DE LOMENIE
A partir de l'avènement de Mazarin au ministère, sa correspondance raconte sa vie. Elle le montre, de i64a à 16/48, attentif surtout aux grandes affaires de l'Europe ,et les dirigeant avec une activité infatigable. Pendant les cinq années suivantes (1 648- 1 6 5 3 ) , les intrigues de cour et les luttes de la Fronde absorbent l'activité du ministre. Lorsque enfin il a triomphé des factions, il poursuit la victoire de la France sur la maison d'Autriche, et la correspondance des huit dernières années de son ministère (1 653- 1661) est surtout consacrée à la politique extérieure.
Il nous reste maintenant à indiquer quels étaient la situation et les intérêts des principaux Etats de l'Europe au moment où commence le ministère du cardinal Mazarin (décembre i6A-»)- Ce tableau est nécessaire pour faire comprendre l'importance historique de la correspondance de ce ministre.
Relations extérieures de la FrancjL. — Maison d'Autriche; sa puissance et ses prétentions. — Lutte entre la maison d'Autriche et l'empire germanique. — Constitution de cet empire : collèges, diètes, cercles, chambre impériale. — Origine de la guerre de Trente ans. — Résumé des principaux événements de cette guerre jusqu'à la période française (i 6 18-1 635).
La puissance avec laquelle la France eut surtout à lutter pendant le ministère de Mazarin est la maison d Autriche. Depuis
xxr. INTRODUCTION.
l'abdication do Charles-Quint, cotte maison se divisait en deux branches, la branche allemande et la branche espagnole. La première possédait, outre l'archiduché d'Autriche, la Styrie, 1 Istrie, le Tvrol, la Carniole, la Carinthie, la Bohème, la Silésie, la Moravie et la Hongrie. Elle trouvait dans les provinces danubiennes des populations belliqueuses, qui recrutaient ses armées et la rendaient redoutable. Souvent menacée dans son existence par la diversité des races et l'opposition des intérêts, elle avait su former un corps formidable des diverses nations qui la composaient. Allemands, Slaves, Madgyars. Chaque fois qu'elle paraissait accablée sous les efforts de ses ennemis, elle trouvait des alliés qui la relevaient, et ce grand corps flexible et élastique était sorti de toutes ses luttes en gardant le prestige de sa renommée militaire. Maîtres d'États héréditaires considérables, disposant d'armées aguerries, entourés de politiques et de diplomates expérimentés, étroitement unis avec la branche espagnole de leur famille qui occupait les Pays-Bas (Belgique) et plusieurs places fortes entre la Moselle et le Rhin (Trêves, Frankenthal), les princes de la maison de Habsbourg faisaient toujours trembler l'Allemagne. La Bavière et les membres de la ligue catholique d'Allemagne les soutenaient énergiquement. La Hongrie et l'IUyrie leur fournissaient une cavalerie rapide, qui, sous les noms de homards, croates, talpaches, acquit un renom formidable dans les guerres des xvne et xvirie siècles. Des aventuriers, véritables condottieri, les Piccolomini. les Waldstein, les Gallas, les Hatzfeld, se montraient les dignes chefs de ces terribles bandes de pillards.
La branche espagnole de la maison d'Autriche avait des Etats encore plus vastes que la branche allemande. En i635, elle possédait, outre l'Espagne proprement dite, le Portugal, les Deux- Siciles. la Sardaigne, la Lombardie, les Pays-Bas, l'Artois, la Franche-Comté, le Boussillon, la longue cliaine des comptoirs
INTRODUCTION. xxm
établis sur les côtes d'Afrique, le Mexique, le Pérou, la presque totalité des contrées connues de l'Amérique, d'immenses territoires dans les Indes occidentales, et des places de commerce jusque sur les côtes de la Chine. Cette vaste monarchie, sur laquelle le soleil ne se couchait jamais, suivant l'expression d'un écrivain du xvne siècle, était, à la vérité, ébranlée : les mines du Pérou et du Mexique s'épuisaient; le commerce, l'industrie et l'agriculture avaient été négligés, presque abandonnés. Les pays divers réunis par la politique rusée ou violente de Charles-Quint et de Philippe II tendaient à se séparer. Le Portugal, la Catalogne, les Deux- Siciles étaient agités par de sourdes rumeurs, que des ennemis habiles allaient bientôt changer en révolte déclarée. Mais, malgré ces signes de décadence, la monarchie espagnole pesait encore d'un grand poids dans la balance de l'Europe. Il fallut plus de vingt années de guerre pour que la France lui imposât la paix des Pyrénées.
Richelieu, avant de se lancer dans la guerre contre les deux branches de cette maison d'Autriche, qui semblait enlacer l'Europe entière, s'assura d'alliances qui devaient rendre la lutte moins inégale. Plusieurs traités signés avec les Suédois préparaient une diversion puissante dans l'Allemagne septentrionale; et,enen°et,Banner. Torstenson, Wrangel, maîtres de la Poméranie, tinrent constamment en échec la Bohême, la Moravie et les Etats héréditaires de la maison d'Autriche. La landgrave de Hesse et plusieurs princes des bords du Rhin s'unirent aussi avec la France. La république des Provinces -Unies lui prêta un concours énergique contre les Espagnols des Pays-Bas. La maison de Savoie signa le traité de Rivoli, qui livrait à la France l'entrée de l'Italie. Soutenu par ces alliés, Richelieu continua résolument, en 1 635 , cette longue guerrn qui, allumée en 1 61 8, avait déjà traversé plusieurs phases.
Les causes de la guerre de Trente ans sont multiples : les unes
un INTRODUCTION.
se rattachent à la constitution politique de l'Allemagne, et les autres aux troubles religieux qui, depuis plus d'un siècle, agitaient 1 Europe. La branche allemande de la maison d'Autriche, qui était en possession de la dignité' impériale depuis le milieu du xve siècle. s'efforçait de transformer en monarchie la vieille organisation fédérative el aristocratique des Etats germaniques. Joignant à la puissance militaire le titre d'empereur, dont les droits semblaient illimités, les princes autrichiens auraient voulu que l'Allemagne fût soumise à leurs lois aussi complètement que leurs Etats héréditaires. Le but constant de leur politique en Allemagne était de percevoir arbitrairement des impôts, de lever des armées, de transférer les dignités et les terres d'un prince à un autre, de rendre la justice avec un pouvoir absolu, en un mot de régner en souverains sur l'empire germanique comme sur l'Autriche. Partout les minisires de l'empereur auraient voulu substituer l'unité de direction aux rouages compliqués de la vieille constitution allemande. C'est un point que Richelieu et Mazarin ne cessaient de représenter aux Etats du corps germanique, ce II faudra, écrivait Mazarin à d'Avaux en i644 ', que vous ménagiez soigneusement la disposition où se trouve maintenant ce corps, et lui faire comprendre avec adresse ce que lui prépare la maison d'Autriche, si la victoire lui demeuroit, qui est de l'abattre entièrement et d'en attirer à soi toute la force; qu'il en a l'exemple aux villes de Ralisbonne et d'Augsbourg, et au traitement quelle fait au duc de Saxe depuis quelle l'a mis dans ses filets; qu'en un mot c'est une chose constante que son dessein, en faisant la guerre à ceux qui lui font résistance, est de détruire en même temps ceux par le moyen desquels elle la leur fait, afin de demeurer finalement maîtresse de tout; qu'au contraire l'intention de la France, comme il est vrai, n'est que d'assurer le repos et la liberté de l'Allemagne et d'y ré-
