À L'AMBASSADEUR D'ANGLETERRE LOCKHART
Amiens ^ [1" juin] 1657.
J ay despeché ce courrier exprez à V. Exe. pour luy dire qu'il faut que le corps anglois demeure jusqu'à nouvel ordre au lieu où il arrive aujourd'huy. 11 est chargé dune depesche du Roy pour les habitans de Rue ^ afin qu'ils continuent à les loger. Je l'adresse au sieur de Toucheprez. Je croy que V. Ë\c. trouvera bon d'escrire en cette conformité à M. le chevalier de Reynolds et de luy mander aussy la cause de ce changement, qui est que M. de Turenne n'a pas jugé à propos de faire le siège de Cambray, quoyqu'il eust pris desja tous les quartiers aux environs de la place, parce qu'un corps de cavalerie des ennemis, qui venoit de Flandres, s'estant rencontré à Valenciennes et ayant sceu que l'armée du Roy avoit pris des postes autour de Gambray, ils ont destaché deux à trois mille chevaux, que l'on dict qui estoient conduits par le prince de Gondé, et se sont jetez dans la place. Ils ont perdu du monde en passant , et M. de Turenne m'a mandé qu'il y a plus de trente officiers prisonniers, mais qu'il avoit jugé à propos de ne continuer plus ce dessein; duquel, sans ce hazard, il y avoit tout sujet d'espcrer un bon succez; mais les affaires de la guerre sont si incertaines que, lorsqu'il y a les plus belles apparences. Ton ne peut respondre de rien.
^ La minute porle Amiens et le Si mai de substitaer cette date à celle du 3i mai. 1667; mais comme Mazarin n'arriva à * Petite villedadëpartementdelaSonmie,
Amiens que le 1 *' juin , il a paru nécessaire arrondissement d'Abbevilie.
Il faudra songer à quelque autre chose, puisque Ton est en estât Juin 1657. d'entreprendre sur les ennemis, quelque diligence qu'ils fassent pour rénipescher. J'en entretiendray plus au long demain V. Exe, et, s'il luy plaîst de prendre la peine de se rendre icy de bonne heure, ce sera le mieux pour avoir le temps d'escrire à M. le chevalier Reynolds ce qu'il aura à faire.
Il sera bon que V. Exe. ne retienne pas longtemps ce courrier, afin qu'il puisse arriver à Rue avant que le corps anglois se mette en marche.
GCLXXXIV.
Aff. ëlr., France, L 391, f* 3t4; original signe, et l. «79, P 1 16.
Copie da tenqw.
À M. SERVIEN
Amiens, i*' juin 1667.
(extrait.)
Le mouvement, oJk la Cour a esté ces jours-cy, m'a empesché de faire plustost response à vostre lettre du 27 du passé. J'ay veu celles que le chanoine Arnaud ^ vous a escrites. C'est un bon homme et fort affectionné; mais il me semble qu'il parle trop souvent d'ouvrir la bourse. Il devroit avoir appris chez vous que c'est une bourse où il y a fort peu de chose. En effect, vous sçavez vous-mesme si nous sommes seulement en estât de pouvoir exécuter les choses auxquelles on s'est obligé en cas qu'il le fallut faire présentement; et ce qui me deplaist en cela, c'est qu'il paroist que, si nous ne donnons pas tout l'argent que Ton demande, ce n'est pas faute d'en avoir, mais parce que je n'y suis pas disposé, quoyque je voulusse bien qu'il me coustast quelque chose de bon en mon particulier, et pouvoir employer un million d'or dans la conjoncture présente en Allemagne; car je suis certain qu'estant
^ La copie porte Affumd; mais elle est souvent fautive. Le nom d'Araaud est très lisible dans loriginaL
/i84 LETTRES
Juin j657. distribué libéralement et avec prudence, c est-à-dire avec asseurance de l'exécution de ce qui nous seroit promis, l'on feroit de si grandes choses, qu'il seroit mal aisé de les pouvoir espérer en plusieurs siècles*. Je suis encore plus surpris de ce qu'il vous mande de la mortification que pourroit recevoir M. le prince de Hombourg ^ de l'ambassade que le Roy envoyé en Allemagne; car Sa M*^ a bien voulu luy donner pouvoir de traicter une affaire particulière et secrète avec M. le duc de Neubourg, et il se doit tenir fort honoré de celle confiance; mais dans une chose publique et d'esclat, comme cette ambassade, il seroit contre son service^ et contre la réputation de cette