‹ Lettres du Cardinal Mazarin pendant son ministèreChapitre 3 sur 335 · AZ1BIH. — I · texte numérisé non relu

AZ1BIH. — I

, INTRODUCTION

chauds et lui donnait, au xvne siècle, une haute importance politique. Mais, à mesure que s'accrut la puissance des Provinces-Unies, elle oublia les anciens services de la France pour ne voir que le danger dont la menaçait un pareil voisinage. Dès 1 6 1 7, Louis X11I se plaignait de l'ingratitude de cette république et écrivait à son ambassadeur à la Haye (5 janvier 161 7) ' :

Je m'estonne grandement des plaintes que ceux des estats (des Provinces- Unies) font de moy pour le retardement du payement des troupes que j'entretiens auprès d'eux, veu qu'ils sçavent bien que rien ne m'empesche de les payer que la nécessité de mes affaires, en laquelle j'eusse estimé devoir recevoir d'eux du secours et non des plaintes. Vous leur avez deu représenter l'obligation qu'ils ont à cette couronne, pouvant dire que rien ne les a fait tant subsister que l'assistance du feu roy M" mon père. Us savent comme, devant sa mort, il leur donna plus de dix-sept millions tout d'une fois.

Mais ces reproches touchaient peu cette république, accoutumée à calculer les profits et les pertes de la guerre. Tant qu'elle redouta l'Espagne, elle tint sur pied une armée qu'elle entretenait avec les subsides de la France2. Cette diversion permit à Richelieu de réparer l'échec de Corbie et la défaite du marquis de Feuquières devant Thionville. Les Français s'emparèrent d'Arras en 16/10 et, à la mort du cardinal de Richelieu, la plus grande partie de l'Artois avait été enlevée aux Espagnols. Mais, en apprenant la mort de Louis XIII et les divisions de la cour de France, le gouverneur espagnol des Pays-Ras rassembla rapidement les troupes dont il pouvait disposer et vint mettre le siège devant Rocroi. La place ne pouvait l'arrêter que quelques jours, et la Champagne aurait été ouverte à l'invasion espagnole si le duc

■ Lettres de Rkhelien, t. VII, p. 334. p. 6i3 et 616, les instructions données par

(Collection des documents inédits relatifs à ce ministre à d'Estrades, et p. 6-20, lenga-

rhistoire de France. ) Sèment ou promesse réeiproaue entre le car-

* Voy t VI des Lettres de Richelieu . dinal de Richelien et le prince d Orange.

INTRODUCTION. u

dEnghien, par l'éclatante victoire de Rocroi, n'eut, suivant l'expression du cardinal de Retz, couronne' de lauriers le berceau de Louis XIV (îo, mai i6/t3). Ce succès n'étonna pas moins les alliés de la France que ses ennemis, et les Hollandais, tout en blâmant la témérité de l'entreprise, ne manquèrent pas de s'en attribuer le mérite. Huygbens de Zuylichem , ambassadeur des Provinces- Unies en France, écrivait à la princesse d'Orange ' :

Sans la diversion que nous faisons si puissamment en faveur des François. ils se fussent bien gardés de cheminer ainsy à leur ayse, et bien aura le dur tl'Anguien sujet de se souvenir toute sa vie qu'un prince d'Orange a fait réussir avec gloire ses premières entreprises, plus approchantes du téméraire que du htai advisé.

Tels étaient les alliés jaloux et défiants que la France élail obligée de- ménager. Mazarin les connaissait, et, sans s'inquiéter de leurs critiques, il fit décider, après la bataille de Rocroi, une entreprise importante et diflîcile, le siège de Thionville. La plus grande partie du conseil s'opposait à un projet que l'on jugeait téméraire. Les raisons que fit valoir Mazarin sont exposées dans un manuscrit où il avait eu soin de faire recueillir ses lettres2. Voici ces considérations, qui entraînèrent l'assentiment de la Reine :

Il esl certain que la fin que le Roy propose à ses armes est de contraindre

' Archives ou correspondance inédite de ta maison d'Orange -Nassau, publiée par M. Van-Prinsterer, 2e séné, t. IV, p. 8G.

Manuscrit de la bibliothèque Mazarine, n" «719, t. I. fol. •'!. Ce morceau est intitulé Considérations sur V entreprise de Tkionville, — Vitiorio Siri . qui recevait (tes documents de Mazarin pour la composition de son Mercure, a placé dam le tome l\ «te ce re- CUeil (1" partie, p. /1 îfi- 'i-).'î I un discours qu il prête au cardinal pour engager la Reine à entreprendre le siège de TtnoBville.