1 Lettre du is mais t6M\, p. 6-20 du tome I des Lettres de Mazarin.
INTRODUCTION. *xi
tablir toutes choses au point où elles y doivent être selon les lois et constitutions de l'Empire. r>
Quelle était cette constitution de l'Empire, que la maison d'Autriche voulait détruire et que la France prétendait maintenir? L'Allemagne se composait de trois corps, ou, comme on disait alors, de trois collèges, dont les représentants formaient les diètes de l'empire germanique : le collège des électeurs, le collège des princes et le collège des villes libres. Le premier comprenait les sept électeurs, trois ecclésiastiques et quatre laïques. Les électeurs ecclésiastiques étaient les archevêques de Mayence , de Cologne et de Trêves. L'archevêque de Mayence était archichaneelier de l'Empire et présidait l'assemblée des électeurs. L'archevêque de Cologne était archichaneelier d'Italie, et l'archevêque de Trêves, archichaneelier des Gaules. Ces titres pompeux, qui remontaient à une époque fort reculée, où l'empire germanique prétendait étendre son autorité sur l'Italie et sur la France, n'étaient plus depuis longtemps que de vaines parures conservées par la chancellerie impériale. Les quatre électeurs laïques étaient : le roi de Bohème, qui était en même temps souverain des Etats héréditaires de l'Autriche; le comte palatin du Rhin, qui fut dépouillé de ses Fiais el de la dignité électorale au commencement de la guerre de Trente ans (le duc de Bavière le remplaça alors comme électeur); enfin les électeurs de Saxe et de Brandebourg. La maison palatine, soutenue par l'Angleterre, par la France, par la Suède, par les Provinces-Unies et par une partie des Etats de l'Allemagne, ne cessait de protester contre la spoliation dont elle avait été victime. Elle devait recouvrer la dignité électorale à la paix de Westphalie, et, à partir de celte époque (i648), il y eul huit ('lecteurs au lieu de sept. Enfin, au commencement du \vine siècle, un neuvième électoral fut créé en faveur de la maison de Hanovre.
Les deux électeurs de Saxe el de Brandebourg dominaienl dan
HAZAM5. — l.
ixvi INTRODUCTION.
l'Allemagne septentrionale et avaient embrasse le protestantisme.
I^a maison de Sa\e possédait, outre la Saxe proprement dite, la Misnie, la Thuringe, la haute et la basse Lusace, le comte' de Henneberg, le duché de Magdebourg et le duché de Cobourg en Franconie1. Elle se subdivisait en plusieurs branches : la Saxe proprement dite, les duchés de Gotha, de Weimar et d'Altenbourg. L'électeur de Saxe, Jean-Georges, après avoir été, dans les premières époques de la guerre de Trente ans, un des alliés de la Suède, s'était uni avec l'Autriche, ou plutôt était tombé sous sa dépendance. La maison de Brandebourg, qui devait faire de rapides progrès au xvne siècle sous le grand électeur, Frédéric-Guillaume (16/10-1688), possédait la marche de Brandebourg, la Prusse ducale (capit. Kœnigsberg), une partie de la Poméranie (le reste était au pouvoir des Suédois). Le Brandebourg avait encore quelques domaines en Silésie, les comtés de La Mark et de Bavensberg et le duché de Clèves, à l'extrémité occidentale de l'Allemagne. La paix deWestphalie lui donna les principautés de Halberstadt, Minden et Gamin, qui établissaient un lien entre les Etats disséminés de l'électeur de Brandebourg.
Les électeurs catholiques dominaient dans le sud de l'Allemagne et sur les bords du Bhin. Le roi de Bohême, qui était en même temps souverain des Etats héréditaires de la maison tFAutriche. était Ferdinand III, depuis 1687. L'électeur de Bavière, qui appartenait à la maison de Wittelsbach, comme le prince palatin dont il avait obtenu les dépouilles, était Maximilien Ie', qui régnait depuis 1596. En 16/12, l'électeur de Bavière était âgé de près de soixante et dix ans, mais il avait conservé toute sa'vigueur intellectuelle et physique. Son armée, commandée par le feld-maréchal Mercy et par un hardi partisan, nommé Jean de Werth, était une des plus redoutables de l'Allemagne.
1 Etat de l'empire d' Allemagne , parPuiïendorf. Strasbourg, 1728 , in-ft", 1 "* pari. p. 6-2-63,
INTRODUCTION ùtii
Les sept électeurs de l'Empire formaient le premier collège dans les diètes ou assemblées générales de l'Allemagne.
Le second collège était celui des princes, qui était beaucoup plus nombreux. Il comprenait plus de trois cents membres, divisés en trois classes : dans la première se plaçaient les archevêques, évêques, abbés, chefs d'ordres militaires et abbesses. La deuxième comprenait les ducs et quelques landgraves. Enfin, dans la troisième classe on avait rangé les comtes, barons et burgraves. Parmi les membres de la première classe du collège des princes, l'archevêque de Salzbourg, les évêques de Munster, de Wùrtzbourg, de Bamberg, de Paderborn, de Hildesheim, les abbés de Fulde, de Kempen, de Murbach et de Wissenbourg, le grand maître de 1 ordre teulonique, occupaient le premier rang. Les ducs de Brunswick, de Wurtemberg, de Saxe-Gotha, de Saxe-Weimar, de Mecklenbourg, de Lunebourg, de Holstein, des Deux-Ponts, les landgraves de Hesse et de Darmstadt, le margrave de Bade, les palatins de Birkenfeld et de Neubourg, enfin une noblesse fort nombreuse, que l'on appelait noblesse immédiate parce qu'elle relevait directement de l'Empereur, complétaient le collège des princes. 11 était présidé alternativement par l'archevêque de Salzbourg et par l'archiduc d'Autriche.
Le troisième collège était celui des villes libres impériales. parmi lesquelles figuraient Nuremberg, Augsbourg, Batisbonue. Bamberg, Brème, Hambourg, Lûbeck, Strasbourg, Colmar et beaucoup d'autres places moins importantes. La France regardait ce collège comme un des plus importants, ainsi que le prouve le passage suivant dune lettre de Mazarin au comte d Avaux ' : rrJe vous dirai en confidence que, comme le corps des villes impériales est ce qu'il y a maintenant de plus considérable en Allemagne, à cause que ce sont elles principalement, comme vous savez, qui ' Lettre dn i ■> mars i6Aâ,p. 619 du tome I des Lettres de Vntarin.
«vin INTRODUCTION.
ont I argent, les terres, les munitions de guerre, etc., j'ai pense de travailler puissamment pour essayer de détacher ce corps le |>lu qu'il se pourra de la maison d'Autriche, et afin de le faire entrer dans le parti confédéré' et en fortifier davantage le contre-poids quil faudra laisser à la maison d'Autriche, afin qu'elle n'entreprenne pas si facilement sur la liberté de ses voisins. r> Une lettre circulaire que Mazarin adressait aux villes impériales d'Allemagne ' leur représentait avec énergie les sacrifices que la France et la Suède s'imposaient pour assurer leur indépendance, rc C'est la seule fin, disait-il2, qu'elle (la France) propose à ses armes, sans avoir ni dessein ni pensée de tirer autre avantage de tant de sang répandu. M
Il fallait que les trois collèges qui composaient les diètes adoptassent une décision pour qu'elle devînt loi de l'Empire ou reeès (receptam). Seules les diètes pouvaient décréter la perception des impôts dans l'Empire, décider la guerre, ratifier les traités, lever des armées, dépouiller un prince de ses Etats, en un mot exercer tous les droits de souveraineté. Le suffrage de chaque collège se formait par la majorité des voix.
Comme toutes les constitutions fédératives, l'organisation de l'Allemagne avait moins pour but d'assurer la puissance de l'Empire au dehors que son indépendance au dedans. La paix publique était souvent troublée par l'indépendance laissée à chacun des membres du corps germanique. Afin de remédier aux abus que pouvait faire naître une pareille constitution, l'empereur Maximiiien Ie avait établi, dès le commencement du xvie siècle, la division de l'Empire en cercles. 11 y en avait dix : Haute-Saxe, Basse-Saxe.
1 Lettre du 22 mai 16 44, dans le tome I bourg, et elle a tous les caractères d'une
des Lettres dcMazarin, p. 708 et suiv. Celte circulaire destinée aux villes de l'empire
lettre est adressée à la ville de Golmar, mais germanique, on la retrouve dans les archives de Stras- ~ Ibid. 1. 1, p. 710.
INTRODUCTION. éhé
Westphalie, Bourgogne (Pays-Bas et Franche-Comté), Haut-Rhin. Bas-Rhin, Franconie, Souabe, Bavière et Autriche. Le cercle de Bourgogne, qui rappelait 1 époque où les vastes domaines de la maison de Bourgogne relevaient de l'Empire, avait presque entièrement disparu. Les autres cercles avaient leur armée, leur capitaine général, leur juridiction particulière, chargés de maintenir la paix publique.
