À M. LE DUC DE NAV AILLES
(tXTIUIT.)
Gompiègne, • septembre i6M.
Je viens de recevoir vostre billet escrit d'hyer à trois heures aprèsmidy, et, ainsy que vous avez veu par mes lettres, je ne doute point du destacbement que les ennemis ont £aict de quatre mille hommes pour aller à Saint-Guillain ; mais je ne suis pas de vostre advis sur la construction des forts auxquels vous croyez que ce corps travaillera ,
^ LVingënieur» , dont il est ici question , eonrespopè à ce qae nous appelons aujourd*hai un officier du génie, et, diaprés sa soide, on peut Tassimiler, comme rang, à un mestre de camp ou colonel. Il n'existait dors , on le sait , aucun corps semblable à ce que nous nommons le géûe militaire. Tous les officiers étaient censés connaître l*art d'attaquer et de défendre les places « qu'ils apprenaient k rAcadémîe. L'État ne dédaigne pas pour cda l'avis des particnliers com-
pétents. Toute une pléiade de savants servirent ainsi, soit avec des titres inférieurs — architecte des fortîGcalions^ conducteur des travaux es armées , capitaine et directeur des redoutes, — soit même sans aucun titTB. Un peu plus tard, le Roi les récompensa par le brevet de maréchal de camp ou du moins d'ingénieur ordinaire. Ce corps iUastre fut ainsi constitué insensibUunent, à cette époque, saas loi si inaljitotian w« cane.
Sept. i656. assisté de paysans, car je suis certain que le travail se fera à ia circonvallation et que les ennemis attaqueront iadicte place par force.
J'ay proposé à M. de Turenne divers desseins en cas que les ennemis s'engagent audict siège , comme je tiens pour constant qu'ils feront. Jç ne sçay pas la résolution qu'il prendra, mais je m'asseure qu'il ne perdra pas un moment de temps à exécuter ce qu'il aura résolu.
J'attends de ses nouvelles afin d'agir conformément à la resolution qu'il aura prise ^ Si les ennemis estoient postez en sorte qu'on les pust combattre , je crois que M. de Turenne en prendroit la résolution , s'il recognoit qu'ils ne sont pas seulement affoiblis de quatre mille hommes que D. Fernando de Solis a derrière la Lys, des deux régimens espagnols et d'un wallon qu'ils ont laissera Gondé, de ce qu'ils ont laissé à Mons , mais aussy par le destachement de quatre mille [hommes] dont vous me donnez advis, et d'autant plus que M. de Turenne pourroit estre renforcé d'un bon nombre de troupes de cavalerie et infanterie des garnisons d'Arras, Be thune et la Bassée et Hesdin, et mesme de ce que nous avons à la frontière; mais je ne crois pas que cela pust arriver à temps.
Si les ennemis s'arrestent longtemps à l'endroit où ils sont à présent, on pourroit envoyer en diligence un bon corps de cavalerie du costé du Quesnoy, lequel auroit peutrestre occasion de rendre quelque grand service, non seulement favorisant ce que nous voudrions jeter dans Saint-Guiilain , mais attaquant un quartier des ennemis, fortifiés de sept ou huit cens mousquetaires qu'ils pourroient tirer des garnisons de Landrecy et du Quesnoy.
Je vous prie donc de faire la proposition à M. de Turenne et [de] luy dire que, s'il le jugeoit ainsi à propos, vous prendriez le soin de commander ce corps, lequel seroit considérable si M. de Turenne destachoit seulement de l'armée ce qu'il y a des régimens de la Beyne, des deux [de] Revel, de Mancini, de MaroUes, de Gontery et de Brinon,
^ La copie porte : afin d'agir en sort» trouveot reproduits textaeUeiDent dans la qu'en le» pust cambaUre, cof^ortnément, etc. phrase suivante et doivent être retranchés Les mots en sorte qu'on ks pust eombaUre se de ia phrase qui précède.
dont les cavaliers démontez seront tous demain entre Peroune et Han\ Sept. i656. en joignant à ce que dessus les gendarmes et chevaux-legers du Roy qui sont à Roye et à Mondidier, le régiment de Thorigny qui est de deux cent cinquante maistres, les deux compagnies de chevaux-legers de la Reyne et de Monsieur qui sont de deux cent vingt [maistres], la compagnie de Guyse qui est de cinquante vedettes % le régiment de la Guillotiere qui est de cent et celui d'Espeuse qui est de cent quarante, on formera un corps de deux mille chevaux et fort bons '.
