‹ Lettres du Cardinal Mazarin pendant son ministèreChapitre 167 sur 335 · CCCXXXII · texte numérisé non relu

CCCXXXII

Manusc. de la Biblioth. Mazarine, n° 1719, ton). I, f° 1 38 verso.

A M. DE LA THUILLERIE

[Paris,] 2 li novembre i6'i3.

Monsieur,

Je ne suis point en peine des affaires que vous maniez, et je sçais que, après vos soins et vos offices, il n'y a rien plus à désirer que la faveur de la fortune. Pour ce qui est de celle de M. le duc de Neubourg, je ne doute point que son fils ne fasse ce qu'il pourra pour luy communiquer la passion qu'il a pour la maison d'Austriche1; mais aussv le peu de bonne intelligence qui a esté par le passé entre ces deux princes se pouvant resvciller par la jalousie que le père sera aisé à prendre du (ils, elle pourroit facilement ouvrir dans leur esprit des inclinations contraires. Quoy qu'il en soit, j'estime que le succès des armes du Roy delà le Rhin faira naistre ou empeschera plusieurs résolutions, selon qu'il sera desavantageux ou favorable.

C'est pourquoy il importe que vous renouveliez vos instances avec chaleur à l'endroit de madame la landgrave de Hessc et de M. le comte d'Eberstein, affin qu'il se fasse, de leur cosfé, quelque diversion qui occupe une partie des forces qui sans cela iront fondre surnostre armer. Elle peul bien juger qu'il vaut mieux hasarder quelque petit avantage ■ni. (|ni se reparera avec usure dans le bonheur du gros des affaires, qui est al lâché à la subsistance de nostre armée delà le Rhin, que d'exposer ce gros, lequel, perdu, entraisneroit infailliblement la perle de la meilleure parlie de ce que possède cette princesse. Vous la

1 Voyez, sur le fils du duc de Neubourg, la note de la page 438.

solliciterez donc à cela avec vigueur, et luy représenterez encore qu'elle ne doit point faire dillicullé de donner celte satisfaction au Roy, veu qu'elle ne manquera jamais de l'assistance de Sa Majesté ; que, pourveu que le bon estât et la réputation des choses se conservent cet hiver en Allemagne, elle y agira si puissamment l'année prochaine, qu'elle se peut raisonnablement promettre d'y mettre à l'avenir en toute sécurité la fortune de ses alliés.

11 est arrivé un eschec assez fascheux au general-major Rose1, causé

' Le général Rose, envoyé en reconnaissance avec une partie de la cavalerie du maréchal deGuébriant , s'était laissé surprendre, ie 7 novembre, et avait essuyé une sanglante défaite. Voici la lettre qu'écrivit à ce sujet le maréchal de Guébriant au général d'Erlach, gouverneur de Brisach (Hist. du mareschal de Guébrianl, par Le Laboureur, p. 698- 701):

«Monsieur,

«Nous sommes arrivés le cinquième jour fie nostre marche d'assez bonne heure à Roltweil! , qui estoit hier samedy, le 7 novembre. Le matin dudict jour, je donnay ordre au general-major Rose , qui avoit l'avant-garde de l'armée , de s'avancer avec trois regimens de cavalerie, le sien vieux, celuy d'Ohem et le mien , avec les dragons de son cousin , pour essayer de se saisir de Palingen , y jeter scsdicls dragons, et par le mesme moyen prendre langue des ennemis, et se retirer ensuite à l'armée près de Rottweill. Sur quoy îedict sieur general-major se mit en marche avec les susdites troupes , sur les six ou sept heures du malin, alla à Palingen et v arriva sur le midy ou une heure après. Mais, y ayant trouvé cinquante dragons et trente chevaux de l'ennemy, il prit résolution de se retirer et vint loger à un village nommé Geysling, entre Palingen et Rosenfeld, où

il arriva sur les trois ou quatre heures après midy, et se logea pour sa personne dans un chasleau, avec la moitié des dragons, et mil l'autre moitié desdicls dragons dans un autre chasleau , qui estoit encore dans Iedict village, et commanda pour toute garde un rittmestre avec trois chevaux par compagnie, qui faisoient en tout septante-deux, et luy ordonna de se mettre sur le chemin de Palingen.

ffLe colonel Spork, qui avoit eslé envoyé avec un partv de cinq cents chevaux pour avoir des nouvelles asseurées de nous, et qui estoit parly d'auprès de Weillestett le vendredy G novembre, à deux heures du matin, le quartier gênerai estant encore à Fortzem , vint le mesme jour à Horb, où s'estant rafraischi la nuit, il marcha le samedy sur les huit heures du matin, et vint auprès de Sultz , d'où, ayant receu advis que le colonel Vidreholt, avec un party de quatre cents chevaux , estoit marché vers Palingen . pour s'y faire payer de quelques contributions, il se résolut de marcher vers là, pour essayer de rencontrer cette partie.

rr Arrivant près de Rosenfeld, il rencontra un quartier-maislre du colonel Rose, qui alloit dudict heu pour sauvegarde, duquel ayant appris que le colonel estoit logé à Geysling, luy dans le chasteau avec des dragons , et les trois regimens dans le village ,

par sa négligence; mais, outre qu'il y a apparence que, estant bravehomme, il taschera d'en avoir sa revanche, le gênerai -major d'Erlac a promptement envoyé cinq cents chevaux des garnisons d'Alsace. Ce renfort et ce qui s'est sauvé de la defïaite des trois regimens de cavalerie en rend l'accident moins considérable. Je vous escris cecy affin de rabattre les amplifications qu'on en faira et la vanité que nos ennemis s'en donneront, à qui il n'est pas estrange qu'il arrive quelque petit bonheur après de si grandes (Jisgraces.

