‹ Lettres du cardinal Mazarin pendant son ministère (volume 3)Chapitre 28 sur 100 · À M. DE SCHOMBERG · texte numérisé non relu

À M. DE SCHOMBERG

Paris, 18 férrier i656.

(bxtbait.)

Le sieur Talon porte les ordres pour le département^ des villages qui doivent dépendre du gouvernement de Saint*Guillain^t de celuy du Quesnoy. M. de Castelnau s'en est aussy retourné pour faire passer un grand convoy de bledz, d^ farines, de poudres et autres choses, et on envoyé aussy de l'argent suffisamment pour toutes les dépenses qu'il pourra y avoir à faire dans les places advancées^ jusques à la campagne.

Je suis bien bien fàsché de l'accident qui vous est arrivé par la trahison de vostre garde-magazin. C'est neantmoins une consolation qu'elle n'ayt pas produit un plus meschant effect; mais vous voulez bien que je vous dise qu'il faut y veiller un peu plus soigneusement à l'advenir et que, pour la seureté d'une place, on doit partager la poudre entre trois ou quatre magazins, ne donnant en garde que la clef du moindre, qui sera [pour] la distribution que Ion faict du jour à la journée. Le gouvernement doibt avoir la clef des autres, et quand il y veut em-

* Le comte de Schomberg ëlait goaver-» rois aux gooverDemento de Saiot^Gnilbûn neur de Saint-Guilhain. et du Quesnoy.

* Ce mot est pris ici dans le sens de ri- ^ Ces mois dësigfnaieat snrtovC les plapartition des villages qui doivent être soa- ces de Gondëet de SoinMSuShaiii.

\oyer ledict garde-magaEin, il faut tousjotirs qu'il Taccopipagae luy- Février i656i mesme, ou le fasse accompagner par le lieutenant de roy et le major; car autrement, si on luy en iaissoit la direction entière, non seulement il seroit maistre de la place, mais de la personne du gouverneur et de toute la garaisoû. Cette expérience servira pour une autre fois. Cependant, si vous avez eu besoin de poudre, vous en aurez pu prendre de Condé, M. du Passage^ m'ayant mandé qu'il vous en avoit offert, et on en envoyé encore vingt milliers, afin que vous n'en manquiez point. On donnera ordre aussy pour la réparation de ce que cet accident peut avoir rogné et au corps de la place et dans les maisons particulières.

Quelques advis que j ay se conforment à ceux que vous me donnez que les ennemis pourroient bien avoir encore dessein de vous attaquer, vous croyant depourveus de beaucoup de choses. C'est pourquoi vous devez vous tenir sur vos gardes et faire travailler diligemment à vos fortifications.

Mazarin termine par des renseignements sur les mesures prises pour la garnison de Sainl^Guîlhain.

Aflf. ëtr., Suède, t. ai, f*' 3i el suiv.; origioal signé et en partie cbiffHë. — Uni., t. as, P 19; minute en partie autographe.

À M. D^AVAUGOUR

Paris, 35 février ]656.

(bxtbait.)

Mazarin se plaint de la dëOance que le roi de Suède témoigne à Tëgard de la France et contre lui en particulier. Il continue ainsi :

La nouvelle, dites-vous, d une ligue que le Pape taschoit de former de tous les princes catholiques contre les princes protestants a, eii partie, causé cette grande esmotion que le roy de Suéde vous a faict

* Gouverneur de Condé.

Février i656. paroîstre contre la France. Il est vray que le Pape, au commencement de son pontiBcat, a monstre le désir de faire la paix entre les princes catholiques, qui sont en guerre, et que, pour cela, il a faict quelques advances, qui n'ont point eu le succez qu'il s'estoit proposé. En cela, il n'a faict que ce à quoy son devoir el la qualité de père commun l'obligent.

11 se peut faire encore que, dans le bruit qui a couru au sujet de la brouiUerie des Vaudois \ que tout le corps des Protestants se vouloit unir comme en une commune querelle contre les Catholiques, et que l'interest, que tout ce corps a paru prendre en celle des Vaudois, en a donné quelque crainte à plusieurs, on auroitaussy parlé, à Rome et ailleurs, de' former une ligue de tout le corps catholique pour l'opposer à l'autre [ligue]; mais, comme la chose examinée solidement et de prez est impossible dans la diversité et répugnance des interest humains, qui sont et seront tousjours les dominants, ce fantosme de ligue a disparu et s'est esvanouy dez que l'affaire des Vaudois a esté accommodée.