Vous le pourrez donc mander, de ma part, à M. de Turenne, aGn que, s'il approuve cette pensée, il puisse, sans perdre un moment de temps, envoyer les corps des regimens nommez cy-dessus, dont le de&tachement naffoiblira pas nostre armée, et Tordre de ce que vous auriez à faire, et en ce cas vous pourriez partir à Tinstant, et peut-estre j'auray quelque moyen de vous fortifier encore; car j'espère que, dans cinq ou six jours, la cavalerie, qui est sortie de Gondé, pourra estre à Guyse.
J'attendray avec impatience les nouvelles de la response que M. de Turenne nous fera là-dessus, et je vous prie de nous donner à tous momens celles que vous apprendrez des ennemis.
' Ham.
* Oo a vu que ce mot était synonyme de cavaliers*
^ Comme on le voit par cette ënumëration, Teffectif des r^ments de cavalerie fftait aussi variable que celui de Tinjanterie. Maxarin en cite ici un de cent maîtres et un autre de sSo. Dans la cavalerie étrangère , que nous entretenions à notre solde . il y avait jusqu'à mille chevaux par régiment, et dans la n^tre, le chifire de cent cavaliers n'était pas toujours atteint. C'était d'aiUeurs depuis peu de temps seulement que les comfpagnies de cavalerie étaient réunies «sous corps de régiment n. Jusqu'à
l'avènement de Louis XIV, elles avaient vécu isolées, indépendantes les unes des autres, n'obéissant qu'à leurs capitaines qui n'obéissaient eux-mêmes qu'au général en chef.
Si rr l'ancienne coutume du royaume voulait que le doyen des capitaines de chevau-l^ers ait le commandement sur les autres», oe n'avait pas été, jusqu'à Mazarin, une obligation étroite et absolue. Quant au Me du mestre de camp général de la cavalerie légère , i se bornait encore à transmettre les ordres et à ^ donner l'attache» aux capitaines nouvellement promus. On le voit par les Mémoires de Bussy, qui exerçait alors cette charge.
HAZARI3I.
338 LËTTRBS
Sept. 1666.
MSftft
Bibl. nat, ms. f. fr», MiUangu de Colbm, t. 5i, F* 991; nrinate. — PasMges à ehifrer soulignes. — kSL étr., Pay^-Bas, t %8 (sans indicaiioa de page ni de folio); copie du temps.
À M. DE TURENNE
Gonpi^ne, S aepieiiibre 1 696.
(BXnAIT.)
J'ay si bonne opinion de vous que, quelque nouvelle qu on nous ayl donnée à tous moment de la marche des ennemis et de la nécessité dans laquelle ils tous mettraient de combattre ^ je tous puis jurer de n'en avoir eu la moindre inquiétude et, au contraire, j'étois fort persuadé que, si les ennemis vous fdrçoient à combattre, nous pouvions espérer un grand succez, parce qu'ils seroient obligez de vous attaquer desadvantageusement.
U me semble que vous leur avea joué un beau tour dans le décampement que vous avez faict de nuict, bruslant le camp pour venir vous poster à Houdin^; car, ayant ereu que vous vous retiries en France, ils se sont résolus de vous suivre et se sont advancez plus qu'ils ne dévoient.
Je suis pourtant obligé de dire que le prince de Gondé n'est nullement satisfaict de vostre conduite, et je sçay de fort bon lieu qu*il la descrie jusqu'à vous appeler le capitaine hollandois, vous couvrant toujours de rivières et de marais, et, à la vérité, vous avez grand tort de ne faire la guerre à sa mode, quoy qu'on pourroit {m) dire pour vostre excuse que vous avez appris de luy et des Espagnols à en user de la sorte , n'ayant iiaict aucun mestier depuis longtemps que de mettre bien souvent deux rivières entre leur armée et celle du Roy.
* Comparez ci-dessiis, p. 3i5, la lettre Pan-de^alaîa, arr. de BMitme; s* dëp. du du 94 aoAt adressée à Turemie. Nord, arr. d'Avesnes. D'après les Mé», ék
* On trouve deux bourgs ou villages du Twrtnme (p. A80, édit. Mi^ud et Poujounom de Houdin, on Houdain : 1* dëp. du iat), il s'agit de Houdain, près de Bëthune.
