quelque expédient par le moyen duquel on pourroit rencontrer la satisfaction de Vostre Majesté, qu'on souhaite tres-passionnement'. Ce pendant je me contenteray de l'asseurer que j'ay reconnu, en cette rencontre, qu'une des plus sensibles mortifications qui puisse arriver à la Reyne, ma maistresse, est de se voir priée par Vostre Majesté de quelque chose, sans avoir entre les mains les moyens de la satisfaire à l'instant.
Pour mon particulier, Madame, je supplie tres-humblement Vostre
1 Les expédients dont parle Mazarin cembre 164-7 , adressée à Chanut. (Voyez sont indiqués dans une dépêche du 20 dé- p. 55i.)
HAZARUI. U. 78
Décembre Majesté de croire que, joignant à la singulière vénération que j'ay llV47 pour sa personne royale et pour les grandes qualitez qu'elle possède , tant d'autres respects qui m'obligent à désirer de pouvoir mériter l'honneur de ses bonnes grâces pour l'interest mesme de cet Estât, à qui je doibs tout, il se forme de tout cela ensemble une passion si forte et si violente de servir Vostre Majesté et de luy plaire, qu'estant infiniment au-dessus de toute expression, je suis obligé, pour ne luy faire point de tort, de n'entreprendre pas de la luy dépeindre, et de me contenter de luy souhaiter le comble de toutes sortes de properitez et de bénédictions.