En voici le début : rrMi comanda la Maeslra Vostra, Mndama. d' esprimerle i mici senlimen'i sopra il punlo,n etc. Les raisons sont à peu près les mêmes rpie celles qui sont indiquées dans le manuscrit que nous publions. Seulement l'ordre est renversé et quelques paragraphes ont été abrégés. Les Cai ihIs ( voy. 9* carnet . p. 81, 82, 85, 10a . 194, et .'î* carnet, p. 2) prouvent aussi quelle importance Mazarin attachait au

giége de Thionville. (Voy. aussi Lettres de

Mazarin, t. 1. p. 3l0-3ll, 35l.)

lu INTRODUCTION.

la maison d'Austriche el ses adhérents de venir à une paix générale qui soil honneste et, seure, tant pour Sa Majesté que pour ses confédérés. Il n'y a poinl de place après Brisach don! la conqueste puisse davantage contribuer à celle fin que celle que je propose. Outre que cette conqueste, si elle se fait, délivrera la ville de Metz et le pays circonvoisin des courses et des entreprises de la garnison de celte place, qu'elle nous asseurera la possession du reste de la Lorraine, et tiendra en bride et en jalousie le Luxembourg, elle nous ouvrira la communication de l'Allemagne par le moyen de la Moselle dont elle nous rendra les maistres, et la fermera par conséquent aux Espagnols de ce costélà. Elle nous donnera moyen de reprendre Tresves, n'y ayant entre deux que Cirq l, place aisée à prendre, et nous mènera sans résistance jusqu'à Coblentz et à l'embouchure du Rhin, n'y ayant qu'à se saisir en passant de Trabac2, dont la ville ne vaut rien et le chasteau peut estre pris en quatre jours.

De sorte qu'outre la possession de la Moselle, les armes françoises se pourront faire craindre sur le Bas-Rhin3, pénétrer au delà et former une communication de ce costé-là avec les Hessiens, qui y sont desjà establis, et avec les Hollandois mesme, en cas de besoin.

Outre encore cet advantage gênerai auquel nous devons principalement viser pour parvenir à la paix, qui est d'affoiblir le plus que nous pourrons nos ennemis en Allemagne et de nous y rendre les plus puissants, il en reviendra encore trois advantages particuliers :

Le premier, que nous recouvrerons glorieusement la réputation perdue par la surprise de la ville de Tresves4, arrivée en partie par nostre faute, et en partie par la mauvaise foy de ceux qui la firent faire;

Le second, que, pouvant restablir par nous-mesmes l'eslecteur de Tresves dans son Estât, nous nous délivrerons de l'obligation où nous serions de rendre quelque autre membre considérable de nos conquestes, si ce restablissemenl se faisoit par nos ennemis;

Le troisième, que, faisant hyverner une partie de nos forces en ce pays-là,

1 II a déjà été question de la ville de Sierck ' Ce fut la pensée que réalisa le duc sur la Moselle. ■ ' d'Enghien après la victoire de Fribourg.

2 II faut sans doute lire Trarbacb, petite et que le maréchal de Guébriant avait déville du Palalinat située sur la rive droite veloppée dans une lettre à Mazarin. (Voy. de la Moselle, à peu de distance de Go- plus haut, p. xvxvi-xyxix.)

blentz. Elle appartenait au comte palatin de 4 La ville de Trêves avait été surprise en

Birkenleld. i635 par les Espagnols.

INTRODUCTION. un

nous délivrerons la France des logemens qu'elles y feroient, et qui ne se font pas sans beaucoup de ruine et de notables incommodités pour ceux qui les soutirent; nous y pourrons rompre les levées que nos ennemis y feroient et les attirer à nous, ce qui est un double proffit.

Je ne doute point que ces considérations et plusieurs autres n'eussent passé par l'esprit du feu Roy et de son conseil, lorsqu'on y envoya, il y a quatre ans, M. de Feuquières assiéger cette place1. Que si l'on n'a pas repris ce dessein les années suivantes, il est à présumer qu'on a eu de fortes considérations pour ne le pas faire les deux années subséquentes, et que la conjoncture ne s'est pas trouvée favorable.