Dy CARDINAL MAZARIN. 3S9
Je vôuâ prie de vous eooMler du peu de satisfaction que ledict Sept. i656. prince tesmoigne de vostre manière d'agir, et ayes la bonté de le compatir si, dans Testât oii sont à présent ses affaires, il voudroit qu'à tout moment on hazardast le pacquet. Il a esté assez heureux pour le persuader à D. Juan et à Garacène, puisqu'ils ont donné les mains à tout ce qu'il a voulu sur le poinct^ de vous combattre, leur ayant promis une victoire infaillible, dont la moindre suite seroit le renversement de tout le royaume; et je sçay, à n'en pouvoir pas douter, que lesdicts chefs croyent leur armée plus forte de quatre ou cinq mille hommes que celle du Roy, nonobstant qu'ils tombent d'accord de n'avoir que dix-sept à dix-huit mille hommes, cavalerie et infanterie, sur quoy je vous prie de prendre vos mesures; car il n'y a rien de plus certain que ce que je vous dis.
Il est pourtant vray qu'ils ne comptent pas le corps qui est sorty de Gondé, duquel ils font beaucoup de cas, l'estimant fort de quatre mille hommes, avec lequel ils advouent que vous serez presque aussy fort qu'eux. Vous sçavez aussy qu'ils continuent dans le mesme dessein de Saint-Guillain et qu'ils songent seulement aux moyens d'emporter cette place sans la changer avec une autre qu'ils appréhendent que vous n'emportiez au mesme temps.
En cet instant^ je reçois nouvelles de Bapume, par lesquelles j'apprends que les ennemis avoient décampé, prenant la route de Lens. Après quoy vous aviez marché pour vivre à Aubigny^ et j'ay grand plaisir de voir qu'ils se retirent, au lieu de vous contraindre, comme ils avoient résolu, de rentrer dans le royaume. Le chemin qu'ils prennent il'est pas contraire au dessein d'attaquer Saint-Guillain. G'est pourquoy je vous prie de revoir toutes les lettres que je vous ay escrites sur ce sujet, afin de nous mander, en cas qu'ils y aillent, la resolution que vous prendrez et ce que devra faire le corps qu'amené M. du Passage, et quelle assistance on vous pourra donner de ce costé*cy pour contribuer au bon succez de ce que vous entreprendrez.
' Project semblerait préférable. — ' Auj. dëp. de l'Aisne, arr. de Laon.
Sept. i656. Je VOUS prie aussi de me faire respanse sur divers articles, desqueb ii est important que je sois esclaircy; et si vous prenez la peine de dire vos sentimens au sieur Talon , il aura le soin de me les faire sçavoîr en diligence. Cependant il est bon que vous sçachie^ que les ennemis ne trouveront pas la facilité qu'ils se sont proposée à Tattaque de Saint- Guillain; car j'y ay faict entrer depuis quatre jours deux cents hommes de pied, cent dix cavaliers commandez par la Guillotiere^ et près de quatre-vingts officiers ou gentilshommes et trente de mes gardes, et dans ce nombre sont compris les ingénieurs. J ai envoyé en outre Blondot avec prez de trente milliers de poudre, quatre milliers de mesche, deux mille grenades, deux cens mousquets, deux cens picques, des médicamens, du vin, de i'eau-de-vie et beaucoup d autres commoditez que M. de Schomberg m avoit demandées, desquelles ledici Blondot a faict charger cinq charrettes à Guise.
Je vous dois aussy dire que les fortifications y sont en bon estât et que , dimanche passé , fu( achevé un travail à corne; ^ que M. de Schomberg faict à présent couvrir l'ecluse. Il a faict aussy oster beaucoup de terres des digues et particulièrement de celle qui vient de âossu^ afin de pouvoir mettre de Teau partout. Auparavant qu'il y fust rien entré de ce que je vous marque cy-dessus, il envoya l'extrait au vray de la force de sa garnison , laquelle consistoit en sept cens trente six hommes de pied, sans y comprendre les officiers, cent vingt-cinq dragons^ dont
' Michel d'Aits de La GuiUotière, man^cbal de camp depuis 16&6, mourut en i66â.