Pour juger les querelles qui pouvaient s élever entre les divers cercles de l'Empire, on avait établi une chambre impériale, qui résidait à Spire à 'l'époque de la guerre de Trente ans. Elle se composait d'un juge de la chambre {Kammerrichter) , de quatre présidents et de cinquante assesseurs, dont vingt-six catholiques et vingt-quatre luthériens.
Telle était, dans ses traits essentiels, cette vieille constitution germanique que les princes de la maison d'Autriche avaient tenté plusieurs fois de modifier. Mais les diètes fédérales, faibles pour l'action, se montrèrent toujours fortes pour la résistance et pour la défense de leurs droits. Elles trouvèrent des soutiens dans les Etats voisins, jaloux de la puissance de la maison d'Autriche. Dès le xvic siècle, François Ier et Henri II s'étaient alliés avec les princes de l'Empire contre l'Empereur1. Henri IV renouvela les traités de la France avec les Etats germaniques et signa la confédération de Halle avec la Saxe". Plus tard, le Danemark et la Suède prirent la défense des protestants de l'Allemagne menacés par Ferdinand II. et Richelieu soutint les confédérés de l'argent de la France jusqu'au jour où, les voyant sur le point d'être accablés par leur redoutable adversaire, il entra lui-même en lutte et commença la période française de la guerre de Trente ans (i635-i648). Richelieu el
1 \<n. Léonard, Traités de paix, t. II, 2 Léonard, Traites de paia , t. lit. [>. 3
p. I18I1 et suiv. — Cf. Sleidan, lib. XXI\ , el el suiv. do Thon, lib. \.
ul* [NTRODI CTION
Mazarin se présenterez comme les défenseurs des libertés germaniques el eurenl soin de séparer les questions religieuses des queslions politiques auxquelles elles étaient trop souvent mêlées.
En effet, la maison d'Autriche se proclamait partout le champion le plus ardent du catholicisme. En Allemagne comme en Espagne, en Italie el dans les Pays-Bas, elle avait lutté énergiqueinent contre la Réforme, persécuté les luthériens et les calvinistes et détruit leurs temples. Il était naturel que les protestants, menacés par cette puissance formidable, s unissent pour lui résister et cherchassent des soutiens au dehors. Ainsi* l'intérêt religieux se joignait à 1 intérêt politique pour réunir les divers membres de la confédération formée contre la maison de Hasbourg.
He là naissait pour la France une situation compliquée : unie par les intérêts politiques aux adversaires de la maison d'Autriche, elle s'en séparait sur la question religieuse. Mais cette considération n'avait arrêté ni François Ier, ni Henri II, ni Henri IV. Le> cardinaux héritiers de leur politique n'hésitèrent pas davantage. Richelieu s'allia avec les protestants suédois, hollandais et allemands pour combattre les empereurs Ferdinand II et Ferdinand III, et le roi d'Espagne Philippe IV. Mazarin resta fidèle à ces traditions el eut la gloire de consacrer, dans les traités de Westphalie et des Pyrénées, le triomphe de la France sur les deux branches de la maison d'Autriche, en même temps que le principe de la tolérance religieuse dans l'empire germanique.
Résumons maintenant rapidement cette lutte jusqu'à 1 époque où la France y prit une part directe. La guerre de Trente ans, qui dura de 1618 à 1 G ^ 8 , est ordinairement divisée en quatre périodes : i° période palatine; 2° période danoise; 3° période suédoise; h° période française. Dans la première, de 1618 à i6a5, l'électeur palatin, Frédéric \ . appelé au trône de Bohême par les Slaves soulevés contre Ferdinand II. n'avaii eu que des succès
INTRODUCTION. X\n
éphémères; vaincu à la bataille de Prague par le duc de Bavière. Maximilien, il avait été dépouillé de ses Etats, et la dignité électorale avait été transférée à la Bavière. L'empereur Ferdinand II parut alors menacer tout à la l'ois les libertés politiques et ie< libertés religieuses du corps germanique, qui trouva un défenseur dans le roi de Danemark, Ghristiern ou Christian IV.
La période danoise, à laquelle ce prince a donné son nom, a duré de 1625 à 1 63 o. Soutenu par l'Angleterre, par les Provinces- Unies et par la France, Ghristiern IV prit à sa solde Ernest de Mansfeld et Christian de Brunswick, qui avaient vaillamment défendu la cause de l'électeur palatin. Mais, malgré leur intrépidité, il ne put soutenir longtemps la lutte contre l'Autriche et la Bavière coalisées. Vaincu à Lutter en 1626, il fut obligé de signer la paix de Lùbeck, par laquelle il renonçait à se mêler des affaires d Allemagne. Ferdinand II disposa alors arbitrairement des Etals de l'Empire, donna leduchédeMecklenbourgà son général Waldstein . et publia, en 1629, l'édit de restitution par lequel il tranchait, de son autorité privée, les différends qui s'étaient élevés entre les protestants et les catholiques.
La puissance et le despotisme de Ferdinand 11 effrayèrent les princes de l'Allemagne, même les princes catholiques. La diète de Batisbonne exigea, avant de nommer roi des Bomains le fils de Ferdinand, le renvoi de Waldstein et le licenciement de plusieurs corps de l'armée impériale. Ce fut en grande partie aux négociations de la France que fut dû ce résultat. En même temps qu'elle désarmait l'Autriche, elle suscitait contre elle un ennemi formidable, le roi de Suède, Gustave-Adolphe.
La période suédoise de la guerre de Trente ans, de i63o à i635, fut signalée par plusieurs brillantes victoires de Gustave- Adolphe à Leipsig, au Lech et à Lûtzen; mais le héros suédois trouva la mort dans cette dernière bataille. Ses lieutenants, parmi
xxv.; INTRODUCTION.
esquels on remarquait Gustave Horn et Bernard de Saxe-Weimar, continuèrent pendant quelque temps la lutte. Mais, vaincus en i63â à la bataille de Nordlingen, ils furent abandonnés par l'électeur de Saxe. L'Allemagne allait retomber sous la domination de la maison d'Autriche, lorsque Richelieu, qui jusqu'alors s'était borné à fournir des subsides aux adversaires de cette maison, lui déclara la guerre. Les hostilités prirent depuis celte époque un plus vaste développement : le cardinal attaqua la branche espagnole de la maison d'Autriche en même temps que la branche allemande. Les bords du Rhin, les Pays-Bas, l'Italie, le Languedoc et la Catalogne furent pour la France les principaux théâtres de la lutte. Il est nécessaire d'en suivre rapidement les vicissitudes dans ces diverses contrées pour apprécier le rôle de Mazarin et constater avec quelle habileté il sut maintenir et étendre les conquêtes de son prédécesseur.
nr.
Période française de ta guerre de Trente ans. — Campagnes des bords du Rhin. — Traité de la France avec Bernard de Saxe-Weimar (1 635 ); mort de ce général (i63f)). — La France achète son armée. — Succès du maréchal de Guébriant; sa mort (1 6^1 3 ). — Défaite de Dùtlingen (novembre i6&3). — Le maréchal de Turenne à la tête de l'armée d'Allemagne (iGA3-i6A6). — Alliés de la France en Allemagne.
Sur les bords du Rhin, le principal auxiliaire de la France fut Rernard de Saxe-Weimar, avec lequel Richelieu avait conclu un traité signé à Saint-Gerinain-en-Laye le 26 octobre 1 6 3 5 J . La France s'engageait à payer à ce général, pendant la durée dé la guerre, quatre millions par an. De son côté, le duc devait entretenir une armée de dix-huit mille hommes, dont six mille de cavalerie. Rernard de Saxe-Weimar, digne élève de Gustave-Adolphe
1 Dupont, Corps diplomatique, I. VI. 1" partie, p. îo.'î.
INTRODUCTION
se signala par de rapides et brillants succès; il vainquit les"lmpériau\ aux batailles de Rhinfeld, de Lauffenbourg, de Wittenweyer, s'empara du Vieux-Brisach sur la rive droite du Rhin, en 1 638 , et mourut à trente-six ans (18 juillet i63(j)'. ïl laissait une armée aguerrie et des lieutenants dignes de lui, Jean-Louis d'Erlach, Reinholt de Rosen, Oheim, Schimbeck, Tubadel2. Ces chefs weimariens traitèrent avec la France, qui acheta tout à la fois les troupes et les conquêtes de Bernard de Saxe-Weimar. Le commandement en chef, après avoir été exercé pendant peu de temps par le duc de Longueville, passa au maréchal de Guébriani. qui se montra digne de succéder au duc de Saxe-Weimar.
