AU DUC DE MODÈNE
Mardik, 99 juin i658.
(iXTEilT.)
Mazaria lui confirme ce qu'il lui a dëjà écrit, de la part du Roi, quVn s'en rapportait, pour la direction des opérations militaires, à ce qu il jugerait le plus utile. Il ajoute :
La pensée de Tortone* ne peut estre meilleure, et, pour moy, je l'estime plus qu'aucune autre; car, avec cette place en Valence, Alexandrie ne pourroit pas tenir longtemps. Mais comme les ennemis en cognoissent la conséquence aussy bien que nous, je ne doute pas qu'ils n'^y fassent continuellement travailler et ne donnent tous les ordres imaginables pour la bien défendre , quoyque Y. A. ne soit pas tout-àfaict persuadée qu'ils s'y appliquent.
* L'indemnité due pour Tinoendié. ville, «tuée siOr la Serivia, fiiiBait dors par-
' Premier chirurgien du Roi. tîe du duché de Wiuï et était au pouvoir
' La pensée d'attaquer Tortone. Cette: d^Eftpagnob. .' «...
Il est certain que le marquis Ville peut fort bien investir la place Juin t658. et mener avec luy Tequipage des vivres et le canon et munitions de guerre que V. A. luy aura ordonné [de conduire]. J'espère que les deux regimens d'infanterie qu'on envoyé de renfort, avec les recrues de quelques autres regimens, dont j'ay desja escrit à V. A. , par l'ordinaire passé, l'auront joint, estant marry de n'avoir pas d'autre corps d'infanterie pour faire passer en Piedmont.
Mazarin entre ensuite dans des détails sur les fonds qui ont été fournis pour Tarmëe d'Italie, sur le service de rartillerie, sur les munitions et sur le traite de neutralité conclu avec le duc de Mantoue^ Il termine par des détails sur la reddi* tion de Dunkerque et les projets pour la suite de la campagne de Flandres^.
AdditUm à la lettre au duc de Modine.
La Reyne me mande que l'abbé Amoretti ' faict grand bruit du contenu dans le premier article du traité de neutralité accordé à M. le duc de Mantoue ; il me semble qu'il n'a pas raison , car iedict article peut estre expliqué en sorte que la maison de Savoye n'en reçoive aucun préjudice. J'estime pourtant qu'il seroit à propos que V. Alt. prist la peine de faire esclaircir Madame Royale^ là-dessus, afin que ce mal entendu ne fist point tort au service. J'attendray cependant ce qu'il plaira à V. Alt. de me mander sur ce sujet, afin qu'on en puisse envoyer au plus tost la ratification.
On mande de Turin que le comte de Fuensaldagne est d'accord de continuer le payement de la garnison de Casai et qu'il estoit dans la resolution de razerla place deTrin*; mais il n'y a pas apparence, s'il est vray qu'il ayt promis à M. de Mantoue, de la part du roy d'Es-r
^ On a vu, dans le tome précédent, que ce duc avait quitté le parti de la France pour celui de TEspagne.
' A la suite de cette dépêche, on trouve an f* & 1 6 V* du même manuscrit une pièce , en tète de laquelle le copiste a écrit : Addition de la tnam de Son Éminenee. C'est cette addition que nous ajoutons textuellement
MAZARin. — TIII.
' L*abbé Amoretti était, comme on Tn dit , représentant du duc de Savoie en France.
* La duchesse douairière de Savoie, tante de Louis XIV.
* La ville de Trin, ou plutôt Trino, fiit prise, durant cette campagne, par les armées coalisées de France, de Savoie et de Modène.
ntMOnut ■ATIOIALI.
Juini658. pagne, de la luy remettre et à nul autre, quelque difficulté qui s y puisse rencontrer dans la conclusion de la paix.
Les affaires d'Allemagne sont dans Testât que nous pouvons souhaiter, et je suis bien trompé si, de cette année, les Espagnols en tirent aucun secours pour l'Italie ny pour la Flandre, où les srmes du Roy prospèrent au point qu'on a veu jimais tout cela irrite de plus en plus, au lieu d'apaiser les malintentionnez, qui, oubliant ce qu'ils doivent à leur Roy et à leur patrie, s'appliquent avec plus de malice qu'ils n'ont jamais faict à exciter les peuples et à remuer de tous costez^ J'espère pourtant qu'ils ne réussiront pas en leur dessein ; car ny le prince de Gondé ny le cardinal de Retz [ne] sont en estât de donner aucune assistance à ces séditieux que celle de leur prescher toujours de travailler au bonheur du royaume; et le Roy a, Dieu mercy, assez de forces pour donner ordre à tout.