* Les ecmes, les ravelmi, les redoutes, les plates-fonnes et les cavaliers, tous ouvrages en terre revêtus de brique, remplaçaient, depuis le seizième siècle, les bons gros murs flanqua de tours rondes ou carrées qui suffisaient jadis tfk garantir les hommes de Timpëtuositë du canon».
Mais la transformation se faisait lentement, surtout pour les petites places, souvent délabrées.
^ Ville du Hainaut (roy. de Bdgique).
* Le nom de dragon était apparu pour la première fois , dans notre armée , depuis vingt et un ans seulement, en i635, oà Richelieu avait été fait eoUmel d'un riment français «r d'infanterie à cheval», c'està-dire de àragonê.
C'était alors une grande nouveauté de voir, montés sur des bidets, des hommes armés de fusHs, qui, pour combattre, mettaient pied à terre en jetant la bride de leurs chevaux sur le cou de celui de leurs voisins.
ii y en avoit quatre-vingts montei, soixante cavdiers commandez et les ^p^- ^656. gendarmes escossois et volontaires, qui servent dans ia compagnie.
Apres tout ce détail que j'ai creu nécessaire de vous faire sçavoir, il est bon que vous soyez informé, afin de pouvoir bien prendre vos mesures sur toutes choses, que M. du Passage doit estre ce soir à Retel ^ et mercredy ou jeudy au plus tard à Saint-Quentin , et que la force du corps qu'il amené, pourveu qu'il n'y ayt point eu de soldats qui se soient desbandez, consiste en cent trente neuf capitaines d'infanterie, cent soixante quatre lieiitenans, quatre-vingt^lix-neuf enseignes, deux cens quatre-vingt-seize sergens, deux mille deux cens soixante-huit soldats, dix- neuf capitaines de cavalerie, seize lieutenans, vingtntrois cornettes, vingt-deux mareschaux des logis et cinq cens trois cavaliers tant à pied qu'à cheval. On leur a faict donner des souliers; ils ont les estajppes à raison de prez de deux mille livres par jour. Je leur envoyé cent vingt chevaux pour remonter la plus grande partie des cavaliers qui sont à pied, et ils seront payez, en arrivant à la frontière, à la mesme proportion que l'on a payé les troupes des deux armées.
Bibl. nat., ras. f. fr., MUangtê de Colbert, t 5i, f* 998 v*; minute. — r Aff. ëtr., Pày^-Bas ,
t 88 (aaiiB indîeatioo de page ni de Mio); copie da temps.
À M. DE TURBNNE.
Gom|Hègiie, 8 Mplcmbre i656.
(imiiT.)
Vostre garde vient d'arriver qui m'a rendu vos lettres du 6 et du 7. Je n'ay rien à adjouster sur ce qui est de la marche des ennemis à Lens et à Douay et de tout ce que vous avez faict; je vous diray seu-
' Le manuscrit porte l»en Retel, mais ii y ëgaiement do 8 septembre , Mark est mena protNiblement errear, d*après ia route que tionnë comme Je lien où se trouvent les suit rarmëe. Dans la lettre suivante, datée troupes conduites par M. du Passage.
Sept. i656. lement que Leurs M^ sont très eatisSaicU^ de la manière dont voue vous estes conduit en ce rencontre. Mais, parce que je voy que vous estes persuadé que les ennemis n'entreprendront pas le siège de Saint* Guiliain par force, je suis obligé de vous confirmer ce que je vous ay desja mandé, que leur intention est tout*à-faict différente. Il est certain que celle (la resolution) qu'ils ont prise est de lattaqaer par force, et cela estant, ils peuvent bien destacher un corps pour investir ladîcte place et commencer à travailler à la circonvallation; mais ils ne man* queront pas d'y aller, aprez, avec toute l'armée.
Je croy donc qu'on pourroit attendre pour voir s'ils s'y engageront; mais, en ce cas, on croit que vous pourrez fort aisément entreprendre sur une place de la Lys, sans appréhender qu'estant une fois avec toute l'armée engagez au siège de Saint-Guillain par force, ils puissent destacher un assez grand corps pour vous empescber le bon succez du dessein que vous auriez entrepris sur la Lys.