Jean-Baptiste Budes, comte de Guébriant, était né le 3 février 1602, au château du Plessis-Budes, en Bretagne3. Un des principaux services qu'il rendit à la France fut d'attacher solidement 1 sa cause l'armée weimarienne, qui était aussi indisciplinée que vaillante. La loyauté, la décision et l'élévation de caractère du général français, sa bravoure et son habileté reconnues imposaient aux lieutenants du duc de Weimar. Ils savaient que leur chef avait toujours professé une haute estime pour Guébriani. qu'il lui
Voy. Lettres du cardinal de Richelieu (dans la Collection des documents inédits), t. M. p. 4a3-43o. L'importante dépêche à laquelle nous renvoyons prouve (pie la bonne intelligence avait cessé d'exister entre Richelieu et le duc de Weimar. Richelieu s'efforce de justifier la conduite de la France et. impute tous les torts au duc de Weimar : "-Il De B'esl plus voulu souvenir, dit Richelieu ( ibid. p. 425), qu'il connnandoil son année soue son autorité (l'autorité du roi); qu'il istoil tenu de l'employer partout où Sa Ma jesté voudrait; quelle la soudoyoit; que la prise des places qu'il tient, et principalement de Brisach, estoit le fruit dns travaux f>t du
sang des François et des assistances qu'il a eues de Sa Majesté. Bref, il a creu qu'il devoit seul recueillir l'avantage de tout cela.- etc. La mort de Bernard de Saxe-Weimar arriva si à propos, que certains historiens n'onl pas voulu la croire naturelle.
' Lettres du cardinal de Richelieu, I. VI. p. 45 1 et 453. L'orthographe des noms de ces colonels weimariens a souvent varié Schimbeck est appelé Kimbeck, Chembech Schombeck et même Schombergi
1 Voy. pour les détails, ['Histoire du maréchal de Guébriant, par Le Laboureur (1 vol. in-l'ol. Paris. 1 656). Gel ouvragt esl rempli de documents originaux.
yvv.v INTRODUCTION.
avait légué en mourantson fameux cheval noir, le ftapp (corbeau), el l'avait en quelque sorte désigné pour son successeur. Grâce à cet ascendant, le général français maintint réunie l'armée weimarienne, triompha des cabales qui tendaient à la disperser ou à la confondre avec l'armée suédoise, lui fit prêter serment à la France et parvint ainsi à conserver à cette couronne l'Alsace l, Brisach-en- Brisgau et les villes forestières de Sickingen, Waldshut, Rhinfellen et Lauflenbourg, dont le duc de Weimar avait fait la conquête.
A la tête des troupes weimariennes, Guébriant fit en Allemagne de glorieuses campagnes, qui assurèrent de nouveaux alliés à la France. Ce fut en grande partie par son influence que, en 16^0. la landgrave de Hesse renouvela2 avec Louis X11I le traité d'alliance offensive et défensive conclu antérieurement entre son mari et le roi de France. Amélie-Elisabeth de Hanau resta fidèle à l'alliance française avec une constance qu'aucun danger ne put ébranler. Le duc de Lûnebourg ne tarda pas à suivre son exemple, et, après la victoire de Wolfenbûttel, remportée en juillet 1661 par Guébriant et le général suédois Banner, le duc de Neubourg implora la médiation de la landgrave de Hesse pour obtenir la neutralité. Il livra aux Français une de ses places les plus importantes, Paderborn. La victoire de Kempen, dans l'électorat de Cologne (janvier 16^3), valut à Guébriant le titre de maréchal de France. Jamais honneur ne fut mieux mérité : l'armée de Lamboy fut détruite dans cette bataille, le général lui-même fait prisonnier, et les places de Neuss , Kempen et Duren furent conquises. La France affermit de plus en plus sa domination sur les bords du Rhin.
En même temps ses vaillants et ambitieux alliés, les Suédois, attaquaient la maison d'Autriche dans ses Etats héréditaires. Gué-
1 Moins Strasbourg, qui était restée ré- 2 Duniont, Corps diplomatique, t. VI.
publique indépendante . el Benfeld, dont les i " partie, p. i 90. Suédois étaient en possession.
INTRODUCTION vxxv
briant seconda loyalement les généraux Banner et Torstenson, mais il ne souffrit pas qu'ils incorporassent les troupes weimariennes dans leur armée, comme ils le tentèrent plusieurs fois. Bon ni à Banner, il fit trembler Ferdinand III dans Batisbonne, où cel empereur présidait la diète de l'Allemagne (décembre 1 6ûo). Lorsque Banner succomba à la fatigue et à la maladie, il légua ses armes à l'allié qui l'avait si vigoureusement soutenu tout en résistant à son ambition envahissante. Après la mort de Banner. Guébrianl empêcha l'armée suédoise de se disperser et donna le temps à Torstenson de venir en prendre le commandement. Le nouveau général ne tarda pas à se signaler par la brillante victoire de Leipsig. ou Breitenfeld, qui fut suivie de la prise de Leipsig (1 642 ). Guébriant, toujours empressé à reconnaître et à proclamer le mérite de ses rivaux de gloire, vint féliciter Torstenson et combiner avec lui les mouvements des armées alliées (décembre 16&2).
Ainsi, à l'époque de la mort de Bichelieu, la France étail puissante sur le Bhin : elle avait l'Alsace, moins Strasbourg et Benfeld (cette dernière ville appartenait aux Suédois); elle tenait dans Brisach la clef de l'Allemagne méridionale. Une armée vaillante, sous les ordres de Guébriant, venait de se signaler par plusieurs victoires, pendant que les Suédois, ses alliés, inquiétaient la Saxe, la Bohême et la Moravie.
Mazarin, fidèle aux traditions du cardinal do Bichelieu. témoigna au maréchal de Guébriant la confiance et l'affection que méritaient ses services. Il lui écrivait, le 3i janvier i643 ' :
Monsieur, L'attente du départ de iM. do Roqueservières ;■ esté* cause que vous recevrez
Celte lettre a été imprimée dans \' Histoire vicr i643. Kilo se trouve dans le manuscrit du maréchal de Guébriant, par Le Labou- de la bibliothèque Ma/ariiie, u" 1719. t. I. reur, p. ôgy. VMo, y porte la date do 3i jan- fol. 16 recto, sons le date du ■> Février i643.
«xvi INTRODUCTION.
oins tard que je n'eusse; désiré des tesmoignages de l'estime que je fais de vostre mérite et de la passion que j'ay pour ce qui vous regarde. Outre l'inclination que j'ay naturellement d'honorer les hommes extraordinaires, je serois mauvais serviteur du Roy, ou j'ignorerois les services que vous luv avez leudus et que vous luy rendez tous les jours, sij'avois d'autres sentimens pour vous. Asseurez-vous donc, Monsieur, qu'il ne se présentera point d'occasion où je ne vous en rende des preuves, et que mes offices ne seront pas espargnés à faire valoir auprès de Sa Majesté les bonnes actions que vous faites. Mais, à dire vray, vous n'avez en cela besoin de personne, et elles ont dans son esprit tout le prix qu'elles méritent. J'espère qu'elle n'en demeurera point là, et que vous en recevrez bienlost une reconnoissance plus réelle; à quoy je ne manqueray jamais de la porter, selon le peu de crédit que j'ay auprès d'elle, non plus que de travailler de tout mon pouvoir, afin que l'armée que vous commandez ayt toutes les choses nécessaires pour agir puissamment, comme celle que je liens la fondamentale de toutes nos affaires et de toutes nos espérances. Les effets vous confirmeront cette vérité bien plus fortement que mes paroles, et vous feront voir que personne n'est plus passionnément que moy, Monsieur, Vostre très-affectionné et très-veritable serviteur,
Le cardinal MAZARINI.
