‹ Lettres du cardinal Mazarin pendant son ministère (volume 3)Chapitre 70 sur 100 · À M. DE 6RAVEL · texte numérisé non relu

À M. DE 6RAVEL

La Père, 93 juin 1667.

On a esté tres-^aise d'apprendre ce que vous avez négocié avec ledict s' Electeur (de Trêves), mais bien davantage de reconnoistre tousjours de plus en plus l'affection de M. l'électeur de Mayence et la peine

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tMPftlKlUI lATItlAU.

Juin 1667. quil iuy plaist de prendre pour acheminer toutes choses au bot que nous nous sommes proposé. Â la vérité, il n y a rien de si sensé que ce qu il vous a dit sur la manière dont il falloit traiter avec ledict sieur Electeur de Trêves et le mémoire que vous avez fait en conformité, pour vous servir d'instruction; et si l'on ne sçavoit pas desjà combien S. A. est esclairée dans toutes les affaires les plus importantes, et les grands talents qu'elle a , ce qu'elle fait à présent suffiroit pour donner une haute estime de sa capacité. Il faut que vous revoyex de nouveau S. Â. Ë. pour Iuy donner part de tout ce qui est contenu dans une autre depesche et dans celle-cy, et recevoir continuellement ses ordres pour ce que vous aurez à faire; car, comme je vous ay desjà mandé, la cause commune ne sçauroit avoir plus d'avantage que quand les choses qui regarderont son bien seront dirigées par la sagesse de S. A. C'est pourquoy il sera bon que vous demeuriez auprès d'EUe le plus que vous pourrez, sans vous en esloigner que pour exécuter ce qu'elle croira que vous devrez faire.

Je croy qu'd n y a rien à adjouster à ce qui s'est fait pour M. Telecteor de Trêves , que je ne doute pas que l'entrevue qu'à devoit avoir avec M. l'électeur de Mayenee n'affermisse dans les bonnes dispositions qu'il vous a tesmoignées ^ MM. les ambassadeurs Iuy porteront les expéditions nécessaires pour la conservation des droits qu'il prétend avoir dans les eveschez de Metz , Toul et Verdun , le Roy ayant passé par dessus toutes les considérations qui pouvoient l'empescher de Iuy faire cette

' L'ëlecteur de Trêves (Cliaries-Gaspard de Leyen) était cousin germain de l'ëiecteur de Mayenoe, à qui il devait en grande partie la dignité électorale, «r C'était, dit le maréchah de Gramont, un homme qui, par rapport à l'esprit, était brouillé avec le sens commun , sans érudition , point d'étude , et avait une aussi faible connaissaisce des aifeires de l'Empire que des siennes propres. 11 excellait dans la connaissance du bon vin, dont il prenait une si grande quantité et pendant tant de temps, qu'il bisak avouer

h ceux qui buvaient avec lui, qu'il était très difficile de lui tenir tête.» Les espérances que Mazarin avait fondées sur son appui à la Diète , se trouvèrent complètement déçoes ; il (ut en tout et partout partisan de la maison d'Autriche. Le temps employé <rpour le mettre dans le parti du Roi» fut totalement perdu; l'argent seul, qu'il avait volontiers accepté de la France, ne le fut pas, parce qu'on l'obligea à le restituer; ce qu'il fit avec beaucoup de résistance et dVimertume, car c'était r.im civalier des pku teBaoei».

grace^; et, si M. l'électeur de MayeDce juge que Sa M^, outre cela, luy Juin 1657. doive faire encore, comme je le croy, quelque gratiOi cation, soit en vaisselle, en argent, en pierreries, en tapisseries et autres meubles, ou mesme, au lieu de tout cela, luy donner quelque bonne abbaye, ou à quelqu'un de ses parents et principaux domestiques. Elle se conformera à ce que vous luy ferex sçavoir là-dessus estre du sentiment de mondict sieur électeur de Mayence, lequel, je m'asseure, sera d'advis qu'on engage en sorte ledict Electeur qu'il ne puisse pas se desdire de ce qu'il aura promis.

