‹ Lettres du Cardinal Mazarin pendant son ministèreChapitre 173 sur 335 · V M. SALVIUS · texte numérisé non relu

V M. SALVIUS

PLENIPOTENTIAIRE DE LA SERENISSIME P.EÏN1 II SCKDE KM ILLEMAGNE.

[ Paris, | 3 décembre 1 643

Monsieur,

Le bruil des choses, qui a coustume de se grossir en se respandant, et I artiffice dont nos ennemis useront à augmenter un accident qui esl arrivé à nostre armée d'Allemagne, m'ont obligé d'en escrire la vérité el la certitude à Vostre Excellence. Elle sçaura donc que, après la prise de Rottweil et la mort de M. le mareschal de Guebriant, les ennemis firent une entreprise, qui leur a reiissy. sur le quartier gênerai <le l'armée où esloil le comte de Rantzau, le colonel Obem et quelques

II.iImmI de Montmort, maître des requêtes. (Voyez la table alphabétique ;'i la lin du volume. 1

autres officiers, qui ont esté pris avec le canon et quatre compagnies des gardes françoises qui s'y sont trouvées1. Le reste de l'armée s'est retiré en deux corps et en bon ordre, soubs le lieutenant gênerai Toubadel et sous le major gênerai Rose.

Quoyque cet accident soit plus considérable pour la réputation que

1 Le 9. h novembre, le duc Charles de Lorraine et les généraux Mercy, Hatzfeld et Jean de Wert battirent le corps d'année commandé par Rantzau à Tiithngen ou Dùllingen, petite ville de Souabe.

Nous donnons ici le récit de deux contemporains: Monlausier, qui faisait partie de l'expédition, et Grotius, qui suivait avec un intérêt attentif, et souvent malveillant, les mouvements des Français en Allemagne".

Grotius écrit , à la date du 26 novembre (6 décembre 1 6 6 3 ) : fcRotbvilam cepere Galli per pactiones. In ejus oppidi obsidio , machina , quam falconettum vocant, dissiliente, brachium abreptum estmareschallo Guebriano, unde is, accedente morbo, post aliquot dies, estmortuus. Inde discordia , nolentibusRantzovio obedire Vimariensihus (les Weymariens, anciens soldats de Bernard de Saxe- Weymar). Itum est trans Danubium ; capta Dutlinga(Dùllingen), machime etpulvisbellicus posita extra oppidum, ut magis in expedito essent, si hostes advenirent. Rantzovius intra Dutlingam erat cum mareschallo castrensi Montauzerio , Gallo, et Ohemio tribuno, Germano. Monuit eos tribunus Rosa b venire hostem ; ipse tamen non accucurrit. Vix nuncius advenerat, cum adsunt ter mille équités, qui illico machinas extra oppidum posilas (erant autem viginti) capiunt, occisa cohorte ad machinarum praesidium posita .

" sequentibus hoslium pluribus, partim qui trans Danubium erant, partira qui subito Danubium transierant. Nihil aliud facere potuerunt Rantzovius et alii , qui intra Dutlingam erant, quam, destituti machinis et pulvere bellico, semet dedere. Qui hic rerum potiunlur culpam in Rantzovium conferunt. Germanos pridem conquerentes audivi objectari se periculis ut vile damniim.»

Mazarin tenait à effacer l'impression de cette défaite. Il envoya, dès le lendemain'. Rrienne, secrétaire d'État, et Silon, un de ses familiers , entretenir Grotius de cet échec : rrPostridie, écrit Grotius (ibidem, p. 1 1 1), ad me venere cornes Briennius, qui locurn eum oblinet quern anlehac Chavigniacus , et a card. Mazarino is, quo ille ad res exteras maxime utitur, Silonus. Ex illis, sed et ex aliis didici, post illud malum, quod apud Dutlingam evenerat, sine mora Rosam et Tubaldium celerrime se contulisse Brisacum et in vicina oppida. Mitti bine vicecomilem Turenœ, ducis Bullionii fratrem, nunc Francise mareschallum, Germanis principibus affinem, ut exercitui qui sub Guebriano [erat] imperet, notus et non ingratus Germanis; pecunias missas; properare eodern militem ex Campania aliisque l'egionibus. »

En enregistrant ces nouvelles, Grotius blâme vivement le gouvernement français qui lui parait avoir exposé témérairement un

* Voyez, dans l'introduction, un autre récit, rédigé par un Allemand et traduit en fiançais. k Ce l'ait est nié par Montausier, qui rejette toute la faute sur Rose.