M. de Roqueservières vous entretiendra au long de l'effort que nous avons fait pour le contentement de l'armée.
Nous réglerons tellement les choses, que j'espère que vous n'aurez à l'avenir que le soin de la faire agir pour le bien des affaires du Roy et pour vostre gloire.
Le maréchal de Guébriant proposa, pour l'ouverture de la campagne de i6/t3, un plan d'opérations qui mérite d'être reproduit textuellement. Il écrivait à Mazarin, le 20 mars 1 6 43 l :
Pour pouvoir, sur les affaires présentes d'Allemagne, prendre une aussi bonne résolution qu'il importe au service du Roy, il faut, ce me semble, con-
' Cette lettre se trouve dans l'Histoire du maréchal de Guébriant, par Le Laboureur, p. 5o,4-
INTRODUCTION. sxxvii
sidérer qu'il y a cinq ans que, dans les forces de l'Empereur et de l'Empire, se comptoient les armées de Gallas, de Piccolomini, de la ligue1, du dut- Charles 2, et depuis celle de Lamboy, qui estoit faite de quelques vieux regimens de ces dites armées et de nouvelles levées. Aujourd'buy, par la particulière assistance de Dieu, qui a favorisé les justes armes du Roy et de ses alliés, toutes ces armées sont réduites en deux, une sous Piccolomini et Hatzfeld, qui fait teste aux Suédois; l'autre sous le duc Charles et Walh (sic)3. qui est opposée à l'armée du Roy, sans que, de tout cela, il y ayt lieu de craindre qu'il en puisse passer un seul régiment au secours de la Flandre, de la Lorraine ny de la Comté (Franche-Comté), pourveu qu'il plaise à Sa Majesté de fortifier son armée, non-seulement pour se maintenir contre les ennemis, mais pour pouvoir agir avantageusement contre eux. Au quel cas il v a lieu d'espérer de la mesme assistance de Dieu , que ces armées n'en feront bientost qu'une, et particulièrement si les contributions qui entretiennent l'armée du duc de Bavière luy sont ostées, et qu'il soit réduit à la faire subsister dans son propre pays.
Que si, en mesme temps, on trouvoit raisonnable de donner encore un an de repos à la Comté, laisser ceux de la Mothe4 continuer leurs pilleries, et ne leur opposer, pour le moins, que les garnisons voisines, où l'on laisseroit plus de cavalerie qu'il n'en ont, et de faire marcher en mesme temps l'armée destinée à cette entreprise-là, selon le bruit commun, par la Comté, droit à Brisach, luy faire descendre le Rhin, prendre Spire, VVorms et Mayence; ce qui se feroit en marchant et sans tirer mille5 coups de canon; passer jusques à Tresves et, l'ayant prise, remonter jusques à Thionville, il me semble que ce seroit faire une grande diversion des forces de Flandre, et rendre, sinon impossible, pour le moins très-difficile leur communication avec celles de l'Allemagne, particulièrement si Mmo la landgrave [de liesse] veut, dès cette année, prendre Dùren ° et le fortifier, ainsy qu'elle le peut aysement, et à quoy il seroit aussy aysé de l'engager; et cette armée-là, sans se gaster ny ruvner.
1 La ligue catholique, dont le duc de lite ville de Lorraine, dont la garnison me- Bavière était le chef. naçait les contrées voisines.
2 Charles IV. dur do Lorraine. 5 11 y a milk dans le texte. Il faudrait
3 Je suppose (jn'il y a erreur dans peut-être lire nu/ coup ae canon. l'imprimé, et qu'il faudrait lire Werth 6 Ville impériale sur la Roër; elle lait (Jean de). aujourd'hui partie dos Etats prussiens. Elle
1 La Molhe ou la Motte-en-Argonne, pe- appartenait alors au dur de Nonhourg.
mvw INTRODl GTIOW
sans von- un seul ennemy en campagne, pourroit rendre un .signalé service à Sa Majesté et de plus grand esclal et utilité que la prise d'une des principales
places de Flandre
(]e pendant la première et plus grande armée du Roy seroit suffisante pour soustenir les forces d'Espagne, et pourroit mesme se conserver entière et en bon estât jusques à ce que celle-cy eust fait son tour, qui seroit au plus tard parachevé au mois de juillet, auquel temps les Espagnols, la voyant revenir victorieuse auprès de Tliionville, se trouveraient indubitablement obligés d'envoyer partie de leurs forces contre elle, et en ayant encore une autre partie, somme il est à croire, contre les Hollandois, ladiete armée pourroit faire facilement le siège que l'on auroit résolu, et mesme s'y fortifier.
D'ailleurs celle qui auroit travaillé, s'estant rafraiscliie l'espace de quinze jours aux environs de Metz, pourroit facilement s'en rapprocher1, soit pour la fortifier, ou pour luy faire facilement passer les vivres et munitions en seureté. Si cette première armée qui doit entrer en action est de six mille hommes de pied, quatre mille chevaux, six demi-canons et quatre pièces de douze livres avec un mortier, je crois qu'elle sera suffisamment forte. Pour les munitions de bouche, elles peuvent suivre le Rhin de Brisach jusques à Spire, de Spire à Landaw et Neustadt, recharger les mesmes bateaux, qui fourniront des vivres jusques àMayence, Binghen, Creulznach, Oppenheim el Altzheim'-. où l'on peut avoir de quoy rafraischir sullisamment l'armée, et pour l'amener jusques à Tresves, où il faudra qu'elle reçoive par après ses vivres et entretiens de Metz, si elle ne les peut avoir des lieux circonvoisins. Pour en faciliter d'autant plus la conduite, il sera nécessaire de prendre Cirque (Sierck3), qui est un chasteau, à mon avis, de médiocre conséquence. Que si, pour lincommodité que l'on craindroit de recevoir dans les vivres, on ne trouvoit pas bon d'aller jusques à Tresves, l'on se peut contenter de la prise de Mayence, où je ne crois pas que l'on trouve plus de trois ou quatre jours de résistance, et de là par Creulznach, Meissenhem 4. Saarbrùck, retourner à Saint-Avaux0 et à
Se rapprocher de loutre armée. ' Celte ville appartenait alors au duché
1 Cette dernière ville, moins connue que des Deux-Ponb. les précédentes, faisait aussi partie du bas 5 Saint-Avold, petite ville de Lorraine
Palatinat (aujourd'hui Bavière rhénane). ( aujourd'hui dans le département de la Mo-
Petite ville de Lorraine (département selle). • le la Moselle).
INTRODUCTION. sxxix
Metz, qui est un fort bon chemin, et par lequel on peut marcher avec une armée en terre1, en six ou sept jours tout au plus.
Et ce pendant, me trouvant fortifié de ce que j'ay demandé, j'espère, avec l'ayde de Dieu, de pouvoir agir utilement contre les ennemis qui sont aujourd'huy contre moy. Je ne croy pas qu'il y ayt un meilleur moyen pour venir à une paix avantageuse que celuy-là. Car quand les Allemands, c'est-à-dire les ennemis en Allemagne, verront que l'on pense sérieusement à les attaquer, et que les armées de France n'ont pas l'aversion, que l'on leur fait croire, de s'approcher du Rhin, je ne doute en aucune façon qu'ils ne cherchent un accommodement qui leur puisse conserver ce qui leur reste, et l'électeur de Mayence, qui n'est Espagnol que par l'argent des pensions qu'il en tire, sera un des premiers à le conseiller. En quoy il sera asseurement suivy et appuyé des evesques de Wùrtzbourg et Bamberg. En passant, on pourra aussy négocier quelque chose utilement au service du Roy, tant avec Messieurs de Strasbourg que de Francfort. Les premiers, se voyant un tel orage sur les espaules, ne manqueront pas de donner tout contentement, et les autres, après la prise de Mayence, se trouveront heureux de suivre l'exemple des premiers. M"'e la Landgrave sera par là en estât de donner quel sentiment l'on voudra à la maison de Brunswick, et l'on seroit maistre absolu de la haute Hesse, qui est encore un assez bon pays et propre à y lever de l'infanterie.