couronne quelle allast chercher en Allemagne un sujets pour l'y employer, que l'on ne connoist que depuis deux ans, et il n'y a personne de bon sens qui ne demeure d'accord que la plupart des Electeurs et autres princes, avec qui l'on aura à traicter, apporteroient bien plus de scrupules et de circonspection à s'ouvrir de leurs pensées sur les affaires présentes avec un prince allemand, qu'ils ne feroient avec des ministres de Sa M*^, qui sont ses sujets, et en qui ils sçavent qu'ËUe a toujours pris une entière confiance. Aussy ne croy-je pas que cette pensée soit jamais entrée dans 1. esprit dudict prince, qui est trop raisonnable pourpretendre une chose où il y a si peu de fondement; mais, quand cela seroit) il faudroit luy faire cognoistre qu'il a tort, et, s'il ne vouloit pas entendre raison, s'en mettre l'esprit en repos. Je croy que l'intention dudict prince est de passer en France avec le corps de troupes qu'il a levé; mais, en cas qu'il ne le fasse pas sytost et qu'il se trouve en Allemagne quand les ambassadeurs du Roy y arriveront, ils auront ordre de prendre toute' confiance en luy et de le prier de s'employer dans les choses et envers les princes où il pourra agir utilement. Donc
^ Mazarin a ëvideinment en vue ici la ' Georges-Chrislien de Hesse. (Voy. ciligue du Rhin, qu'il parvint, Taunëe sui- dessus, p. a6a.) vante, à former conti'e TEmpereur, pour ^ Contre le service da Roi. raffennissemeut dos traités de Weslphalie ; * La copie porte un juge. Le mot sujet ligue qui contiibua si puissamment, en para- est très lisible dans Tonginal. Je cite ces valysant le plus puissant allie du roi d'Espagne , riantes pour montrer combien la plupart des à la conclusion de la paix des Pyrénées. copies sont défectueuses.
il me semble qu'il devra estre fort satisfaict, parce qu'il verra l'estime Juin ><>57. que l'on faict de luy, en luy confiant, entre autres choses, le point principal, qui regarde l'élection d'un nouvel empereur.
J'ay receu une grande depesche du sieur GravelS de laquelle je vous envoyeray i'extraict le plus tost que je pourray pour le communiquer, dans le secret, à M. le mareschal de Gramont et à M. de Lionne. En attendant, je vous diray ce qu'elle contient, en substance, de plus essentiel. C'est que M. l'électeur de Mayence luy avoil dict qu'il estoit fort des amys de M. le duc de Neubourg; que s'il pouvoit luy mettre la couronne impériale sur la teste, il le feroit, estimant qu'il a personnellement toutes les qualitez nécessaires pour estre eslevé à cette dignité; mais que, pour respondre à la confiance que le Roy prenoit en luy, il estoit obligé de luy dire qu'il ne voyoit rien de si préjudiciable présentement aux interests de Sa M**^ dans TEmpire et à ceux mesmes dudict sieur duc de Neubourg, que^ la conclusion de la ligue offensive que l'on projetoit de faire avec luy, parce que Brandebourg et d'autres princes en coucevroient de la jalousie, quelque soin que l'on prist de la leur oster; ce qui les pourroit obliger de s'appuyer davantage de la maison d'Austriche, et que l'on fourniroit par ce moyen un prétexte au roy de Hongrie d'entrer avec une armée en Allemagne; que sa pensée estoit que l'on devoit différer la conclusion de ce traicté et ne s'appliquer présentement qu'à celle de la liaison ' projetée pour la manutention du traicté de Munster, laquelle devoit estre la base et le fondement de toutes choses, et dont il avoit bonne espérance; les députez des princes, qui y doivent entrer, ayantpromis de se rendre à Francfort dans le i5™^ ou 16'"'' de ce mois, pour y mettre la dernière main.
Le Roy, ayant examiné ces raisons, et faisant d'ailleurs beaucoup
* L'origioal porte Graiet; mais la copie de Mayence voulait qa'au lieu de faire imdonne le véritable nom, Gravez, personnage mëdialement un traité particulier avec le souvent cité dans les dépéclies de Mazarin. duc de Neubourg, on s'occupât de la con- (Voy. ci-dessus, p. qGs et ^69.) ckision de la ligue.