Cecy ne se peut nier, que le Pape, voyant l'entrée et les progrez heureux et rapides du roy de Suéde dans la Pologne, et croyant qu'il estoit impossible que la religion n'y souffrist, il eust désiré et mesme a faict des instances (en quoy il n'est pas à blasmer) [pour] que les autres princes accourussent au secours du roy de Pologne, ou l'assistassent en la manière qui leur seroit possible. En quoy il a esté secondé, en France, par les sentiments du clergé poussé du mesme zèle et par les parents et amis de la reyne de Pologne^, dont le nombre n'est pas petit. Mais c'est icy où la fermeté du Roy, qui a résisté aux attaques qui luy ont esté faictes sur ce sujet, et la conduite que ses ministres luy ont conseillé de tenir en cette occurrence, doivent estre non pas une matière d'aigreur dans l'esprit du roy de Suéde, mais une matière d'obligation et de reconnoissance. Sa M*® donc, voyant former

* Voy. t. VI, p. 190. Mazarin.) Le Cardinal mantre qu'il faut m

* Surtoat Anne de Gonzague , princesse dëfier d'elle. Elle passa , à la Coar, pour avoir palatine. (Voy. t. VI, p. h'j b , des Lettres de eu les premières amours du duc d'Anjou.

lorage qui est tombé sur la Pologne, a faict travailler, autant qu elle a Février i656. pu , par ses ministres pour divertir et pour destourner la rupture qui s'est iaicte entre ces deux princes^; et cela non seulement par un sentiment d*honnesteté , qui veut qu'on maintienne tousjours, s'il est possible, la paix et la concorde entre des amis communs (quoyque les roys de Suéde et de Pologne le soyent de la France en un degré différent) , mais encore par la veue des incertains succez de la guerre, qui faisoit que Sa M** eust désiré qu'il se fust trouvé quelque moyen de satisfaction pour le roy de Suéde, sans qu'il fust exposé à l'incertitude de ses succez.

Sa dicte M^ a aussy tenu son ambassadeur et employé son crédit auprez de ce prince pour la conservation des choses saintes et la protection des personnes destinées au service de la religion^. En quoy, satisfaisant aux véritables mouvements de sa conscience et de sa piété (ce que nul qu'on sçache des autres princes catholiques n'a faict), Elle a encore tasché de faire cognoistre au roy de Suéde que, par maxime de politique, il en devoit user ainsy et ne toucher point à ce qui est de la religion pour rendre son procédé plus plausible et pour s'oster le plus grand obstacle qu'il pourroit rencontrer dans le chemin de ses entreprises. En quoy, à mon advis, il n'a pas desservy celuy de Suéde, ny travaillé que comme son bon amy et allié.

Car, au reste, il ne se trouvera point que Sa dicte M**^ ayt favorisé ny directement ny indirectement le roy de Pologne au préjudice de celuy de Suéde, quelque instance qui luy en ayt esté faicte et de quelque endroit, sans exception, qu'Ëlle en ayt esté sollicitée; Elle, dis-je, n'a, en rien, concouru en faveur du roy de Pologne qu'en qusJité de médiateur, comme elle continue encore de vouloir employer sa médiation et procurer quelque adjustement, s'il est possible, entre les deux roys, par le mesme motif qu'elle a tasché d'en desloumer la rupture, qui est afin que la continuation de la guerre n'ouvrist quelque chemin

' Voy. \&i lettres de Mazarin à d'Avau- tAcher de nouer nne bonne alliance entre la gour, t VI, notamment p. à^h et AâS, les Suède et la Pologne. i5 et 07 janvier i655, où il l'engage à * Voy. t. VI, p. 478.

Février i656. à la Forlune pour traverser le roy de Suéde, et qu'il pust asseurer et affermir, par un bon accommodement, une bonne partie de ce que sa valeur et sa prudence luy ont produit.

Quant à Teiecteur de Brandebourg, bien loin que le Roy luy ayt donné ou promis quelque assistance contre celuy [le roy] de Suéde, comme on luy a voulu faire accroire, il ne se peut voir un procédé plus net ny plus d amy et de bon allié pour ledict roy que celuy qu'il a observé en cette occurence : y ayant,, avant la guerre de Pologne, quelque traicté sur le tapis entre le Roy et le susdict Electeur, Sa M^^ la faict suspendre et n'a point voulu qu'on le poussasl, que celuy qui estoit meu entre cette Altesse et le roy de Suéde ne fust terminé. Sa M^*^ consideroit assez que, si Elle venoit à rien nouer avec ledict Electeur et beaucoup plus à luy faire la subvention d argent qu'il a tousjours poursuivie et qu'il n'a pas obtenue, la protection effective de la France le rendoit plus difficile à s'accomoder avec le roy de Suéde et donneroit cœur aux Hollandois et à ses autres alliés pour faire des efforts qu'ils n ont pas faicts et qui auroieut faict de la peine au roy de Suéde.

D'ailleurs, la peur que le roy avoitque cet Electeur ne se jetast entre les bras de l'Empereur (ce qu'il a plusieurs fois tenté de faire), luy a faict donner des ordres continuels à l'envoyé, qu'il tenoit auprès de luy, de travailler incessamment à le divertir de ce dessein, qui, pouvant extrêmement nuire aux desseins du roy de Suéde, auroit esté fmsdement fatal et à sa liberté et à celle de tous les autres princes et Ëstats d'Allemagne. Ça donc esté le sujet de la négociation du sieur de Lumbres auprès de l'Electeur; ce qui luy ayant reussy selon l'intention de Sa M^, et ce pas si périlleux estant esquivé, il a laissé prendre au traicté qui se tramoit [sic) entre le roy de Suéde et le susdict Electeur le cours qu'il a pris et la face que ces deux princes luy ont voulu donner par eux-mesmes^ Je laisse à juger au roy de Suéde si ce procédé,

* Le ti*aitë de Koenigsberg fat signe debourg reoonaaissait tenir son duché de enlre la Suède et le Brandebourg le 17 jan- Prusse comme fief de ia couronne de vier 1 656. Par ce traite, Mecteur de Bran- Suède.

auquel il peut croire que j'ay quelque part, peut estre plus sincère ny Février i656. plus dans les règles de la véritable amitié et de la bonne correspondance.