A Waltkirch '2. le 20 mars 1 6 43.
La mort de Louis XIII (1/1 mai i643) et la nécessité de protéger la frontière de Champagne menacée par les «Espagnols empêchèrent d'exécuter le projet formé par le maréchal de Guébriant; mais il ne fut qu'ajourné. Turenne insista Tannée suivante sur l'importance de la conquête du Palatinat3, et le duc a'Enghien réalisa ce plan de campagne par les brillants succès qui suivirent la bataille de Fribourg*.
Quant au maréchal de Guébriant, il dut se réduire à un rôle
1 C'est-à-dire, par terre -1 Voy. Lettres de Mazarin, t. I,p. 6s3-
1 W.'iMkiivli esl une petite ville du Bris- ti>'i, noie 3. gau, ;i peu de distance «le la ville de l'ri- * Voy. l'appendice à la sniio du tome II
bourg. «1rs Lettre» de Mftuivin.
INTRODUCTION
beaucoup plus modeste : il fut chargé de couvrir la frontière du Rhin pendant que le duc d'Enghien s'emparait de Thionville (juinaoût 1 66-3) !. Il s'acquitta de cette tâche dune manière remarquable, repoussa les Bavarois jusqu'au lac de Constance, et lorsqu'il fut contraint de reculer devant des forces supérieures et de repasser le Rhin, les Français avaient accompli les conquêtes de Thionville et de Sierck.
Ylazarin aurait voulu que, dès le mois de septembre, le duc d'Enghien conduisit au maréchal de Guébriant les renforts qui auraient permis au maréchal de reprendre l'offensive2. Mais le vainqueur de Rocroi était un de ces capitaines au génie altier, qui ne
Vov. Lettres de Mazarin, t. I. p. 288 et 35 1. rrll ne s'esloit avancé vers le Danube, dit formellement .Mazarin (p. 35i), que pour favoriser le siège de Thionville et en esloigner, comme il Fa fait, ceux à qui la proximité' auroit pu donner la pensée de secourir celle place.»
2 Voy. Lettres de Mazann, t. I, p. 368. lettre du 1 k septembre. Je dois insister sur ce point, qui est bien établi par la correspondance de Mazarin. On trouve l'instruction rédigée pour le duc d'Enghien allant vers la Sarre dans les papiers de Le Tellier (Bibl. nat. raser. /( 1 6 9 , fol. 21-96); elle confirme pleinement les assertions de la correspondance de Mazarin. Le but de l'expédition est clairement marqué : le duc d'Enghien doit marcher vers la Sarre «pour donner moyen au sieur mareschal de Guébriant de repasser le Rhin et prendre des quartiers commodes pour la subsistance et le restablissement de l'armée d'Allemagne, et pour >ccuper l'armée bavaroise à l'advantage de '*etle couronne et de ses alliez.» Il a ordre de marcher vers les petites villes situées sur la Sarre, comme Saarbrûck, pour s'assurer
du passage de la rivière; puis il ira prendre Deux-Ponts, Kayserlaulern , etc. "et donner une telle jalousie aux villes de deçà le Rhin . comme Landau, Spire, Worms et Mayence.
que les ennemis se trouvent obligez d'y jeter une partie de leur armée, au mesme temps que les troupes de Mn,e la landgrave de Hesse entreront clans la Franconie pour faire diversion, comme il a été concerté avec elle.»
11 résulte de ce passage que l'on se proposait de retenir dans le Palatinat et en Franconie, par une puissante diversion . une partie des troupes ennemies. L'armée du maréchal de Guébriant n'aurait pas eu à combattre, si ce mouvement avait été exécuté , les troupes du duc de Lorraine et celles de Hatzfeld en même temps que l'armée de Mercy. L'instruction prévoyait même le cas où l'on aurait pu tenter la conquête du Palatinat (fol. as). Si l'ennemi ne jetait-point de troupes dans Landau, Spire, Worms.
Mayence, le duc d'Enghien devait s'en emparer. trPaf la prise de ces places, l'armée du Roy auroit pu avoir un establissement certain en Allemagne. 1
INTRODUCTION. xu
se laissent pas diriger par les instructions des ministres. Maigre' les ordres de la Reine, il revint à la cour jouir de ses succès et appuyer de ses réclamations hautaines les présentions de son père, Henri de Bourbon, prince de Condé. Ce fut seulement après avoir obtenu une partie des récompenses que son ambition convoitait1, que le duc d'Enghien consentit à conduire au maréchal de Guébriant les renforts que ce général attendait pour franchir le Rhin. On était alors à la fin d'octobre 1 663. La saison était devenue rigoureuse, et le passage des montagnes de la Forêt-Noire présentait de grands dangers. Cependant l'expédition eut lieu, parce que Mazaiïn voulait à tout prix éloigner de l'Alsace l'armée vveimarienne, dont l'indiscipline et les exactions avaient provoqué les plaintes de la noblesse et des villes de cette contrée 2.
Le maréchal de Guébriant devait se borner à occuper en Allemagne un point important, qui permit de tenir en échec les forces de la Bavière et de l'Empire3. On avait fait choix de Rottweil , ville forte, «qui donnait à la France l'entrée de la Souabe et du Wurtemberg \ n La première partie de l'expédition réussit, malgré les souffrances qu'éprouva l'armée en traversant les montagnes de la Forêt-Noire (novembre 1 6 6 3 ) . Guébriant assiégea et pril Rottweil; mais il reçut au siège de cette place une blessure dont il mourut (au novembre). On vit alors quelle puissante influence avait exercée ce grand capitaine. Rantzau, qui commandait les renforts que le duc d'Enghien avait amenés jusqu'au Rhin, prit le commandement de l'armée; mais il n avait ni l'ascendant que donne le génie militaire, ni l'autorité morale qu'assure un caractère élevé. Il était brave de sa personne; mais on l'accusait de
Voy. Lettres de Mazarm, t. I. p. 629, instructions données an duc d'Enghien. 1 Pn
note 1. piers Le Tellier, mscr. Bibl. nat. Fr. /i 1 69 .
1 Lettres de Mazarin, t. I, p. 379-380, fol. 2 5 recto.) 38o-38i, 383, /ny. &3o-A3l. " Lettres de Mauuiu , t. I. p. A 90.
3 C'est ce qui refaite positivement des
XlZAniN. — 1. ,
un INTRODUCTION.
s enivrer et d'être plutôt un souple courtisan qu'un véritable homme «le guerre. Les Weimariens refusèrent de le reconnaître pour chef. Leur indiscipline fut une des principales causes du désastre de Tûttlingep ou Dûtlingen1. L'armée française y fut surprise par les Bavarois, que commandait Mercy, et taillée en pièces2. Il n'échappa à ce désastre qu'une partie de la cavalerie weimarienne, à laquelle d'Erlach, gouverneur de Brisach, donna asile dans cette place forte. Rantzau était tombé entre les mains des ennemis, ainsi que plusieurs chefs de l'armée weimarienne.
Mazarin déploya une admirable activité pour réparer celte défaite. 11 plaça à la tête de l'armée française le maréchal de Turenne, qui avait fait une partie des campagnes d'Allemagne et était digne, par sa réputation militaire et ses qualités morales, de remplacer le maréchal de Guébriant. On n'épargna rien pour donner au nouveau général une armée qui pût tenir tête aux Bavarois et reprendre l'offensive à l'ouverture de la campagne3. Dès le mois de juin i664, le major général Rosen battit un corps de Bavarois4; mais, malgré ce succès, Turenne ne put empêcher Mercy de s'emparer de Fribourg-en-Brisgau. Ce fut seulement après sa jonction avec le duc d'Enghien qu'il reprit vigoureusement l'offensive, et que les deux généraux triomphèrent de Mercy dans les sanglants combats de Fribourg (3, 5, 9 août 1666). Alors, réalisant le plan du maréchal de Guébriant, ils descendirent le Rhin jusqu à Philipsbourg, s'emparèrent de cette place (août 1 646) et de presque tout le Palatinat (Guermersheim, Worms, Spire, Kreutznach , Kayserslautern, Mayence, etc.). Le cours du Rhin, depuis Coblentz
1 Petite ville située vers les sources du cité dans le tome I des Lettres de Mazarin , Danube (auj. Wurtemberg). p. 477-678, note.