Novembi

avec trois chevaux de chaque compagnie pour toute garde, ledict colonel mit en delibération avec tous ses officiers ce qu'ils dévoient faire en ce rencontre. Sur quoy, la plus grande partie luy conseillant de se retirer et alléguant qu'il n'esloil pas à croire que Rose n'eust bien pourveu à sa seurcté et qu'il n'eust pas, pour le moins, un de ces regimens tousjours à cheval, il leur proposa de s'advancer encore un peu plus près et dict qu'il vouloit, luy seul, avant que de les engager aucunement, reconnoistre Testât du quartier. Sur quoy, s'estant advancé en personne, par le chemin de Roltweill, audict Geysling, et n'ayant rencontré ny sentinelle, ny patrouille, ny garde, il retourna vers ses gens, qu'il ramena audict quartier, où ayant mis le feu presque au mesme instant, pour la quantité de fourrage qui estoit dans les maisons, et le ritlmeslre qui avoit esté ordonné de tenir sa garde vers Palingen ne pouvant faire autre cliose que de rentrer dans le quartier, comme il a fait, et de trai par trois fois pour donner temps aux troupes île monter à cheval; mais comme tous les chevaux estoient dessellés, et les roistres, comme les officiers, deshabillés et endormis en ton le confiance , et le gênerai-major enfermé dans le chasleau avec ses dragons, il n'a pas esté possible; et, bien quel'ennemy ne se soit pas arresté longtemps, il ae s'esl

peu sauver, à la faveur des deux chastcaux, que quelques trois cents hommes à pied o! à cheval, neuf étendarts, le general-major. son cousin et sept à huit officiers. Encore la moitié de ceux qui ont leurs chevaux n'ont ny selles, ny brides, ny manteaux, n\ boites.

k Voyez quel malheur, par l'imprudence e'. négligence d'un homme à qui Dieu avoiJ envoyé une bonne fortune entre les mains. s'il oust salisfaict, non pas au devoir d'un general-major, mais seulement d'un simple rittmestre , estant de plus bien adverty, comme il l'csloit, qu'il y avoit cinq cents chevaux de l'ennemy en campagne.

rr Cependant, Monsieur, comme il faut chercher tous les moyens de remédier à un si mauvais rencontre et à ce qui pourroit nous arriver de pis ensuite, je vous prie de m'envoyer le plus promptement que vous pourrez la cavalerie des places , et de luy faire prendre la mesme marche qu'a prise nostre bagage. Elle pourra toujours venir seuretneni à nous et nous joindre par derrière el à couvert de l'armée. Si quatre compagnies du régiment de laReyne, que nous avons advis devoir eslre maintenant arrivées <'ii Alsace, y estoient, vous les envoyeriez, s'il vous plaist, avec les vosires. Et comme je n'ay pas le temps d'escrire à la Gour,jevous prie d'envoyer, dans la plus grande diligence qui se pourra, celle-cy à ma femme, alin

Novembre i6/i3.

Je suis ravy du commencement du restablissement de vostre santé, puisque je vous souhaite toute sorte de bien et que je suis véritablement, etc.

P. S. J'ay appris de bon lieu que le résident de Suède qui est à la Haye se laisse quelquefois entendre que la France n'a point d'inclination pour la paix. Cette impression vient sans doute des artifices de la maison d'Austriche, pour desgouster de nous nos alliés, qui la désirent. C'est pourquoy, il sera de vostre adresse de refTuter cette erreur et de faire comprendre au monde que nous n'avons icy rien tant à cœur que cette paix, qui est dans les interests de cette Couronne, pour plusieurs raisons que vous n'avez pas besoin que je vous escrive.

La defl'aite des trois regimens de M. le mareschal de Guebriant n'est pas aussy grande que nos ennemis la publient. Nous avons desjà envoyé de l'argent pour les remettre, et le general-major d'Erlac y a lait aller cinq cents chevaux des garnisons de l'Alsace, de sorte que la perte se trouvera peu grande.

qu'elle puisse faire voir la vérité de la chose à MM. les Ministres. Je vous prie aussy de la faire sçavoir, de vostre part, en tous les lieux où vous le jugerez raisonnable. Nous nous sommes cependant, dès la nuit passée, approchés de cette place, et attendons nostre canon cl bagage, dont nous n'avons point encore de nouvelles. Nous essayerons d'attacher les mineurs et attendrons d'avoir quelque chose d'asseuré de l'intention de l'ennemy. Et sur ce je suis, etc.

« Au camp près de Rotlweill, à 6 heures du soir, 8 novembre i643.i

D'après Grolius (Epist. incdilœ , p. 1 15), Toubadel, ou Toubatel, ou Toupatel, était,

avec Rose, un des chefs des Weymariens qui furent surpris et enveloppés par l'ennemi : trCladem non exiguam accepere Vimariensium duclorum prœcipui , Tubadelus et Rosa. cœsis suorum ferme trecentis , equis et sarcinis raplis cœlerorum ; erant aulem mille et d. » On peut comparer sur la déroule de Palingen, ou Balingen, un récit composé par un partisan des Bavarois, et publié par Heilmann dans l'ouvrage allemand intitulé :

Campagnes des Bavarois pendant les années i6â3, i6ââ et i6â5 , sous les ordres dufeldmaréchal Merci/ (1 vol. in -8°, Leipsig et Meissen, 1 85 1 ). — Voyez l'introduction en tête de ce volume.

Page 1