DU CARDINAL MAZAR1N.

pour la perte des hommes, qui n'a pas esté grande, comme Vostre Excel- Décembre lence peut le juger, si est-ce qu'il n'a pas laissé de loucher vivement la Reyne, à cause de l'impression qu'il pourroit faire sur nos alliés qui neseroient pas bien informés de la vérité de la chose. Cela m'a obligé

petit corps d'armée dans un pays étranger, où il était enveloppé par des forces supérieures. (Voyez plus haut, p. 1x^3, note.)

Voici maintenant le récit du marquis de Montausier, qui fut fait prisonnier avec Rantzau et conduit à Tubingen. (Ce récit a été publié par Le Laboureur dans son Histoire du marcschalde Guébriant, p. 7 1 5-7 17.) Après avoir raconté la prise de Rotlwei) et la blessure du maréchal de Guébriant (voyez la noie de la page hkb). Montausier continue ainsi: -On tomba d'accord de partir d'auprès de lloltw ci! et d'aller se rafraischir quelques jours vers la source du Danube. On partit donc pour cela; mais on disputa fort pour les logemens: car le marquis de Montausier et le colonel ( )hem estoient d'advis qu'onallast vers Slillingen , Plomberg et Furstemberg, où les ennemis n'eussent sceu venir à nous que trèsdifficilement , et où nous eussions peu eslre logés près les uns des autres, et tirer du pain de la Suisse sans qu'on nous eusl peu couper les chemina. Le comte de Rantzau et le general-major Rose voulurent qu'on fis! le quartier gênerai el cehiy de l'artillerie à Tutelingen -m le Danube, disant que c'estoit trop relascher, et que les ennemis en lireroient vanité. Le marquis de Noirmoustier esloit malade depuis trois jours; ce qui l'empeschoit d'assister aux resolutions, el le baron de Sirol el le comte de Maugiron n'opinoient pas contre leur gênerai. Toupadel 1 Toubatel 1 estoit demeure malade à Rottweil, d'où il n'avoil I »«•! 1 partir, uon plus que le sieur de Rocqueservières. pour la blessure qu'il avoil re-

cette au siège, de sorte que, en leur absence . l'autorité du comte de Rantzau prévalut. Le quartier gênerai et celuy de la cavalerie furent donc faits à Tutelingen, avec quatre compagnies de gardes et le régiment de Cloue, qui faisoient cinq cents hommes.

Rose se logea à Mulen, petite ville sur le Danube en descendant, avec six regimens de cavalerie et des dragons. Il avoil encore deux autres regimens de cavalerie auprès de luy dans un village et trois d'infanterie à un quart d'heure derrière luy. Cela faisoil Pavant-garde. Le reste de l'armée estoil logé plus haut, vers la source de la rivière, à Meringen, Geissinghen et autres lieux.

ffRose se chargea d'envoyer deux escadrons de cavalerie pour la garde du quartier gênerai, et il n'y envoya pas seulement un homme. Il estoit sur l'avenue des ennemis et commandoit toute la cavalerie. Cependant les ennemis vinrent de Palingcn à Sigmaringben, sans qu'il nous en donnast le moindre advis. Ils passèrent le Danube avec toute leur armée, logèrent à Meskirch, et puis marchèrent, cavalerie et infanterie, droit à nous, laissant le quartier de Rose à demiheure sur leur main droite, sans trouver un seul île ses partis et sans qu'il nous ayl donné' advis d'eux. Il est à croire qu'un vieux soldai el un bon officier comme luy, qui a tant fait de bonnes actions, a donné de bons ordres; mais ils ont esté si mal exécutes que toute l'armée ennemie a esté

au parc de noslre canon, qui estoil devant l'une des portes du quartier gênerai, devant

D min.'

de l'escrire sans aucun desguisement à Vostre Excellence, et de luy faire sçavoir encore que Sa Majesté n'a jamais tesmoigné plus de fermeté, ni plus de disposition à soutenir les affaires d'Allemagne qu'en celle occasion, el que, après avoir nommé au commandement de l'armée

qu'on sceusl seulement qu'elle cust passé le Danube.