Si vous avez occasion de revoir M. Telecteur de Trêves, il ne £aut pas manquer de Texciter en le faisant ressouvenir de la belle action d'un de ses prédécesseurs, qui harangua en faveur de François I^^ à la diète, qui fut tenue pour une nouvelle élection après la mort de l'empereur Maximilian, et quoy que Charles-Quint, pour qui l'électeur de Mayence parlait, fust préféré audict François I^, neantmoins cette harangue de l'électeur de Trêves eut un applaudissement universel; et comme, dans la conjoncture présente, ces deux électeurs, qui estoient alors divisez, se trouv6ix)nt unis et avec une mesme intention de ne regarder, dans le suffrage qu'ils donneront, que le bien et le repos de l'Allemagne et ia manutention ^ des droits et des privilèges de MM. les Electeurs €t autres princes de l'Empire, nous ne devons pas douter que toutes choses ne se passent aussy bien que nous pouvons souhaiter dans la prochaine élection d'un Empereur.

Mazarin entre ensuite dans les détails sur les personnages qu il serait important de gagner. Il parle surtout des ministres de Fëlecteur de Mayence et particaiiërement du baron' de Benneberg ou Bennebourg^ :

Vous direz au baron de Benneberg que je n'ay pas manqué de faire

^ Grifte tonte platonique du reste, puisque Met£ étaient enoore portes sous Louis XIll,

le traite de Munster nous avait solennelle- jusquen i633, à la Chambre impériale de

ment reconnu la possession de ces trois évé- Spire.

chés, sur lesquels nous n'avions jusque-là * Le mainti^.

qa*une autorité de fait et non de droit; si ' On trouve ces deux formes du nom

bien même que les iqppels du tribunal de dans les dépêches.

Juin 1667. valoir au Roy les nouvelles asseurances qu*il vous a données de son affection pour les interests de celte couronne et pour la personne de Sa M^, qui en conservera tousjours beaucoup de reconnoissance , et qu'en attendant qu*d en reçoive des preuves essentielles, Elle vous a commandé de luy faire, de sa part, un présent de trois mille risdalles^; et si vous croyez plutost^ de luy donner les mille pistoles^ que vous proposez, faite&-le; et sur ce que vous a dict ledict sieur de Benneberg, je vous diray confidemment, pour ne le redire qu'à M. de Mayence en grand secret, qu'il y a desja deux Electeurs, dont l'un a fait dire icy positivement que, pour le bien de l'Allemagne, il vaudroit mieux que le Roy songeast à se faire empereur que de travailler à l'élection d'aucun autre prince, et quoy que l'autre n'ayt pas parlé si précisément, il a dit quelque chose de fort approchant. Sa M^ a respondu avec beaucoup de modestie , tesmoignant ne désirer autre chose , si ce n'est que MM. les Electeurs ayent la liberté d'eslire qui bon leur semblera, espérant que toutes sortes de raisons les persuaderont de ne chercher pas un empereur dans la maison d'Austriche.

Vous ne mandez point ce qu'il faudra donner au frère de M. l'electear de Mayence et autres de la salle '. Quand vous me l'aurez fait sçavoir, vous en recevrez l'ordre aussytost. Pour M. de Fribourg*, vous luy pourrez faire dez à présent un présent de cinq ou six cents risdalles en argent, ou en telle autre manière que vous jugerez à propos, et, s'il faut faire davantage, vous n'aurez qu'à me le mander, les en asseurant ce pendant que vous escrivez icy qu'il faut leur faire quelque regale, comme, en effet, on leur envoyera ce que vous manderez, ne doutant point que vous ne la ^ sçaurez régler à la qualité d'un chacun et au service qu'ils peuvent rendre.

* Trois mille riadales faisaient intritu^ ' Ce terme indiquait probablement ceux

quement à peu près io,5oo firancs. ( Voy. ci- qui étaient attachés spécialement à la conr

dessus , p. a â 9 . ) de l'Électeur.

Mille pistoies , à 1 0 livres la pièce , repré- * L'évéque de Fribourg-en-Brisgau.

sentaient environ i6,3o6 francs. * Régale, dans le sens ie présent, sein-

' Plustost dans le sens de plu$ à propos. ployait alors au féminin.