Ce pendant je suis fort d'advis de tascher de surprendre la Gapelle avec le corps fortiSié de cavalerie que vous envoyeriez pour cet effect, mais il iaudroit que, sans perdre un moment de temps, vous fissiez, un projet de quelle manière l'on executeroit la chose; que vous escrivissiez les personnes qui doivent agir, que vous envoyassiez quelqu'un devant à Guyse ou à Vervins pour préparer ce qui seroit nécessaire, et enfin donnassiez tous les ordres pour l'exécution , me faisant sçavoir en diligence s'il ne seroit pas mieux d'envoyer à Guyse ou k Vervins le corps que M. du Passage amené à Saint-Quentin, ou de le faire demeurer à Marie. Voilà tout ce que j'ay à vous respondre, me remettant neantmoins à tout ce que vous résoudrez et vous asseurant que le Roy l'approuve dez à présenta
' Ce projet fut eiéeutë, et la Capelie, Picardie. Loret, dans sa Mu$e Unariqwe
assi^^ par TurenBe, capitula ie 96 sep* (lettre du 3o septembre), vantait son im*
tembre, comme on le verra plus loin. Cette portance : ville, qui n est plus aujourd'hui qu'un chef- ^ ... . , . ^ iv
,. j , j iy . .1 iw. Pelilc, mais fort régulière,
lieu de canton du département de 1 Avne, ^ ^^ ^.^^ (ce m'a-t-oD mâDdé)
passait alors pour un des boulevards de la Un pes trois tua mieux qom Cood^. '
Il me semble qui! est à propos aussy qae je vous réplique ce qui Sept ]t>&6. est oonteûu dans mon autre lettre \ afin de vous destromper de la croyance que vous avez que les ennemis ayent cent bataillons d'infan** terie et cent escadrons^ de cavalerie; car vous devez faire fondement sur ma parole qu'as n ont pas plus de dix-^ept à dix-boit mille hommes, et La Gardonniere^ me vient de dire que, hors vingt escadrons et trois à quatre miUe hommes de pied, tout le reste de leur armée est composé de meschantes troupes.
GCIV.
BibL B«t., ma* f. fr., lUkt^e$ de ColbeH, L 5i, ^ 994 v*. — Minale.
À M. DE TURENNE
Goupiègiie, 9 êeptenibM s 656.
^ (SXTRAn.)
Je vous escrivis hyer au long par le garde que vous m'avies depes-* cbé ; mais à présent je suis obligé de vous donner un advis que j ay receo ce matin, afin que, recognoissant de plus en plus Tintention des ennemis, vous puissiez mieux prendre vos mesures. Vous sçaurez donc quils ont prétendu vous contraindre à rentrer en France, ou au moins à vous approcher de la fironti^e, afin de vous esloigner des [rfaces de la Lys, desquelles je ne sçaurois assez vous exagérer la jalousie^ qu'ils ont, et de pouvoir entreprendre sur quelque place, ayant toittjo«rs plus dans la pensée celle de Saint^GuiUain qu aucune autre. Us se flattent aussy d'un grand affoiblissement à l'armée et qu'elle seroit obligée d'approcher la frontière.
Je sçay en outre que, le sixième de ce mois, ils n'estoient pas encore
* Voy. d-dessas, p. 338. k cette ëpoqa« qne poor iSgurer an ordre
' Les mots d^eseadrons et de b«t«illons passager de cbmbat. n'étaient usités que depuis tnès peu d'années ' Voy. snr La Gardonnière, t. IV, p. ^87,
pour désigner un effectif de cavalerie ou des Leurei ék Mautrm. d'infanterie. On ne s'en servait guère encore * L'inquiétude.
3/i4 LETTRES
Sfpt. i656. résolus d'aller à S^-*Guillain , craignant tousjours que, s'engageait à ce siege-là, ils vous donneroient lieu d'en faire quelque autre plus important sur la Lys, et d'autant plus qu'ils voyent que vous vous portei totisjours avec l'armée en des lieux qui n'en sont pas edoignez. Il me paroist aussy qu'ils voudroient que vous attaquassiez le Gastelet ou la Capelle, faisant grande différence de ces places aux leurs et croyant qu'en ce cas ils pourroient, sans aucune appréhension, attaquer et prendre Saint-Guillain.
Ils tesmoignent tousjours d'appréhender le renfort que vous aurez, M. du Passage se joignant à l'armée.
Il a\^ommencé desja à y avoir de la jalousie entre le prince de Condé et D. Juan, et celuy-cy et Garacene, se déclarant assez que l'humeur dudict prince est incompatible ^ et que malaisément on pourra vivre avec luy en grande union, quoyqu'ils soient résolus de n'oublier rien pour la conserver, au moins en apparence^.
