A MONSEIGNEUR LE CARDINAL BICH
[Paris,] 11 septembre i6'j3.
Monseigneur,
Vostre Eminence ne trouvera point estrange la petite nouveauté qui est arrivée en cette Cour, puisqu'elle a esté de tout temps le théâtre de semblables aventures; elle admirera plustost le bonheur du règne de la Reyne et la sagesse de sa conduite , qui a prévenu un mal , lorsqu'il estoit sur le point d'esclater, et dissipé en un moment, et presque sans bruit, un orage qui se formoit de longue main, et qui ne pouvoit esclater qu'avec grande violence.
Vostre Eminence sçaura donc que cette Princesse, ayant inutilement employé la douceur et les bienfaits pour contenir certains esprits dans leur devoir, a esté contrainte de se servir d'une conduite plus forte pour les empescher d'achever la faute qu'ils avoient fort avancée. Je laisse à penser à Vostre Eminence combien cette Princesse s'est fait de violence en quittant les mouvemens de la bonté qui luy est si natu-
1 Le cardinal Bichi était connu comme ne doit être déchiffrée que par le cardinal
un des principaux partisans de Mazarin. lui-même (p. 3i2 et suiv.). Elle donne
Grotius écrivait, le 9/19 septembre 16 h 3 des renseignements confidentiels et très-
(Epist. inedilœ, p. 72): trFama est Roma curieux 'sur les relations de Mazarin avec
hue venturum cardinalem Biquium , ut Ma- la cour de Rome. L'opinion du ministre
zarini auctoritatem sua fulciat. » sur l'évêque de Beauvais , sur les cardinaux
Voyez aussi plus haut (p. 807 et suiv.) Sforza, Bosetti, Sacchetti, sur Gofredi ou
une lettre de Mazarin au cardinal Bichi , et Gaufredi, principal conseiller du duc de
spécialement la partie de cette lettre qui Parme, y est franchement exprimée.
relie, pour entrer dans ceux de la justice et dans les moyens fascheux Septembre
d une précaution nécessaire \
Pour moy, qui suis venu dans le Ministère avec cette resolution et de n'y considérer jamais mes interests, et de n'y faire point desplaisir à personne, et d'y faire plaisir à qui je pourrois, j'avoue que ça m'a esté une très-sensible douleur de n'avoir peu, comme j'eusse désiré, m'opposer à un accident qui ne m'est pas moins fascheux qu'à ceux qui le souffrent. S'il n'eust esté question que de ma retraite pour guérir les esprits malades, le remède m'eust esté doux et facile, comme Vostre Eminence le pourra juger, et avec un repos qui n'eust pas esté sans honneur, j'eusse peu tirer les autres de l'inquiétude et des troubles qu'ils se sont donnés volontairement. Mais le commandement absolu de la Reyne, la confiance qu'elle me fait l'honneur d'avoir en moy, et que je dois à la bonté du feu Roy, dont vous estes en partie tesmoin, seront tousjours des motifs plus forts pour m'obliger à continuer dans le service, quelque hasard qu'il y ayt à courir, que la considération de mon repos et de la seureté mesme de ma personne pour me le faire abandonner en un lieu où Sa Majesté croit que je luy suis utile et, en quelque façon, nécessaire.
Voilà mes véritables sentimens sur cette occurrence, que vous ne condamnerez pas, à mon avis, estant généreux et reconnoissant au point que vous estes. Au reste, depuis cet accident, tout jouit icy d'un calme parfait, et toute la crainte et les alarmes qui agitoient les esprits ont passé en un estât incroyable d'asseurance.
Pour ce qui est de nos affaires, elles sont partout florissantes, et nous espérons, avec la grâce de Dieu, recueillir les fruits de la prise de Thionville, qui fairont que la fin de cette campagne ne desmentira point le bonheur du commencement. Je suis de toutes les forces de mon ame, etc.
1 Malgré les répétitions que contient cette qu'elle est plus développée que celles où lettre, nous la donnons en entier, parce Mazarin a parlé de la cabale des Importants
3f>4 LETTRES
Septembre i643.
Manusc. de la Bibiioth. Mazarine, n° 1719, tom. I. I" 108 verso.