Mais ce- qu'on désire de sçavoir principalement, et dont il seroit i"in 1667, bon que vous vous fussiez desja expliqué, c'est quelle somme il faudrait donner à M. l'électeur de Mayence qui le satisfit, sous le prétexte que vous me marquerez de mettre un petit corps d'armée sur pied, en faisant la liaison ^ pour le maintien de la paix ; car Sa M^ est absolument résolue de la faire. Et mesme, si vous croyez qu'il fust avantageux de luy donner dez à présent une somme de vingt, vingt-cinq et mesme jusques à trente mille risdalles, comme une partie de cette assistance que le roy luy auroit accordée, vous le pourrez faire, sans attendre aucun nouvel ordre là-dessus, et les payer en escus blancs^. Mesme, s'il souhaitoit quelque bon bénéfice pour luy, dont l'expédition pourroit demeurer secrète autant de .temps qu'il luy plairoit. Elle (Sa M*^) le luy donneroit volontiers. Enfin vous pourrez dire audict grand maistre^ que S. A. ne désirera rien de ce qui sera au pouvoir de Sa M**, soit pour sa personne, pour ses parents ou pour ses domestiques, que Sa M*^ ne luy accorde avec plaisir. Il est pourtant bon que vous usiez de grande adresse en cela, et, si Ton vous faisoit des propositions excessives, que vous taschiez de les. modérer; car, quelque bonne intention que l'on ayt, il est malaisé de tout faire et tout d'un coup.

Vous sçaurez aussy dans la dernière confiance, et sans en parler à personne, que, quoyqu'on parle du Roy avec cette retenue, si neantmoins on voyoit jour à pouvoir faire eslire Sa M^% on eslargiroit, pour cela, la main bien davantage. 11 faut faire là dessus la guerre à l'œil,

' La ligae pour le maintien de la paii en Allemagne et Tobservation de la paix de Westphalie.

* Bien qu'il fut expressément porte, par la bulle ^or, que tout électeur qui engagerait sa voix, par quelque cause que ce pût être, serait chassé du corps électoral « l* usage de 8*attacher les électeurs par des dons pécuniaires n'en était pas moins général et constant. Nos ambassadeurs avaient déjà condu avec l'électeur Palatin un traité aux

termes duquel ils s'engageaient à lui remettre 110,000 écus au 1*' janvier i658, puis, trois années de suite, i^,ooo écus. Ils consignèrent les fonds entre les mains du plénipotentiaire suédois.

Cet électeur, de son côté, s'engageait, par écrit, à faire dans la Diète tout ce que les ambassadeurs de France demanderaient au nom du Roi.

' 11 s'agit du grand-mattre de la maison de l'électeur de Mayence.

Juin 1657. et, si vous voyiez que les choses s*y puissent disposer, vous pourriez en laisser eschapper quelque mot délicatement, et comme de voufr-tixesatey audict sieur de Bennebourg^ pour pénétrer quel serait en cela le sentiment de M. de Mayence. Je croy pourtant que le roy de Suéde et la plus grande partie des protestants seroient fort contraires à cette eslection du Roy.

Vous sçaurez que le siège de Monlmedy s'avance fort, et le secours estant très difficile, il y a plus à espérer qu'à craindre du soccei de cette entreprise, qui nous donnera beaucoup d'avantages dara le Luxembourg, et, [bien que] quand à présent Sa M*^ n'iroit pas de ce costé-là et qu'Elle feroit mesme revenir les troupes qui y sont pour agir ailleurs, Elle est neantmoins resolue.de se trouvera Metz avant la convocation de la diète et d avoir alors une armée considérable sur la frontière d'Allemagne pour eschauffer davantage ses amis et donner de la crainte aux autres; et, en mon particulier, quoyque je trouvasse beaucoup de difficulté à m'advancer jusques à Brisacb et quitter le Roy, si neantmoins M. de Mayence le' juge nécessaire, je passeray par dessus toutes les raisons qui m'en pourroient empescher.