Vous pouvez faire fondement sur tous ces advis, car ils sont trèsvéritables et me donnent lieu de vous proposer s'il seroit k propos que, pour oster aux ennemis la jalousie qu'ils ont que, s'engageaut à Saint- Guillain, vous n'attaquiez quelque place sur la Lys, vous vous esloignassiez, venant prendre quelque poste vers le Gastelet et Gambray, puisqu'on m'asseure qu'on y trouvera encore beaucoup de fourrages et de bleds. En faisant cela , vous pourriez laisser des troupes à M. de Mondejeu, a6n qu'il en pust secourir Bethune ou la Bassée en cas de besoin, y adjoustant ce qu'il pourroit tirer de sa place pour cet effect, ainsy qu'il m'avoit promis de faire dernièrement, lorsque vous estiez sur la Sambre, si l'occasion se fust présentée.
' Le mot incamp€Uibk a le sens d'inso- dagne, le précédeot goaveraeur des Pays-
ciable. Bas, qui, un jour que Tarmëe d^Espagne,
"^ CeUe mésintelligence s'accrut beaucoup entrant en Picardie , avait été obligée de faire
durant les deux semaines qui suivirent, è halte parce qu'elle ne connaissait pas les
cause de la retraite des Espagnols, dont le chemins, avait dit malignonent : «Quoi I
prince de Condë se montra fort irrité. Il le prince de Condé vient pour révoker la
avait eu les mêmes querelles avec Fueosal- France, et il n'a pas un guide pour y entrer. «
Sept. i656.
GCV.
Aff. ëtr., France, t. 97/1, f" 5i; autographe. — Bibl. nat, ms. f. fr.. Mélanges de Colbert, t. 5i, P aa8; minute. — M. P. Clément a publié un extrait de cette lettre, comme on le verra par les notes.
À J.-B. COLBERT
(bxtrait.)
Gompiègne, 9 septembre i656.
J ay receu toutes vos lettres. Vous me ferez plaisir de venir icy au plus tost; mais je ne croy pas que vous le puissiez faire qu'avec la reyne de Suéde ^ ou aprez. Il ne faut pas souffrir que ladicte reyne aille voir mon logis, car, en ce cas, il faudroit faire beaucoup de choses pour la bien recevoir. Il ne faut pas songer à musique ny à violons^, car il n'y a rien d'extraordinaire en cela.
J'ay esté bien ayse de voir tout ce que vous m'avez escrit à l'esgard du Premier Président* sur le sujet des évocations^, et je remets à vous en entretenir de vive voix. Ce pendant soyez asseuré qu'on ne manquera pas de faire ce qui se doit pour soustenir l'authorité du Roy.
J'apprends de tous costez qu'il y a une grande cabale formée dans Paris par les émissaires du cardinal de Retz et du prince de Gondé. On commence d'en voir les effects, et le principal motif de brouiller est l'appréhension que tous les mal intentionnez ont de la paix.
On m'asseure que le cardinal de Retz est party avec une seule personne pour venir en Finance ou s'en approcher^, ayant pris ses
^ La reine Christine était alors à Paris.
^ Les violons, dont il est ici question, formaient une troupe de a 4 artistes, jouant à la Cour ou à la ville, — «ries vingt-quatre violons n — - qui, durant la minorité de Louis XIV, suffisaient, à Paris, aux besoins mélodiques de la bonne société. Il en coûtait environ kho francs de nos joura pour les avoir ckex soi pendant une soirée.
HAZABIR. — TU.
' Voy. le recueil de M. P. Clément {Lettres, Instructions et Mémoires de Colbert)^ L I, p. a5o et aSi.
* Voy. un Mémoire sur les évocations, Uni,, t. 1, p. aSg.
* Voy. les Mémoires de Guy-Joly (p. 1 3o , édition Micbaud et Poujoulat). Guy-Joiy accompagnait le cardinal de Retz (p. 181, même édition).
IIIPHIHEKIC XATIO^tLr.
Sept. i656. mesures, avec ledict prince, d'agir avec ces cabales dans le temps que luy [Gondé] le fera avec les armes; mais, grâces à Dieu, nostre armée est à présent plustost en estai de donner la loy que de la recevoir, il est aysé de voir qu au lieu de se retirer en France, comme les ennemis ont tasché de faire ^ ils ont esté contraint eux-mesmes à repasser l'Escarpe^ [sic).