* La copie porte bien|w«r; maison lit ^ue ' Ce mot a ici le sens d'union ou de dans Toriginal. La suite prouve que l'électeur ligue.
Juin 1657. de cas des sentimens de M. de Mayence, juge donc à propos de suspendre l'exécution de nostre traicté avec M. de Neubourg, qui sans doute ne le trouvera pas mauvais, quand il fera reflexion qu'il nest pas moins de son interest que de ceiuy de Sa M^ d*en user ainsy. Ce que vous pourrez prendre la peine de mander au dianoine Arnaud, quoyque Gravel ^ me marque qu'il avoit escrît à M. le prince de Hombourg pour le prier de luy envoyer ledict chanoine, a6n qu'il iè pust informer de tout" ce que M. l'électeur de Mayence luy avoit dict; et je croy que M. de Neubourg doit bien recevoir tout ce qui luy viendra de la part de M. de Mayence, qui a beaucoup d'estime et d'amitié pour luy et dont il peut tirer de grands avantages dans k conjoncture présente.
J'ay beaucoup d'inquiétude de voir que M. le mareschal de Gramont et M. de Lionne se hastent si peu de partir. Us n'arriveront pas à temps pourvoir seulement les quatre Electeurs, qui sont les plus proches de nous^, avant la diette, et une des choses que M. de Mayence croit la plus nécessaire, c'est que lesdicts ambassadeurs se rendent pix)mptement en Allemagne^. J'en escris à M. de Lionne, et je vous prie de presser de nouveau l'un et l'autre autant que vous pourrez fà*dessus. '
Il sera bon que vous envoyiez quérir le résident de M. l'électeur palatin pour luy dire que son maistre a tort de croire que les effects ne respondent pas aux bonnes paroles qu'on luy donne de la part du Roy; qu'il n'est pas juste qu'il prétende que Sa M^^ se déclare en sa
* Gravel ëtait cn-ësident pour les affaires du Roi y» à Francfort. CVtait , dit le marëchai de Gramont, rrun homme de bon sens, et très capable de conduire une affaire avec résolution et tout l'art possible ...» Il avait su chasser de Philipsbourg le gouverneur qui s'était déclare contre le Roi, et rendre cette place à la France par les intdligences qu'il s'était habilement ménagées dans la garnison.
' Les trois électeurs ecclésiastiques de
Mayence, Cologne et Trêves, et l'électeur du Rhin.
' L'âection de l'Empereur, fixée primitivement au i& août 1657, n'eut lieu pourtant que le 18 juillet de Tannée suivante. On peut consulter sur cette n^ociation les Mémoires du maréchal de Gramont, Mtre ambassadeur, — ambassadeur nominal tout au moins , parce que M. de Lionne , son collée, était l'âme des pourparlers qui aboutirent à la ligue du Rhin (p. a85 et suiv.).
faveur sur le sujet du vicariat [de TEmpire]^; car, comme ii e9t porté Join 1667. par le traité de Munster que, lorsqu'il arrivera quelque différend sur les articles dudict traictéjes princes, qui s'en sontrendus garants, tas* cherontde les terminera l'amiable, sans permettre qu'il soit décidé par les armes. Si le Roy appuyoit un parly contre l'autre, ce seroit contrevenir audict traicté et donner sujet aux princes, qui y sont intervenus, de se plaindre que Sa M*^ vonlnst décider seule ce qui doit estre remis au jugement de tous ensemble, de sorte que, satisfaisant M. l'électeur palatin. Elle desobligeroit tous les autres et se les attireroit sur les bras, sans peut-estre que cette déclaration produisist aucun advantage pour ledict sieur Electeur,
Pour gagner tout-à-fait cet Electeur, je croy qu'il ne faudroit pas s'arrester au plus ou au moins, et que le Roy se pourroit employer en mesme temps, conjoinctement avec d'autres princes, à trouver quelque expédient sur le vicariat^ qui luy donnast une juste satisfaction sans oflfenser pourtant M, le duc de Bavière ^.
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CGLXXXV.
AE âr., Pays-Bas., f* ii, f* 16*. — Copie ia temps.