Je donneray ordre pour faire payer sans faute lasepmaine prochaîne le reste de cent mille livres^pour la pension de V. Alt., et je tascheray ensuite de faire tout mon possible pour luy procurer quelque autre assistance; estant persuadé qu'elle despense beaucoup, je suis tresfasché de ne pouvoir la secourir comme je voudrois. Il sei'oit nécessaire qu'il y ëust tousjours quelqu'un auprès de moy, de la part de V. Alt.; car, ayant les entrées libres pour me voir souvent, je pourrois plus aysement m'employer à faire réussir les choses qu'il poursuivroit auprez de moy. Le sieur abbé Mânzieri a quitté lat Cour S il y a desja deux mois, et je n'ay pas encore nouvelle qu'il revienne; je le souhaiterois fort, car j'adjusterois beaucoup de choses avec luy. Enfin V. Alt. doit estre asseurée qu'elle n'a pas serviteur plus véritable que moy ny qui voulust contribuer avec plus de chaleur à relever sa gloire et aux advantages de sa maison; mais il est certain que je ne puis pas en cela ce que je voudrois, et je ne veux pas la tromper luy faisant espérer des choses que je ne pourrois pas, aprez, exécuter, et j'ayme mieux luy dire des veritez qui ne luy soient pas agréables que de nuire à son
^ L*abbë Maozieri ëtait le résident da duc de Modène en France.
DU CARDINAL MAZARIJï. 475
service» la flattaat mal à propos. Je la supplie donc d'estre bien per-» Juin i658. suadée que ce que jeluy promettray sera exécuté, quand tout devroit périr, et qu asseurement je feray audelà de ce qui sera possible pour luy donner les moyens pour faire quelque chose digne de la passion que V. Alt. a pour le service de cette couronne, estant dans la vérité le plus asseuré serviteur qu'elle ayt.
CCXLV. , Bibi. n«t., mi* f. fr., Milainff^.ie Colbert, t. Ss, f** &63 v*. — Copie du temps.
AU PRÉSIDENT DE BORDEAUX
Mardik, 3ojuJii iSSS.
(extrait.)
Le Roy a esté tres-«yse d apprendre, par vostre depesche du 37, les bons traitemens que M. de Grequy * a receus, et Sa M*^ veut que vous en remerciez M. le Protecteur, de sa part, de la bonne manière, et avec les termes que vous jugerez plus à propos. En mon particulier, je suis confus de tant de faveurs qu'il a plu à S. Alt. de départir à mon neveu ^, et je vous prie de tesmoiguer à Sadicte Altesse que j'en conserveray une éternelle obligation, et que je ne perdray jamais les occasions de luy donner des marques de mon tres-humble service. Je prieray aussy M. l'ambassadeur Lockard de luy faire mes remercîmens.
J'aliay voir, l'autre jour, f Amiral^ ^ qui est un aussy beau et bon vaisseau que j'en aye jamais veu, et il ne se peut rien adjouster à l'accueil et [à] la magnijGicenee avec laquelle M. l'admirai me receut. C'est, à mon advis, un des gentilshommes du monde le plus franc et mieux intentionné et le plus attaché à la personne de M. le Protecteur.
L'armée est à Bergues, et je ne [croy] * pas que ce poste dure long-
* On a vu d-dessas, p. àUo et i/ii, qae ' PhilippeJulien Mandni. (Voy. ci-des-
le doc de Crëqni, premier gentilhomme de sus, p. AS 1.) ia Chambre, avait éié envoyë en Angleterre ' Le vaisseau amiral anglais,
en ambassade extraordinaire. * La copie porte voy.
Juin i658. temps, ny ayant que deux pièces de canon et peu de monde; mais, pour avoir plus de facilité à Gravelines S il faut lavoir, et d'autres encore qui séparent cette place de la Flandres.
M. Lockart a retenu, outre les troupes ang^oises, deux regimens de ceux qui ont esté levés par le Roy et qui sont entretenus par Sa M'^; mais, dans ce commencement, on ne s'en pouvoit pas passer pour la garde de Dunkerque et d'un autre fort, qui est important entre ladicte place et Bergues, sur le canal, et que Sa M*^ a faict aussy remettre audict s*^ Lockart, quoy qu'on n'y fust pas obligé.
Le s' Sanguin^ sera desja arrivé et vous aura rendu ma lettre, n'ayant rien de particulier à respondre aux deux dernières, sinon que l'intention du Roy n'a pas esté qu'on gardast l'esgalité entre vous, qui avez le caractère d'ambassadeur, et M. de Grequy, auquel seulement Sa M^"^ a ordonné que vous donneriez la main chez vous; ce qui se praticque partout, hors à Rome, à l'esgard des personnes de condition.
