À M. D'ESTRADES
[La Fère], 16 juillet i656.
J ay esté un peu surpris de la première lettre que vous m'avez escrite arrivant à Perpignan', vous voyant tout desgousté de l'employ que le Roy vous a donné, et qu'estant à peine arrivé et ne pouvant commencer à agir que dans le mois de juillet, vous me pressez de vous retirer [de ce poste] dans celuy de septembre. Vous sçavez mieux que nul autre que c'est souvent dans les choses difficiles que l'on acquiert beaucoup de mérite; qu'on choisist d'ordinaire les meilleurs amis qu'on ayt et les personnes de qui ont faict une particulière estime
^ Je a*ai pu lire le mot qui se trouve dans la mioute; mais le sens n'est pas douteux.
' Les inquiétudes de Maiarin n'étaient que trop fondées. La di^e, qui devait étabiîr communication entre les deux parties de Tannée française, fiai submergée* Paysé^ur lavait prévu : «Je dis k MM« les gé^ néniux, éerit^l dans ses Mémoiret (p. usa
de Tédilion citée), que la digue ne sub-
sisteroit pas, par la raison qu'en
ouvrant Téduse, l'eau, qui était retenue, auroit un grand cours et romproit la digue en plusieurs endroits; ce qui arriva. d
' D'Estrades avait été chargé de se rendre h l'armée de Catalogne avec mission de rétablir la discipline compromise par la faiblesse des généraux.
juUiei i656. pour les employer en dés affaires qui touchent et qui sont de la dernière importance.
S'il n'y eust eu rien à faire en Catalogne et que cet employ se fust pu exercer sans peine et sans obstacles, assez de personnes y eussent esté propres; mais y ayant beaucoup à travailler et [y] estant nécessaire d'une prudence et d'une application toute particulière, non. pas pour faire des progrez, mais pour empescher ceux des ennemis, j'ay creu que personne ne s'en pouvoit mieux acquitter que \ous, et je vous ay pressé d'y aller, croyant que, outre le service du Roy, ma considération personnelle seroit assez forte auprès de vous pour vous charger d'un employ pénible, quand ce n'auroit esté que pour l'amour de moy.
Si vous fussiez arrivé plus tost, on auroit desja remédié à tous les inconveniens dont vous me parlez, pour y donner l'ordre nécessaire, et vous devez croire que je feray en cela tout ce qui sera humainement possible, non seulement parce que le service du Roy m'y oblige, mais parce que vous estes chargé de ces affaires-là et que je vous considère comme un de mes meilleurs amis.
Je suis fort estonné de la foiblesse des troupes et ne puis comprendre comme de soixante et dix cornettes de cavalerie ou environ il n'y a que deux mille cinq cens chevaux; car ce ne seroit que quinze maislres par compagnie, l'une portant l'autreS et vous sçavez que celles
' Le caicul qae fait ici Mazarin ne peut se comprendre qu'à la condition de bien distinguer les mots aclievaux?) et « maiires w. Puisque les 70 cornettes comptaient 9, 5 00 chevaux, cela faisait environ 36 chevaux par cornette ; si Mazarin ne calcule que 1 5 maîtres, c'est qu'il suppose une moyenne de deux chevaux par «r maître» et de six, quatre et trois chevaux pour les o£Bciers : capitaine, lieutenant, cornette et maréchal des logis. 11 est vrai que, dans la cavalerie, les (r petits officiers», fourriers et autres, étaient irifërieurs aux simples cr maîtres n dont ils exécutaient en quelque sorte les
oiilres, et qu'ils ne comptaient que pour un seul cheval. Le rapport du nombre des chevaux au nombre des maîtres est d'ailleurs très variable, sous le ministère de Mazariu, selon qu'il s'agit de gendarmes , de cbevaulëgers ou <le carabins. Le gendarme, issu du moyen âge, représente encore trois personnes : maître, écuyer, valet, les deux derniers légèrement armés et mont^ sur des bétes moins vigoureuses. Le chevau-l^f, d'institution plus moderne, servait av«è deux chevaux et un valet. Le mousquetaire ou le carabin servaient seuls , du moins ; leurs valets ne comptaient pas dans les effectifs.