Quant à l'année passée (16/12), tout le monde sçait que le dessein de la i-onqueste du Roussillon nous obligea à nous tenir sur la deffensive du costé de Picardie et de Champagne, et que cette nécessité s'augmenta parla perte de la bataille de Honnecourt2, qui eust encore esté plus grande si l'espérance d'aller opprimer le mareschal de Guebriant dans l'Estat de Cologne n'eusl diverty Melos de s'attacher à la France et d'y poursuivre la victoire qu'il \ avoit gagnée.

Sur quoy je diray en passant qu'il est aisé à juger, par le procédé de don ennemis, comme ils n'ont rien tant à cœur que de se fortifier dans l'Allemagne, et comme pour ce sujet ils quittent tous les avantages qu'ils pourraient obtenir ailleurs; ce qui nous devroit aussi convier de faire de mesme qu'eux et de nous rendre puissants en Allemagne pour venir à bout de tout le reste

Pour ce qui est de cette année, nostre dessein, non plus que l'autre, n'estoit pas de rien entreprendre d'important sur les Pays-Ras, tant à cause que les ennemis y estoient extresmement forts, que pour ce que les affaires (pie nous avions ailleurs ne nous permettoient pas de nous y appliquer avec les forces nécessaires pour faire des conquestes. Mais maintenant que Dieu a besnj le commencement de ce nouveau règne par le gain de la [dus grande bataille qui se soit donnée de ce siècle, je conclus par où j'ay commencé et soustiens (jue le pi i\ et le fruit de la victoire doit estre la conquesle de Thionville.

La raison est d'autant [plus forte] (pie l'importance de celte conqueste estant

1 Le marquis de Feuquières, qui assié le a6 mai iG'm par ]<• maréchal deGuiche.

geait Thionville, futbattu par Piccolomini , Il avait été attaqué par 1). Francisco de

sous les murs de celte place, le 7 juin Melos, dont l'armée était très-supérieure en

1 63g. nombre. Les Français perdirent environ

La bataille de Honnecourl lin perdue quatre mille bommes

in INTRODUCTION.

bien establie, comme elle a esté cy-dessus, il n'y reste point de dillicullé que de rencontrer le temps propre et l'occasion favorable pour la faire. Or elle ne le pourroit estre plus qu'elle l'est à présent ny l'obligation plus forte, ce qu'on pourra facilement juger par les considérations suivantes :

La première, d'autant que, si l'on regarde cette entreprise du costé de la réputation, elle estoit manifestement nécessaire, et, si l'on ne l'eust faite, et amis et ennemis auraient conclu que nous manquions dans ce nouveau règne, ou de la lumière pour ne sçavoir pas nous prévaloir de nostre bonne fortune, ou de courage pour ne l'oser point, ou de volonté de persévérer dans les desseins commencés et d'aller jusqu'au bout de la carrière, ce qui eus! merveilleusement haussé le cœur à nos ennemis et donné à nos alliés de sinistres pensées contre nous, et leur eust peut-estre fait prendre des desseins à nostre desadvantage. Cela est si vray, que quelques-uns de nos alliés mesmes, voyant le retour du duc d'Anguien du costé de la France, après la course qu'il avoit faite dans le Haynaut, soubçonnèrent qu'on ne vouloit point pousser les Espagnols et que c'estoit le prélude d'un accommodement qu'on meditoit avec eux.

En second lieu, quel jugement on eust pu faire de nostre conduite, si par hasard il nous arrivoit, comme il n'est pas impossible, quelque notable disgrâce: et comment eust-on pu croire que nous aurions eu l'esprit et le courage de nous en relever et de faire teste au malheur, si, après avoir obtenu une des plus insignes victoires de ce temps, nous n'en avions pas1 de nous en prévaloir et d'en recueillir le fruit qu'elle nous pourroit produire sans beaucoup de peine?

En troisième lieu, pour venir à ce qui est de réel et d'effectif, la conjoncture ne pouvoit estre plus belle, puisque les ennemis, ayant perdu toute leur infanterie à la bataille de Rocroy, ils n'estoient plus en estât de rien entreprendre d'important, soit contre nous, soit en leur faveur, en attaquant ou en secourant, ce qui ne se peut faire sans de bons corps d'infanterie. Au contraire, nous nous trouvions en estât de tout entreprendre, car encore que nous eussions fait quelque perle à la bataille de Rocroy, elle estoit reparée par la victoire, qui nous estoit une nouvelle force; comme, au rebours, aux ennemis estre vaincus estoit un accroissement de foiblesse et une nouvelle perte, outre celle des hommes qu'ils avoient faite à la bataille.