Bibl. nat., ma. i fr., Mélanges de Colbert, t. 5a, f" &6i. — Copie du temps.
k M. SERVIEN.
Mardik, 3o juin i658.
(ÊrrBÀtT.)
Je vous adresse la Copie de deux articles des traitez qu'on a faicts avec l'Angleterre, et de l'acte que M. l'ambassadenr Lockard a donné à M. Le Tellier, signé de sa main, lorsque la place de Dunkerque luy a esté remise, afin que vous preniez la peine de faire insérer le tout dans la relation qu'on imprimera pour informer le public de ce qui se sera passé dans la reddition de cette place. J'estimerois aussy qu'il seroit à propos, pour confondre les ennemis de cette couronne et les François
* Au siège de Gravelines. — ' Voy. d-dessûs, p. 468, note 6.
mal intentionnés, quon fist aussy [insérer] au mesme temps, et dans Juin i658. la mesme relation, le mémorial que le marquis de Leyde, envoyé par le roy d'Espagne pour cet effect à M. le Protecteur avec le caractère d'ambassadeur extraordinaire, et don Alphonse de Gardenas, qui résidoit à Londres, en qualité d'ambassadeur ordinaire, présentèrent con* jointement audict s' le Protecteur ; car il ne se peut que cela ne fasse un tres-bon effect et ne fernie la bouche aux dévots, ou soydisant [tels]^
Je vous envoyé donc ce papier en espagnol et François; on la traduit fort à la haste. Je vous prie de le relire pour le recommander, en cas que j'eusse faict quelque faute ; car ma langue n'est pas si bonne françoise comme mon cœur.
Il faut prendre garde que le tout soit bien imprimé, et je voudrois bien que vous donnassiez le soin de cela à quelqu'un qui fust capable, et que Gramoisy^ fist faire cela dans l'imprimerie royale, luy ordonnant d'en faire, au moins, quatre mille exemplaires. Je croy aussy qu'il seroit bon de dire, en peu de mots, quelque chose de bien essentiel, pour faire la connexion de ce papier^ avec la relation de la prise de Dunkerque, sans se servir d'aucun terme qui pust blesser M. le Protecteur \ Par exemple, on pourroit dire si, aprez la coguoissance que le Roy a eue de la continuation des sollicitations de ses ennemis pour
^ Nous avons parle plus haut de ce projet de traite qae les Espagnols avaient propose à Cromweil et qui était en tout sem-' blable, sauf qu'il s'agissait de lui donner Calais et non Dunkerque, h celui que la France venait de conclure avec le Protecteur.
* Sëbostieu Cramoisy avait été nommé directeur de Timprimerie royale, établie dans le Louvre en i6/io. Il mourut en janvier 1669-
' Pour montrer la liaison entre ce papier et la relation.
* On voit par cette lettre, et par d'autres écrits conservés dans les archives des Affaires étrangères , que ce fut Servie» qui fut chargé
de répondre aux attaques dirigées contre Talliance anglaise. Mazarin lui écrivait le 7 aoi\t i658 (Corresp. d' Angleterre , f. 69 « £• 896) : trray lu l'escrit que vous avez faict sur le renouvellement de Talliance avec l'^Angleterre. » Ce passage prouve que Ton a eu tort d'atUîbuer à de Lionne la réfutation des attaques contre lalliance de la France avec TAnglelerre en ]658, comme on Ta fait dans les notes sur les Mémoires de Betz (t. V, p. a8&, de Tédit. des Grands Écrivains de la France). De Lionne était alors en Allemagne et s'occupait de former l'alliance des princes des bords du Rhin avec la France; il n'a eu aucune part è la polémique relative k l'alliance anglaise.