Je sçay quil y a encore sur pied, dont vous lui donnerez part, quelque négociation entre divers princes d'Allemagne, tant catholiques que protestants , laquelle a pour but de se joindre pour l'observation du traicté de Munster et d'Osnabruck, violé si souvent par l'Empereur, mais dont on a lieu d'appréhender de plus grandes et plus dangereuses infractions par la veue de ce grand armement qu'il faict et qu'il ne peut qu'il n'ayt d'autre fin que la jalousie que luy donnent les armes et les prosperitez du roy de Suéde. La France donne sous-main chaleur à cette union et la regarde comme un préservatif, si elle se forme, non seulement de ses interests, qui pourront estre blessez par l'Empereur, mais encore de ce\\\ du roy de Suéde, qui pourroient estre exposez aux mesmes inconvénients, et j'estime qu'il ne seroit pas mal à propos, si cette union s'achemine, que le roy de Suéde y entrast et taschast d'engager le plus de princes qu'il pourroit à la garantie et manutention du traicté de Munster \ auquel l'Empereur donne desjà tant d'atteintes, et qu'il ne faict point difficulté de violer en toutes les choses qui sont à sa bienséance et à celle des Espagnols, à qui il ne permet pas seule-' ment de grandes levées, mais en faveur desquels il envoyé quatre mille hommes en Flandre de ses vieilles troupes, et trois mille en Italie. Que s'il faict cela lorsqu'il voit le roy de Suéde victorieux et avec de si grandes forces, et la France tranquille au-dedans et faisant des progrès au dehors, que ne feroit>-il point s'il ar ri voit du changement et quelque révolution au bon e^tat des affaires des deux couronnes?

Vous n oublierez pas enfin que dans la guerre que la France soutient contre l'Espagne , elle faict une incroyable diversion de toutes les forces d'Espagne qui certainement seroient destournées à pousser et advancer des desseins que l'Empereur a dans l'Empire, dont peut^estre

^ Cette pensée d*ane ligne entre les prin- deux ans plus tard par la ligue ou alliance CCS catholiques et protestants pour le main- du Rhin, comme on le verra dans la suite tien de la paix de Wesphalie fut réalisée de la correspondance de Mazarin.

Février ]656. il se feroit de fascheuses réflexions ^ aussy bien sur le roy de Suéde que sur les autres. Je remets au prince à tirer de tous les faicts posez eydessus, qui sont certains et indubitables , les conséquences qu il jugera à mon advantage ou à mon desadvantage.

Je ne puis Gnir celle-cy sans retourner sur mes pas et sans vous dire que c'est une cbose bien bizarre que j'aye souffert tant d'attaques qu'on m'a faictes du costé de Rome sur ce que j'ay conseillé le Roy de n'entrer point dans les interests du roy de Pologne au préjudice du roy de Suéde, comme quantité de personnes l'eussent désiré en France; de ce qu'on m'a tousjours ouy parler très advantageusemgnt des grandes qualitez de ce prince; en quoy je ne faisois que lui rendre ce qui luy estoit deub, comme, au reste, d'agir selon les véritables inlorests de cet Estât; qu'enfin on ayt dict, dans Rome, qu'en cette occurence j'abandonnois les devoirs d'un cardinal et m'esloignois fort de ma profession pour favoriser un prince protestant, et qu'au mesme temps on m'ayt faict jouer un personnage tout contraire auprès du mesme prince, et qu'on luy ayt figuré une conduite tout opposée de ma part et qu'il [l'Jayt creu, et qu'il ayt^ fait paroistre au dehors un ressentiment mal fondé avec plus de chaleur qu'il ne voudra sans doute avoir faict, quand il sera esclaircy de la vérité; mais je sçay, en ma conscience, de n'avoir pas manqué ny au caractère que j'ay et à ce à quoy je suis obligé envers l'Eglise, ny à la qualité de premier ministre du Roy Tres-Chrestien, bon amy et allié, du roy de Suéde. Et quiconque prendra la peine d'examiner ma conduite sera contrainct d'avouer cette vérité.

^ Les mois fâcheuses réflexions ont ici le rerreor est ëvidente, puisque le verbe ayt seùB de fâcheux eontre-tenqfs, a un complément direct dans trn ressen--

' Le dëchifirement porte : Fayt; mais timent.

^___,__^,,,,^,,^,,^,^,__^,^__^ Mars i656.

A£F. ëtr., France, t. 278, f* Sy. — Copie du temps.

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