1 C'estrà-rdire si nous n'avions pas l'esprit et le courage de nous en prévaloir.

INTRODUCTION. Lv

En quatrième lieu, la garnison de Thionville se trouvant foible1, Bock ayanl retiré de là et des autres places du Luxembourg une partie des soldats, nom rendre plus considérable le corps qu'il devoit conduire à Melos, veu principalement que les ennemis, qui n'avoient que des pensées de conqueste et qui avoient des forces pour cela, ne se fussent jamais imaginés devoir estre réduits à la nécessité de deffendre leurs places;

En cinquième lieu, ^'autant que la marcbe du duc d'Anguyen du costé de Bruxelles ne leur permettait pas de penser qu'il deust songer à Thionville dont il s'estoit si fort esloigné, mais bien plustost à quelqu'une des places dont il estoit si proche, ce qui seroit cause qu'ils songeroient plustost à renforcer les garnisons de celles-cy que celle de Thionville;

En sixième lieu, le corps que nous avions sur la frontière de la Champagne du costé de Verdun, sous le marquis de Gesvres, nous donnoit moyen d'investir promptement Thionville et auparavant que les ennemis, qui estoient fort loing et qui avoient devant eux le duc d'Anguyen, y pussent jeter des forces;

En septième lieu, comme il estoit indubitable que, si nous venions à attaquer quelqu'une des places qui couvrent Bruxelles ou qui donnent l'entrée dans la Flandre, les Flamans feroient de grands efforts pour l'empescher, comme nous en avons fait l'expérience les campagnes passées, il estoit à présumer qu'ils seroient frofds pour les secours de Thionville, qui est à l'une des exfresmités des Pays-Bas;

En huitième lieu, comme il ne falloit point douter que les Hollandois ne profitassent de nostre victoire et de la foiblesse de nos ennemis, ou en entrant dans la Flandre, ou en assiégeant Gueldres, ou quelqu'autre place de grande importance, il falloit aussy s'asscurer que la pluspart des forces des Espagnols tourneroient plustost de ce costé-là que du costé de Thionville, puisqu'ils courent plus de fortune de ne recouvrer pas, par un traité de paix, les places que les Hollandois prennent que celles que nous prenons sur eux;

En neuvième lieu, d'autant que le siège de Thionville se pouvoit faire plus commodément pour nous, ayant une grande ville à dos et une rivière pour y transporter les choses nécessaires à moins de Irais et en plus grande quantité que quand il les faut porter par charettes, comme tout le monde le peut juger;

1 II y fi dans la copie k trouvant faible. lions incidentes; mais comme elle se coml,n phrase iv se compose que de proposi- prend, je n'ai pas cru devoir la changer.

m INTRODUCTION

Finalement, d'autant que l'armée <lu mareschal de Guebriant nous melloii à couvert du secours qui pouvoit venir de l'année bavaroise en faveur deThionviile : toutes ces considérations ont formé la pensée que j'ay eue qu'il en falloil entreprendre le siège.

Ces considérations, consignées dans les manuscrits de Mazarin. sont confirmées par ses lettres, où il revient plusieurs fois avec insistance sur cette pensée, que c'est lui qui a fait décider le siège de Thionville, contre lavis du conseil1. Il écrivait au cardinal Bichi, un de ses confidents intimes, le 2^ août i6/i3 :

Votre Eminence ne sera pas fâchée d'apprendre, au sujet de l'attaque de Thionville, que tout le conseil était contraire à cette entreprise, et beaucoup do maréchaux de France partageaient cet avis; mais la Reine s'est rangée au mien, qui était qu'après la bataille de Rocroi , les armes victorieuses de Sa Majesté devaient entreprendre quelque chose de grand, quand bien même l'issue en serait douteuse; que l'entreprise sur Thionville était la plus facile et de la plus grande importance. Mes raisons les plus fortes furent que la victoire remportée à Rocroi serait attribuée aux ordres du feu Roi ou à l'ardeur d'un prince jeune et avide de gloire, qui commandait les armées; mais que, si l'on ne tirait aucun fruit de ce grand succès, on l'imputerait à la faiblesse de la régence, et l'on dirait que dans la tombe du Roi avait été ensevelie toute vigoureuse résolution. Ce qui non-seulement enhardirait les ennemis à se promettre de grands avantages dans la continuation de la guerre ou dans les négociations pour la paix; mais de plus nos alliés, intimidés avec raison, songeraient à se mettre en sûreté en consentant à une paix particulière avec la maison d'Autriche, par laquelle ils en étaient continuellement sollicités; ils penseraient d'autant plus à se séparer de la France, que, la voyant gouvernée par une reine, sœur du roi d'Espagne, ils seraient persuadés que, si l'on ne profitait pas de la victoire, cela venait de l'attachement et de la sympathie qu'avait Sa Majesté pour sa maison et de quelque intelligence avec les ministres du roi son frère, à l'effet de suspendre les hostilités. Je dois remercier Dieu du bon résultat de ce siège, non-seulement pour les avantages qu'en retire la France, mais encore parce qu'on sait que moi seul je me suis obstine