•A l;i première alarme que nous eusmes, nous vismcs nostre canon entre les mains îles ennemis, qu'ils tournèrent aussytost contre nous. On voulut faire sortir incontinent tics gens pour aller donner advis aux troupes, niais ils furent tous repoussés dans la ville, laquelle esloil fermée, à la vérité, mais il y avait plus de trente brèches à la muraille, par quelques-unes desquelles on pouvoit mesme entrer à cheval. Une partie de l'enceinte esloil composée de maisons , el l'autre estoil très-basse, sans chemin ni lieu où l'on pusl estre dessus. Le pis estoit pourtant qu'on n'avoil point du tout de poudre, le parc estant hors de la ville, comme il a toujours accoustumé d'eslre, de peur du feu. deux des soldais qui se trouvèrent en avoir un peu dans leurs bandolières tirèrent quelques coups et nous donnèrent moyen de faire bonne mine. On nous fit sommer; mais nous respondismes que nous n'estions pas en estât de traiter. Cependant nous essayions de gagner du temps, pour donner moyen à toute l'armée devenir à nostre secours; mais ce fut vainement; car, à ce qui nous a apparu , aucun n'a fait effort pour cela, el chticun a pourveu à sa seureté comme il a peu. Nous ne savons quoy que ce soit d'eux; car on nous dict tant de menteries, que nous ne pouvons adjoutèr foy à rien de ce qu'on nous dit.

«Pour ce qui regarde le quartier gênerai . estant investi de tous costés par toute l'armée , la nuict estant à demy passée, et n'enten-

dant rien de nostre armée, cela nous fit

juger qu'elle avoif pris une autre rouie. On s'assembla pour adviser à ce qu'il \ avoit à faire, et tout le monde tesmoignoit avoir assez de cœur [tour mourir glorieusement; mais les moyens leur en esloient ostés par les raisons que j'ay desjà dictes. N'ayant donc pas de quoy se défendre, on trouva bon, d'un commun accord, d'entendre aux propositions que les ennemis nous faisoient de se rendre. On traita donc avec eux : les généraux Hasfeld et Mercy nous promirent beaucoup de choses. Mais le lendemain, les ennemis entrant de tous costés peu à peu, le duc de Lorraine se raocqua de leurs promesses, et nous fusmes assez mal traités. On nous a amenés icy. où nous ne sçavons rien de ce qui est arrivé au reste de nostre armée, sinon que peu de troupes, hors l'infanterie du comte de Rantzau, ont eu efchec. La vieille que commandoit le marquis de Monlausier est toute sauvée, et on dit qu'il y en a une partie dans Rottweii. f Fait ît Tubingue , le 1 " décembre i 6i •'?. - Grolius, qui avait déjà exprimé son opinion sur l'imprudence de l'expédition d'Allemagne ( voyez plus haut. p. /i-3 . note) , revient, dans une lettre du 9/1 o décembre, sur le petit nombre de troupes et sur la négligence des généraux, qui jouaient aux cartes au lieu de veiller à la défense du camp : trParvœ copia1 sine victu niissre ad res tara longinquas. lantis hos'ium viribus. Par in ducibus militibusque securilas: nam qui ad Dutlingam deprebensi sunt ebartis ludebant plerique. »

M. de Turennc l, dont les bonnes qualités ne doivent non plu-, estre Décembre inconnues à Vostre Excellence que la naissance, il part, pour l'aller joindre, avec de bons corps d'infanterie et de cavalerie, et de l'argent en abondance pour fournir à toutes les despenses nécessaires.

Sa Majesté, en outre, a ordonné de grandes levées, qu'elle destine pour l'Allemagne, où elle veut faire agir plus puissamment qu'elle n'a encore fait, de sorte que j'espère que, avant qu'il soit un mois, l'armée du Roy se trouvera plus forte qu'elle n'a esté, et que, quelque temps après, il y aura d'autres forces qui exerceront nos ennemis et tairont, à ce bout de l'Allemagne, de notables diversions en faveur de nos alliés, qui travaillent à l'autre.

Je conjure Vostre Excellence de s'asseurer de tout ce que je lu\ escris, comme d'une chose très-veritable , et de vouloir donner les mesmes asseurances en Suède et à M. le mareschal de Torstenson. Je ne doute point qu'elle ne le fasse pour l'inlerest de la chose commune, qui le requiert ainsy.

Manusc. do la Biblioth. Mazarine, n" 1719, toni. I. f i4i verso.

Page 1