2 Voy. à la fin du tome II des Lettres de 3 lettres de Mazarin, p. A76 , £79, 483. Mazarin, un récit détaillé de la défaite des 487, 488, 48g, £97, 5o8, 5ip. 5ia, Français écrit par leurs ennemis. On pourra 5i3 , etc.
le comparer avec le récit de Montausier ' Ibid. p. 776, texte et note 9.
INTRODUCTION. mn
jusqu'à Bâle, appartint à la France. Elle occupait sur la rive droite de ce fleuve les places fortes de Vieux-Brisach et de Philipsbourg, qui lui livraient l'entrée de l'Allemagne1.
Ainsi Mazarin avait maintenu et complété les conquêtes de Richelieu sur les bords du Rhin. En même temps son habileté avait conservé les alliés dus à la diplomatie de son prédécesseur, et surtout la landgrave de Hesse, toujours fidèle et dévouée à la France. Tant que vécut le maréchal de Guébriant, cette princesse ne fut pas sérieusement menacée par les armées autrichiennes. Mais, après la mort de ce général et la défaite de l'armée française à Dûtlingen, elle eut à redouter la vengeance des Impériaux. Le général autrichien Hatzfeld marcha contre la Hesse, au moment où la France était attaquée par Mercy et où les Suédois déclaraient la guerre au Danemark. Mazarin redoubla d'efforts pour soutenir le courage de la landgrave de Hesse : il lui envoya de l'argent 2 et Ht faire dans le pays de Liège des levées destinées à recruter son armée3. Enfin il chargea un des diplomates les plus habiles de la France, Cognet de La Thuillerie, de négocier la paix entre la Suède et le Danemark'1, afin que les Suédois vinssent au secours de la Landgrave. Les efforts de la France ne furent pas inutiles : les Suédois se réconcilièrent avec les Danois, et les Impériaux, attaqués de nouveau en Bohême et en Moravie, s'éloignèrent de la Hesse.
La correspondance de Mazarin atteste aussi son zèle en faveur de l'électeur de Trêves 5 et ses efforts pour maintenir dans la neutralité le duc de Neubourg0. Les négociations avec Charles IV, duc
1 J'ai (:l(: force, à cause de l'étendue du ' Lettres de Mazarin, t. I, p. 572. 57.'!.
premier volume, de réserver, pour le 57/1,575,608-609.
deuxième volume des Lettres de Mazarin , la • ' Ibid. p. 568, 585, 610, 616, 61 7. partie de la correspondance qui se rattache * Ibid. p. 600-601, 629, 659.
à la campagne de Fribourg (juillet-août- 5 Ibid. p. 4o5-4o6, 589-590.
septembre 16/16). 6 Ibid. p. 328-33 1, 436-438, hki-Sàb
xlw INTHODUCTIOiN.
de Lorraine, chassé de ses Elats, ne furent jamais très-sérieuses'. Mazarin connaissait l'humeur mobile et le génie aventureux de ce prince, qui s'était l'ail chef de bandes mercenaires et rivalisait avec les Halzfeld, les Jean de Werth et les Piccolomini. Lorsqu'il l'ut bien constaté qu'on ne pouvait pas compter sur les ouvertures de paix qu'il avait faites à la France, Mazarin le poursuivit avec vigueur, lui enleva la Motte-en-Argonne, dont la garnison rançonnait la Champagne, le chassa des places du Palatinat qui lui servaient de refuge et le rejeta dans l'intérieur de l'Allemagne. En même temps le cardinal entretenait dans la famille même de Charles IV des intelligences pour être informé des projets du duc et les déjouer. Parmi les personnes dont il achetait les confidences, on remarque surtout Henriette de Lorraine, princesse de Phalsbourg 2.
Le duc de Bavière, Maximilien Ier, était un adversaire plus redoutable que le duc de Lorraine. Il régna, non sans gloire, pendant cinquante-quatre ans (1 5 9 7 - 1 65 1) et joua un rôle important dans la guerre de Trente ans : chef de la ligue catholique, il avait sauvé Ferdinand II, assiégé dans Prague; mais, en soutenant 1 Empereur contre les protestants, Maximilien était loin de vouloir sacrifier les libertés de l'Empire. Ce fut lui qui, en i63o, à la diète de Ratisbonne, désarma Ferdinand II et le força de renvoyer Waldstein.Le duc de Bavière voulait tout à la fois le triomphe du catholicisme en Allemagne et le maintien des vieilles libertés germaniques. Il visait d'ailleurs à se créer dans le sud de l'Allemagne une position territoriale et politique, qui le rendit assez puissant pour tenir tête à l'Autriche et à la France. Il s'était fait donner la dignité électorale dont avait été dépouillé Frédéric V, chef de la branche aînée de la maison de- Wittelsbach. Son général Mercy
1 Lettres de Mazarin, t. I. p. 635, 638- ! Lettres de Mazarin, t. I, p. 648.
INTRODUCTION. xa
passait pour un des plus habiles tacticiens de l'Allemagne, et Jean de Werth pour un des plus hardis chefs de partisans.
Il était d'une haute importance de de'tacher de l'Autriche ce puissant et habile souverain. Aussi Mazarin écrivait-il aux plénipotentiaires de la France qu'ils devaient représenter à l'ambassadeur de Bavière au congrès de Munster, que l'intérêt de Maximilien était de s'allier avec la France l. La Bavière pourrait alors devenir l'arbitre de l'Allemagne méridionale et y faire triompher la cause catholique. Maximilien, aussi rusé que Mazarin, feignait de prêter l'oreille à ses conseils, mais il ne céda qu'à la force. Ce fut seulement après les défaites de Fribourg (3 août i64/t) et de INordlingen (3 août i 645 ) , que, voyant ses Etats envahis, il se décida à traiter avec la France (î 646). Bientôt même il revint à l'alliance autrichienne, et il fallut de nouvelles victoires des Français et une nouvelle invasion de la Bavière pour que Maximilien se décidât enfin à se détacher du parti de Ferdinand III.
Il était d'autant plus important pour la France de gagner la Bavière, que le frère de Maximilien était électeur de Cologne. Ce prince s'était engagé à la neutralité , mais ses sympathies étaient évidemment pour l'Autriche. Toutefois, dès le commencement de l'année i643, à une époque où la France était en lutte ouverte avec la Bavière, Mazarin écrivait à l'électeur de Cologne dans des termes qui prouvent combien il désirait le ménager. Voici la dépêche qu'il lui adressait, le 22 mars 1 643 a :
J'ay receu la lettre que Vostre Kminence m'a fait la faveur de m'escrire, et avec elle des marques singulières de bonté et de courtoisie. Aussy ello doit s'as-
1 Lettre du îli juin 1 66A à d'Avaux et touchant lu paix de Munster, t. II. p. 64. Servira, t. I des Lettres rie Mazarin, p. 'jhh * Manuscrit de la bibliothèque Mazariiic.
et 755. — Voy. aussi Négociations secrètes n° 1719, I.I, fol. 3o recto.
m.m INTRODUCTION.
seurer que j'en ay conceu un ressentiment extresme. et (jue la passion que j'ay de m'en revancher ne sçauroit estre plus grande. Vostre Eminence le connoistr;i mieux par les effccts que par mes paroles, si j'en rencontre les occasions, et, si mes offices luy sont utiles auprès du Roy, il n'y en aura point que je ne fasse, de ceux qui ne seront point contraires à son service. Aussy je tiens Vostre Eminence si équitable qu'elle n'en voudroit point exiger de moy d'autres, et que je me persuade qu'elle regarde cette couronne comme celle qui ne travaille que pour le repos du reste de la chrestienté, et qui n'a pour fin de ses armes que d'asseurer ou faire rendre à chacun ce qui luy appartient. Je ne doute point encore que Vostre Eminence n'ayt tousjours concouru par souhaits à ce généreux dessein et qu'elle n'y concoure en effet toutes les fois qu'elle sera en estât de procurer ce qu'elle désire. Pour moy, qui sçay les justes intentions de Sa Majesté, je n'ay garde de m'en esloigner, et par inclination, et par les obligations infinies que j'ay de les suivre, et par conséquent je tascheray tousjours d'appuyer auprès d'elle les interests de ceux qui se porteront avec sincérité et zèle à procurer le bien commun de la republique chrestienne. Je mets Vostre Eminence en ce nombre, à laquelle je proteste avec vérité qu'elle n'a personne qui soit plus véritablement que moy, etc.