1 Lettres de Vu : arni , I. I. p. 3l l. Voy.aussi, |>. 35i, la lettre au marquis de Fontcna\ .

INTRODUCTION. lvh

à conseiller à la Reine de donner les ordres, et comme on ne croyait pas au succès, déjà les malveillants commençaient à me déchirer.

Mazarin n'avait rien néglige pour assurer le succès dune entreprise où il avait eu une part aussi active. Il fut admirablement seconde' par le duc d'Enghien et ses intrépides compagnons. En même temps, le maréchal de Guébriant tenait en échec l'armée bavaroise. Le duc d'Angoulême surveillait la frontière septentrionale de la France, tandis que le prince d'Orange inquiétait les garnisons des places fortes des Pays-Bas et les empêchait de secourir Thionville ]. Grâce aux précautions prises et à la vigueur de l'attaque, où se signalaient, à côté du duc d'Enghien, le marquis de Gesvres et Gassion, la ville fut obligée de se rendre (10 août i6A3). Le duc d'Enghien s'empara ensuite de Sierck sur la Moselle , et fit craindre aux Espagnols une invasion dans l'électorat de Trêves, qu'ils occupaient depuis 1 6 3 5 .

Ces résultats de la campagne de 1 6 A3 étaient glorieux et d'un avantage incontestable pour la France. Mazarin s'efforça, en renouvelant et resserrant l'alliance avec les Provinces-Unies, d assurer de plus importants succès pour la campagne de 16A& dans les Pays-Bas espagnols.

Les plénipotentiaires d'Avaux et Servien, qui se rendaient à Munster, eurent ordre de passer par la Haye et d'y négocier un traité avec les Hollandais, et en même temps de se concerter avec eux sur la conduite à tenir au congrès général. Ils renconlrèrent à la Haye des difficultés de plus d'une nature. On voit, entre autres, par l'instruction suivante, qui porte la date du 2 3 janvier i G A 6 , que les Hollandais ne voulaient pas de la paix générale et auraient préféré une simple suspension d hostilités. Le prince d'Orange insistait particulièrement sur ce point. Voici le texte de

Vby. Lettres de Mu: min , l. I, p. 281, a8a. Voy. aussi les carnets de Mazarin, passages cités plus haut . |>. u, note a,

MAZAIUM. I. Il

Lvm INTRODUCTION.

cette instruction1, <|tii n'a pas été publiée dans les Végociatiom

scories concernant la paix de Munster :

Il faut tousjours insister pour la paix, dire que les ministres du Roy vonl à

Munster à ce seul dessein, et que, comme Messieurs les Estats croyenl que la tresve leur est tres-avantageuse, aussy nous croyons qu'il seroit préjudiciable à celte couronne de ne faire qu'une tresve comme eux. Et cela afin que les ennemis, venant à scavoir l'aversion que nous avons pour la tresve, prennent plus d'envie de sortir d'affaire par cette voye qu'ils n'en auroient autrement s'ils voyoient que nous la désirassions. L'empereur et les princes d'Allemagne la désirent passionnément: il n'y a qu'à y faire venir l'Espagne; mais c'est un point Ires-delicat et qui veut estre manié avec une grande adresse.

Le résident de Pologne s'est laissé entendre icy que, si la Reyne permettoit au Roy, son maistre , de s'entremettre d'une tresve générale à longues années, il se faisoit fort de la faire réussir en fort peu de temps.

Le dominicain que le comte de Trautmensdorf depeschoit à monsieur le cardinal-duc2, et qui n'arriva en cette cour qu'après sa mort, fit cognoistre à monsieur le cardinal Mazarin, en plusieurs conférences qu'ils eurent ensemble, que, quand mesme la France souhaiteroit passionnément la paix, et qu'elle envoyeroit ses ministres à l'assemblée pour la conclure, la diversité des interests de tant de princes en auroit empesché la conclusion, et qu'ainsy, si on vouloit donner promptement le repos à la chrestienté, dont elle a tant de besoin, il ne restoit point d'autre moyen que celuy d'une longue tresve.