• II faut tascher de descouvrir les menées qui se font dans Paris, et je voudrois bien qu on observast quelque jour les personnes qui vont voir M. de Pommereuil', et en particulier la nuict.
M. Talon ^ m'estant venu voir, je luy ay faict cogooistre que je voulois prendre couGance en luy et le servir; mais je suis obligé de vous dire qu'il chasse de race et qu'il me semble de le voir persuadé que le Parlement ne peut faiblir et que, sur ce point, il est encore plus inflexible que son pere^. II a porté la parole au Roy, et, au lieu de se contenir dans sa commission de faire des excuses, il est entré dans la matière des évocations pour soustenir ce que le Parlement avoit faict. il a usé du terme de MM. du Parlement^ ce qui n*a jamais esté avancé^ par personne; car on dict : ou Vostre Parlement y ou la Compagnie, il a
^ Le sens est : de forcer notre armée à se retirer en France.
* La Scarpe.
^ On écrivait, ordinairement, Pomereu.
François de Pommerea, seigneur de k Bretesche, matlre des requêtes, mort en 16G1. Peut-être, d'ailleurs, s'agit-il ici du sieur de Pommereuil, président au grand Conseil, qui avait épousé en secondes noees la niie de Tintendant des finances Bordeaux, quoique cell&<i (ât fiancée à Frémont, Tun des secrétaires des commandement8 de Gaston d'Orléans. La présidente de Pommereuil avait été la maîtresse du cardinal de Retz.
" Denis Talon, né en i6a8, succéda à son père, Orner Tidon, en iCSa, comme avocat général. Ce passage sur l'avocat
Denis Talon a été publié par M. P. Clément, t. I, p. aSg, du recueil cité. Denis Talon mourut en 1 698. Il était devenu président au mortier eo 1690* Sa mère, veuve d'O. Talon, mourut en 1667, et G. Patin nous apprend qu'elle laissa dans sa maison un grand procès , pour avoir fait un insigne avantage par son testament è une de ses filles, aui dépens des autres en&nts.
* Orner Talon. ( Voy. l. IV, p. 79^note 1 , des Letireê de Mazarin).
* UnU aembieratt mieux convenir. Ce terme : «MM. du Parlement* était celm qu'employaient ie plus généralement les rois en parlant de ce corps. Quant jiux membres de la cour souveraine, quand ils rédigeaient un acte collectif, ils signaient : ffLes gens tenant le parlement du Roi«.
encore dict : U ordre précipité qu^on a envoyé pour faire Venir ie Par- Sept. 1600. lement icy. Enfin soyez asseuré que je suis bien trompé, ou M. Talon ne songe qu'à s acquérir du crédit dans sa compagnie; ce qui ne peut estre faict qu'à nos despens. Parlant des remonstrances, il a dict qu elles ne pou voient estre verbales, et l'on avoit desja remarqué dans le parlement que le Premier Président avoit lasché ce mot dans son advis; car, disant qu'il falloit du temps pour préparer les remonstrances S il adjousta : d'autant plus quelles ne pouvaient ^ estre verbales ^.
Je vous conjure de faire travailler à la recherche que vous me pt*o* posez ^; elle sera fopt utile, et je vous en seray obligé. 11 est estrange qu'on n'ay t jamais pris le soin de tenir un registre de ce que les roys ont faict pour reprimer les entreprises du Pariement, afin d'avoir de quoy les confondre lorsqu'ils apportent des exemples de ce qu'ils ont faict. 11 en est de mesme du clergé , qui ne met dans les procez-verbaux , qui se font dans chaque assemblée, que ce qui leur plaist.
Je vous prie d'aller voir souvent, de ma part, M. le prince de Conly et M°^la princesse. J'ay parlé à MM. les Sunntendans de la bonne manière pour leurs interests^.
' Pour &ire des remootraaces par écrit, dit, ea pareil cas, ie Premier Président, fr Tordre est tel qa*ii fant nommer des députés des Chambres , lesquels dressent des mânoîres qu'ils communiquent à leurs col» lègues. Ensuite les susdits députés s'assemblent , rédigent les mémoires , en corrigeant , diminuant et augmentant ce qui est nécessaire pour les mettre en état d'être présentés au Roi. Ce fait, étant misée au net, ii fout lire les remontrances, toutes les Chambres assemblées». (Arch. nat X'*, 8887, '^'* ^^^' R^^tre du Conseil Secret) On ie voit, dans la préparation de ces re-
montrances, véritables amendements à la loi issue de l'initiative du souverain, la Compagnie suivait ime procédure tout h foit (rpariementairei), dans le sens moderne de ee mot.