qui ont esté en Guyenne reçoivent Targent qui est à Narbonne; elles Juiitet i656. ont esté mieux traitées que celles qui servent en Flandres, qui en ont trente ^ Le Roy veut tenir la parole qu'il a donnée; mais il ne seroit pas juste que Sa M^, ayant promis un traitement aux troupes, à condition qu'elles auroient tant d'hommes, Elle fust obligée de l'exécuter, [n'y] en ayant pas la moitié. C'est sur ce fondement que le sieur Gombaud^ doit agir^ et M. d'Orange* de son costé, et vous les approuverez fortement; car, cela estant, je responds que les troupes auront généralement satisfaction. L'on fera partir dans deux jours la somme d'argent la plus considérable que l'on pourra. L'on vous envoyera aussy une quantité de bas, de souliers, de chemises, de justaucorps, pour donner à l'infanterie, et vous pourrez vous prévaloir de l'offre, que M. de Saint-Aunez^ vous a faicte, de vous bailler des armes en payant, pour la bien armer, et comme cela, donnant des habits, des souliers, des armes et de l'argent, on pourra guérir le chagrin que les officiers et soldats monstrent et les mettre en bonne humeur, et particulièrement si vous les asseurez, comme vous le pourrez faire, qu'elles (ces troupes) auront toutes, sans distinction, un fort bon quartier d'hyver.
Quoyque l'argent qui est à Narbonne regarde la cavalerie, qui a hyverné en Guyenne, le Roy n'entend point que les compagnies qui n'ont point faict leur devoir en tirent aucun advantage, et la seule raison qui a obligé Sa M'"^ à retenir ledict argent a esté pour avoir le moyen de le distribuer ainsy qu'il seroit jugé raisonnable; mais, sur cela et sur toutes les autres choses, je me remets au mémoire de M. Le Tellier, lequel , s'il ne l'envoyé pas aujourd'huy, ne manquera pas de le faire dans deux jours par un courrier exprez.
' Qiii ont trente maîtres par compagnie, * L'évéque d'Orange. (Voy. t. VI, p. 65,
* U était probablement intendant de l'ar- note 3 , des Lettres de Mazarin.) mëe de Catalogne. (Voy., aux Analyses, une * Henri de Bourcier de Barry, marquis
lettre du lA juillet i656, adressée à ce de Saint-Aunez ou Saint-Aunais, était gou-
mème Gombaud.) Mazarin lui recommande verneur de Leucate. (Voy. t. II, p. loSa,
de veiller è la fourniture du pain. des Lettres de Mazarin,)
MAZARIK. TH. 35
ncramcHiK RiTioNALe.
iditet i656. Je VOUS prie d'eotretenir bonne correspondance avec M. de Saint-- Annez, de l'asseurer de mon amitié et luy faire cognoistre que je ne perdray aucune occasion de faire valoir auprès du Roy les services qu'il rendra *.
Je vous conjure d'empescher, autant quii vous sera possible , la dissipation qui se faict en la fourniture du pain, car elle nous couste plus de cent cinquante mille livres par mois. Je ne puis comprendre comment on prétend de distribuer quinze mille rations de pain à six mille personnes. li y a au siège de Valendennes ou aux environs trente deux mille hommes effectifs, sans comprendre les officiers, et la fourniture de pain ne va à présent qu'à quarante mille rations. C'est un point de grande importance et qui mente bien vostre application.
Au surplus, je vous consdlle de servir avec gayeté et de considérer qu'en le faisant, vous obligerez une personne qui vous ayme beaucoup, et d'estre assearé que vous ne manquerez d'aucune chose qui pourra dépendre de mon crédit et de mes soins, et que vous acquerrez plus de réputation au lieu où vous estes, ne faisant autre chose que soustenir les affaires, que ceux qui servent ailleurs en faisant des conquestes.
Vous serez aysement persuadé de ma douleur pour la perte du pauvre comte Brt^io^; car vous sçavez son mérite et l'amitié quii a voit pour moy. Aussy je ressens ce malheur dans le fond de mon cœur, et je tasche de donner à son frère' et à ses enfans^ des marques de l'amour que j'avois pour luy.
* On a m qoe MaEarin n*av«H pas, ea i653, une opinion aussi favorable de Saint- Aunais. ( Voy. t. V, p. 5 1 o , des Lettres ^ de Mazarm,)
* Voy. ci-^lessus, p. a 66.
' Le frère de François-Marie de Brogiie se nommait Gharies el ëtak dérignë par les contemporains soos le nom de eamie Ctirhr Il véeut jusqu'en 170a. (Voy. le tome VIII, p. /i 1 & , du Journal de Dtmgean, )
^ 1>9S0D mariage avec Gatfaeriiie-Olympe de Vassid» François Marie de BrogKe avait en quatre fils et trois filles : 1* Victor- Maurice, né en 16&7, mort en 1797; a* Gkaries^mëdëe de Brogiie, comte de Kerel, mort en 1707; 3* Fraiiçois*Raymond-FëUx de Brogiie, d*dbord chevalier de Malte, pois comte de Revel, après k mort de son frère sans enfants; k^ Jose(diK Hiacynthe ib Brogiie, abbé de Notre*])eme
» Juillet i«&6.
GLXXIV.
Âff. ëtr., Pays-Bas, t 38 (sans iodieatioa de page ni de folio). —
Copie da temps.