Tout en flattant l'électeur de Cologne et en cherchant à se le concilier, Mazarin prenait ses précautions contre lui. Une note adressée aux plénipotentiaires1 en fournit la preuve :
Le cercle westphalique fut assemblé, passé quelques mois, pour résoudre les moyens de faire une armée d'environ quinze mille hommes. L'empereur vouloit que le comte de Hatzfeld en fust gênerai; l'électeur de Cologne demandoit le comte de Gleen, et le duc de Neubourg, à qui appartient ce commandement comme duc de Juliers, vouloit que Melander la commandast. N'estant point d'accord sur ce point, le traité fut interrompu. Depuis l'électeur de Cologne a fait en sorte vers l'empereur qu'il est fait gênerai de cette ligue, pour la levée de laquelle il surcharge extraordinairement ses sujets, qui cherchent les moyens de s'en deffendre; surtout le clergé de Cologne, ayant esté de tout temps
1 Elle porte ce litre : advis sdr ce qui se rapporte à l'année 1 64 A (février ou mars).
peut taire pour le service de la COURONNE. époque où s'organisait l'armée du cercle de
(Archives des affaires étrangères, Allé- Weslphalie, dont l'électeur de Cologne avait
magne, t. I, fol. 565-567.) Cette note se obtenu le commandement.
INTRODUCTION. xlvi.
exempt de ces exactions, se plaint hautement; le peuple, qui ressent encore la perte que luy ont causée les troupes de l'Empire l'année passée, est au desespoir, et ne souhaite qu'un changement dans leur ville.
L'électeur de Tresves, dès l'année 1 635 , connoissant le mescontentement de cette ville de Cologne, leur envoya son sufïragant pour leur remonstrer qu'ils pouvoient légitimement et sans crainte de rébellion se destacher de l'Empire et reprendre la liberté dont ils jouissoient avant de s'y laisser assujettir. A cet effet il leur offroit l'assistance du roy [de France] qui les maintiendroit dans leurs droits et privilèges. Ils tesmoignerent dès ce temps-là d'avoir envie d'accepter ces offres, et il y avoit grande apparence que cette négociation auroit eu le succès qu'on en atlendoit pour le service de la couronne, si le suffragant, à son retour de Cologne à Tresves, n'eust esté mené prisonnier au chasteau de Juliers, où il a esté détenu sept ou huit mois, pendant lequel temps l'électeur de Tresves, estant arresté, ne put achever ce traité.
Aujourd'huy que le duc de Neubourg, ayant toute la noblesse de son pays ennemie, a juste sujet de craindre que l'on ne luy oste, avec cette armée de la ligue, l'administration de Juliers, pour la donnera son fils, qui en a desjà esté investi par l'empereur, il seroit à propos de donner secours à ce duc, et par ce moyen se rendre maistre des places principales du pays de Juliers, lesquelles joignantes aux terres de Cologne, on pourroit favoriser le mescontentement de ce peuple et reprendre le traité de i635.
En résumé, si l'on embrasse l'ensemble du ministère de Mazarin jusqu a la paix de Westphalie, on reconnaît que les campagnes des bords du Rhin ont eu des résultats avantageux : Mazarin avait su conserver en Allemagne les alliés qu'y avait acquis la France, sans céder à leurs exigences; il avait contenu les neutres par la crainte et triomphé des ennemis par les armes, lia Lorraine conquise, la Bavière vaincue et gagnée, l'Autriche forcée de céder l'Alsace, Brisacli et Philipsbourg, sont des preuves évidentes de I lialnlelo el des succès du ministre.
x.vii, INTRODUCTION.
Suite de la période française de la guerre de Trente ans. — Campagnes des Pays- Bas. — Alliance de la France et des Provinces-Unies contre l'Espagne ( t 635 ). — Conquête de l'Artois (1 6Z10). — Bataille de Rocroi (19 mai 1 Ci 3 ). — Mazarin fait décider le siège de Thionville; prise de cette ville (10 août 1 663). — Renouvellement de l'alliance entre la France et les Provinces-Unies (29 février et icr mars îQàh). — Avidité de la princesse d'Orange. — Siège de Gravelines par le duc d'Orléans. — Rut que se proposait Mazarin dans la guerre des Pays-Bas.
L'Espagne occupait au nord de la France une position redoutable : maîtresse des deux Flandres, de la province d'Anvers, du Hainaut, de l'Artois, du Brabant, du comté de Namur, du Luxembourg, d'une partie du Limbourg, de la place forte de Thionville, elle menaçait les provinces de Picardie et de Champagne. Elle avait enlevé' par surprise, en 1 63 5, la ville de Trêves et fait' prisonnier l'électeur, qui, depuis i632, s'était mis sous la protection de la France. Par l'électorat de Trêves, les Espagnols touchaient au Palatinat (aujourd'hui Bavière rhénane), où ils avaient pris possession de la place forte de Frankenthal. Il était d'autant plus important de combattre énergiquement dans les Pays-Bas la maison d'Autriche, que c'était surtout de ce côté que le danger était redoutable : sous Henri IV, la prise d'Amiens; sous Louis XIII, la prise de Gorbie; au commencement du règne de Louis XIV, le siège de Rocroi, jetaient l'inquiétude jusque dans Paris, encourageaient les fauteurs de troubles et menaçaient le cœur du royaume.
Richelieu, décidé à combattre énergiquement sur ce point les adversaires de la France, trouva naturellement des alliés dans les Provinces-Unies. Cette république, qui avait été protégée par Henri IV, avait le même intérêt que la France. Aussi s'empressat-elle, en 1 635 , de répondre à l'appel de Richelieu; elle signa avec
INTRODUCTION. xlix
la France le traite' de Paris (8 lévrier 1 6 3 5 ) ', en vertu duquel les Pavs-Bas espagnols devaient être partagés entre la France el les Provinces-Unies. On y stipulait que la France aurait l'Artois. la Flandre, le Hainaut, Cambrai et le Cambrésis, le comlé de Namur et le Luxembourg. Tout le reste des Pays-Bas espagnols devait revenir à la république des Provinces-Unies. Les deux parties contractantes ne devaient faire ni paix ni trêve que d'un commun accord.
Si le traité eût été loyalement exécuté, les Espagnols auraient difficilement résisté aux forces combinées de la France et de la république des Provinces-Unies. Mais les Hollandais craignaient de se donner des maîtres en se donnant des voisins aussi actifs el aussi puissants que les Français. Il existait dès le commencement du xviK siècle, et il se développa de plus en plus, dans ce petit Etat fédératif, un parti opposé à la continuation de la guerre. Tandis que la maison de Nassau, depuis longtemps en possession d'imposer des statbouders à la république, soutenait la nécessité de la guerre et de l'alliance française, l'aristocratie marchande des Provinces-Unies inclinait vers la paix et prêtait l'oreille aux propositions des Espagnols. On accusait les princes de la maison de Nassau de vouloir transformer une république fédérative en monarchie militaire, et de prolonger la guerre afin de s'assurer un parti puissant. Les adversaires des statbouders étaient nombreux dans L'assemblée des états généraux, composée des députés des sepl provinces unies (Hollande. Zélande, Frise, Gueldre, Over-Yssei, Zufphen el Groningue). L'assemblée nationale disposait seule des ressources financières, signait les traités, faisait la paix el la guerre. Les amiraux, dont le plus célèbre était alors Tromp. étaient les véritables généraux de la Hollande. Le commerce avec les colonies lointaines enrichissait celte nation de mar- Dumont. Corps diplomatique, I. \ I i partie, p. Si.