* La minute porte bien ipawoienl, 11 y a : peuvent, dans M. P^ Clément.
' Là s'arrête le passage cité par M. P. Clément.
* Il s'agissait probablenent du mémoire sur les évocations publié par M. Clément, 1 1, p. aSa.
* Pour l'intérêt de ce prince et de la princesse de Conti.
hh.
Sept. i656.
3wa
Bibl. nal. , ms. f. fr., Mêlantes de Colbert, t. 5i, f" a6o; minute. —
Passages h chiffrer soulignes.
À M. DE TURENISE.
GoropiègQe, 10 septembre i656.
Je vous redepesche à l'instant le gentilhomme que vous m'aviez envoyé, pour vous dire qu'ayant rendu compte au Roy de ce que vous me mandez, Sa M^ approuve entièrement la resolution que vous pren* drez sans doute pour investir la Gapelle et vous advancer [soit] pour taire ce siège, soit de vous arrester à celuy du Castelet. On estime cette place-cy plus forte, et je croy de plus que Cerisy^ se deffendroit mieux que Chamilly^.
Vous avez veu, par les lettres que je vous ay escrites hyer*, que mes sentimens n'ont esté diiïerens des vostres qu'en ce qu'au lieu de laisser M. de Lislebonne, je vous proposois de charger M. de Mondejeu de' ce qu'il y auroit à faire de ce coslé-là, croyant que, s'y trouvant engagé en personne, il ne feroit plus difficulté de se sei^ir de la plus grande partie de la garnison d'Arras, et particulièrement si les ennemis nous donnoient lieu d'entreprendre quelque chose sur la Lys. Mais si cela arrive, on peut aisément remédier à tout, et vous avez pu cognoistre que je suis entièrement de votre advis, vous ayant tousjours escrit qu'on ne pouvoit songer à rien entreprendre sur la Lys que lorsque les ennemis seroient engagez avec toutes leurs forces au siège de Saint-Guillain, auquel je vous réplique qu'ils rencontreront beaucoup plus de difficulté qu'ils ne se sont imaginé; car je viens d'avoir nouvelle que tout ce que j'y ay envoyé généralement* y est entré , et outre cela plus de vingt charrettes chargées de vin.
' Gouverneur du Cateiet. ^ Voy. d-dessus, p. 343.
' Gouverneur de la Gapelle. (Voy. t. VI, * Le moi généndement est, je crois, eui-
page s 08, note 5, des LHireê de Mata- ployë ici dans le sens de : touU espèce de
rin, ) mumUons,
Jeferay porter d'icy, sur les chariots de ia Cour, de la poudre, de Sepi. lOriti la mesche, du plomb et des grenades; mais ce qui m'embarrasse, cest que si je sçavois que vous vous arrestiez au Gastelet, j'envoyerois tout cela droit à Peronne. Je croy pourtant que je ne sçaurois faillir de le faire aller à Noyon.
Jay desja escrit en diligence à La Fere de faire amancher les outils. J*escris à M. de Bridieu de faire raccommoder les affusts de deux pièces de batterie, quil m'escrit qu'il a en estât de servir, et nous avons à Pont-Levesque^ ou à la Fere .toutes les munitions qui peuvent estre nécessaires pour faire un grand siège.
Pour des boulets, j'en ay beaucoup à la Fere de toute sorte de calibre et, à Guyse, il y en a une grande quantité de trente-trois.
J'attends de sçavoir si on devra donner l'ordre à M. du Passage de s'en aller, de Laon, tout droit à la Capelle ou à Guise, afin qu'on le luy puisse envoyer conformément à ce que vous me manderez. Il seroit tousjours bon que ce corps pust faire halte à Marie ou aux environs pour se raccommoder un peu et recevoir l'argent de la montre.
GGVJI.
Bibl. nat., ms. f. fr., Mélanges de Coîbert, t. 5i, f"* s3/i; passages à chiffrer soulignes. —
Aff. ëtr., France, t. 373, P 84; copie du temps.