Juin i658. obliger rAngleteme^^ de joindre ses forces avec les leurs et nous atta-* quer par mer el par^terre, du costé^deja Guyenaeiet^à Calais, qui devoit estre remis à M. le Protecteur, le Roy a eu tort d empescher le malheur qui pouvoit arriver à son royaume, cela. ^8ta3t exécuté, et^e prévenir ses ennemis aprez Texciusion^ de la paix que Sa M^ avoit envoyé proposer jusque dans Madrid ^ à des conditions aussy advantageuses pour l'Espagne que tout le monde sçait, en fairant Talliance avec l'Angleterre pour agir conjointement en, Flandres pour Tattaque de quelques places maritimes ^ ; et s'il n'est pas mieux , pour le bien de cette couronne, de prendre Dunkerque et de la remettre aux Ang^ois» prenant toutes les seuretez et précautions imaginables pour y mainte^ nir la religion catholique et conserver à tous les habitans et ecclésiastiques leurs privilèges et leur accorder les conditionaies^ pius advantageuses qu'ils ont pu souhaiter, que de laisser prendre Calais, de le voir sous la domination d'Angleterre, comme aussy de laisser au mesme temps le prince de Condé, assisté dudict royaume^ et de l'Espagne, porter de nouveau la guerre en Guyenne, ou en tel autre endroit du royaume dont on conviendroit, comme il est proposé dans la fin dudict papier* Il seroit bon aussy de dire, en passant, que l'on peut fiatire voir facilement l'original de ce papier, afin que personne ne doute de la vérité de ce qui y est contenu.
On pourroit adjouster que ledict papier respond asseZ: à tous les malintentionnez, qui, estant au desespoir des advantages que le Roy tireroit de l'union de cette couronne avec l'Angleterre, ont escrit ou parlé contre, couvrant leur mauvaise volonté, sans aucune raison ni fondement, d'un faux prétexte de religion.
Enfin , je vous dis en confus * tout ce qui me tombe dans l'esprit [et]
^ Ce mot a id le sens de r^iu de la faix. phrase : On fonurrak dire, ou^ etcommer, s'il
* On a vu (t. VIII, p. 3ia et 3i8, des n'est pas mieux, etc.
Lettres de Mazarin) que de lionne avait * Du royanme,. ou jduAAt de la r^u-
été envoyé à Madrid, en i656, pour traiter bliqae d'Angleterre qui, dans Thypothèse
la paix avec les Espagnols. qa'^Qvîsagie ici Masariû;, fiit devenue f aUiëe
^ Il faut sous-entendre ici fes mots qui des Espagnols, sonl au commencement de cette longue * Sans ordre.
qne je crois estre n^eesdatre daùd te rendontre; mais je me remets à Juin i658. ce que vous jugerez plnsi propos, vous priant surtout de ne vouloir pas faire de grands discours et de prendre garde que, dans l'impression qu'on fera, ia-tout soit bien suivy, c'est-à-dire que le papier, la relation, les articles du traité et l'acte soient placez en sorte qu'ils servent à l'intelligence^ et à mieux imprimer nos raisons dans les esprits de ceux qui verront toute la pièce ensemble.
Je vous prie de ne perdre pas un moment de temps à l'exécution de ce que dessus et de me croire le plus asseuré de vos serviteurs.
Bibl. nat., ms. f. fr., Mélanges de Colbert, t. Sa , T ^67 Y^ — ' €opie ou miiHiteâit temps.
À LA REINE
^Mardik, 3o jdln i658.
(imAiT.)
Je ne vo«s^ entretietidray pa» beiAMoup , n^ayant atkt^né those à vous mander, -si ^ n'est que le Roy se porte bien, quoyque, hyer au soir, en revenant du camp, il avoit («c) un peu mal à la teste.
Le siège continue, et Sa M**^ prétend y retourner demain *pour retenir coucher icy. Je ^ray de la' partie, ayant grand besoin de prendre un peu l'air, ftyant esté> dteux foiâ vîngfr-quatre heures, enfermé à travailler dans ma èhàmbre'pMr d^eschér Héron en Italie, Bans en estre sbrty' que pour allfer à la messe.
Les advis d'Espagne portent que fa Rèyne esloit grosse, et que le prince, qui avoit esté assez malade, se portoit bien 2. Au reste, on m'a
' U faut sous-enteqdre de nos raùons, âgé que de quelques mois; il raoarut dans
apr^ FmtelUffence. ' sâ première enfance. Quant à la grossesse
* Le prince dont il est id question est de la Reine dont parle Mazarin , elle se rap- Philippe-Prospep^ Talnë des fib de Phi- porte à son second fils, Ferdinand-Thomas, lippeIV«lde-8aieeiMidefetaiimfrMariê-ihMie qui mourut également très jeune. Le seul d'Autriche. De sa première femme « Élisa- qui survécut à son père fut Tinfant don Carbeth de France, il n'avait eu que des fiUes. ios, ou Charles II , ne en 1661 , auquel suc- Né eb i658, Philippe-Prosper n*était alors céda, en 1700, ^Mippe V.
Juitiet i658. asseuré que 32 (la Reine) a un absolu pouvoir sur la Mer (Mazarin), et j'en suis bien ayse pour les raisons que vous sçavez.