Je présuppose que la diète ne sera point différée % comme quelques uns le sollicitent, et il est important de l' empescher, autant que l'on pourra, pour ne pas donner le temps au comte de Pegnaranda, qui vient ambassadeur extraordinaire en Allemagne et qui y a beaucoup d'habitudes, de praticquer toutes les ruses et les artifices dont il se sçait fort bien servir pour arriver à ses fins. Il en a fait un grand magasin et a pouvoir de promettre tout; car, pour des choses réelles, il en est peu chargé; mais comme, après les expériences du passé, il ne laisse pas d'y avoir encore des gens capables de se laisser leurrer par ces fausses apparences, il est. bon d'en prévenir l'effect. Outre qu'il est important de sçavoir précisément le temps de la diète, parce que, sielleestoit retardée, le Roy, au lieu d'aller à Metz au commence* ment de ce mois', auroit quelque autre chose de considérable à faire,

^ Le manuscrit porte ici Bennebourg. — * La Diète ne se réunit qu'en 1 658. — * I^ Roi n'alla à Metz qu'en septembre 1687.

où sa présence serait nécessaire. C'est pourquoy je voas prie de me Juin i65' faire^ s\\ se peut, une response positive là-*dessu8.

On prétend envoyer d'icy une peraonne expresse à M. Telecteur palatin, duquel, comme je vous ay desja mandé, nous croyons pouvoir £aire estat^ ayant ajusté, avec son résident, qui est à Paris, que, recevant quelque gratification de Sa M'% il agira de concert avec Elle dans Teslection. Cet envoyé en prendra encore des asseurances plus positives et iuy donnera toutes celles qu'il peut désirer, de la part de Sa M^; iP aura ordre de s'entendre sur tout cela avec vous.

Je croy qu'il ne seroit pas mal que vous disiez quelque chose au député de Saxe de ce que je vous mande de la friponnerie de Vicfort^, et en raesme temps se plaindre un peu de ce que, Iuy ayant escrit deux lettres fort civiles par le sieur d'Illioh, qui s'en retournoit ]e trouver, il ne m ait fait aucune response.

Bibl. nat, ma. £ fr., MiUatge* de Colbert, t 5i A, f* 7; minute. — Aff. élr., France,

t. 979, f* 199; copie du temps.

À M. D'AVAUGOUR

La Fère, aA juin 1667.

(kztiait*)

Mazarin déclare qu'il est disposé à secourir le roi de Suède dès que fétat de la France le permettra :

Outre les grandes despenses que nous avons à soustenir de toutes parts, on s'engage encore à en faire une furieuse en Allemagne dans la conjoncture présente, afin de porter plusieurs princes à agir de concert avec le Roy dans la prochaine élection , pour en faire exclure ia maison d' Austriche ; a quoy vous ferez considérer au roy de Suéde qu'il a encore plus d'interest que nous, puisque le roy de Hongrie' vient de se déclarer contre Iuy.

' La copie porte qu'il, dans le sens, probablement, de pour ksquelks OMeuranees. — > * Voy. ci-dessus, p. 5oi et 5o8. — ' L'archiduc Léopold, roi de Hongrie, fut ëlu empenor d'AHemagne le 18 juillet i658.

Juin 1657. Je viens tout présentement d'avoir des nouvelles de Vienne, qui portent que les ambassadeurs de Brandebourg et de Saxe y estoient arrivez pour faire le compliment de condoléance au roy de Hongrie \ et que M. l'électeur de Brandebourg n'avoit pas voulu recevoir les lettres dudict roy, parcequ il ne luy donnoit pas toutes les qualités qu'il prétend et ne le traitoit pas comme le duc de Bavière, et qu'en obtre le marquis de la Fuente, ambassadeur d'Espagne en cette courlà, pratiquoit tous les artifices imaginables et mettoit toutes pièces en œuvre pour engager l'ambassadeur de Brandebourg à escrire fortement à son maistre, afin de le desunir de la Suéde et [lui persuader de] donner son suffrage dans la prochaine élection au roy de Hongrie. J'ay creu à propos de vous mander tout cecy, afin que vous en informiez S. A. E., quoyque je sois tres-persuadé que l'éloquence du marquis de La Fuente n'aura pas persuadé ny les ministres ny le maistre.

CGGVn.

Bibl. nat, ms. fonds Baluze, t 176. — Original signé.

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