Le cardinal Mazarin reçut l'ouverture avec froideur, et s'estudia de luy dire diverses raisons pour luy bien imprimer dans l'esprit que, si on ne pouvoit avoir la paix, les interests de cette couronne demandoient plustost la continuation de la guerre qu'une tresve, qui ne serviroit à autre chose qu'à faire l'éprendre vigueur à ses ennemis, leur donner la commodité de la séparer de ses alliés, et les mettre en estât de retourner reprendre les armes avec de telles forces, que les avantages fussent comme certains pour eux.

Le père ne laissa pas neantmoins d'insister tousjours pour une tresve,

1 La copie se trouve aux Archives des moire est probablement l'oeuvre de Mazarin. affaires étrangères, Allemagne, 1. 1, p. til\6- 2 Au cardinal-duc de Richelieu. Le comte

652. On lit en tête : Mémoire sur lequel de Trautmensdorf était le principal ministre

M. le comte de Brienne a dressé l'instruction de l'Autriche. Le dominicain qu'il envoya en

du Roy à MM. les Plénipotentiaires. Ce mé- France se nommait le père d'Eherstein.

INTRODUCTION. lix

comme ledit cardinal de respondre de mesme qu'elle seroit trop préjudiciable à cette couronne; et seulement sur le point de son despart, il luy dit que, si on recognoissoit qu'il fust absolument impossible de donner le repos à la chrestienté par autre moyen que celuy d'une longue tresve, pourveu que Sa Majesté fust asseurée, [de la part] de l'empereur et des princes d'Allemagne, qu'on traiteroit sincèrement la paix pendant sa durée, Sadile Majesté se laisserait persuader à préférer le bien public à ses interests particuliers, pourveu que ses alliés voulussent concourir au mesme dessein.

Il semble que comme les commissaires de Messieurs les Estats ne se sont point voulu avancer sur ce qui regarde la rupture contre l'empereur qu'à ratifier en gênerai les articles du traité de i635, faisant cognoistre en mesme temps qu'ils ne veulent pas l'exécuter, on pourroit aussy confirmer en gênerai ce qui fut promis par ledit traitté touchant l'obligation de ne faire ny paix nv Iresve que conjointement avec lesdits sieurs Estats, et que Messieurs les Plénipotentiaires partissent aussytost, sans plus de deslay, pour se rendre à l'assemblée de Munster, afin que les ennemis, qui ne veulent la paix qu'en apparence, ne se prevallent de leur retardement pour imprimer dans l'esprit du monde que la France n'a point de disposition à la paix, lorsqu'elle la souhaite avec sincérité et passion.

Et de cette sorte, sans entrer en autre contestation, il se pourra faire qu'ayant insinué partout adroitement que la tresve nous seroit préjudiciable, et que nous n'y consentirions jamais, il se pourra, dis-je, faire que les ennemis embrasseront avidement ce party, et nous en presseront, auquel cas Messieurs les Estats seront satisfaits, et nous aussy, pourveu que les conditions de cette tresve soient semblables à celles qu'on a presque tousjours pratiquées en pareilles rencontres, c'est-à-dire que, sans acquisition d'aucun nouveau droit. chacun demeure en possession de ce qu'il occupe présentement.

Enfin Sa Majesté donnera volontiers les mains à une tresve de douze ans '■il la manière susdite, en cas qu'on ne puisse avoir la paix: mais il faut soigneusement cacher ce dessein. Ce pendant on ne peut en aucune façon satisfaire à la prétention de Messieurs les Estais, parce (pie ce seroit une chose bien messeante que le monde vist que les ministres de France vont à l'assemblée à l'intention de ne pas faire la paix, lorsqu'en effet nostre pensée est toute contraire, et qu'il n'\ a que la pure nécessité qui puisse nous faire don ner les mains à une tresve.

ia INTRODUCTION.

Puisque nous avons desjà tiré advantage d'avoir parlé avec fermeté dans le premier point, nous devons croire que, continuant à traiter de mesme sur le dernier, où ils s'opiniastrenl contre toute raison et justice, nous les ferons venir à ce que nous desirons, car il faut que Messieurs les Estats croyent et eognoissent que, s'il est expédient pour la France de conserver leur amitié, la nostre leur est entièrement nécessaire, et les advantages qu'ils ont remportas jusqu'à cette heure par le moyen des assistances de cette couronne leur doivent persuader qu'ils ne pourroient pas en espérer de semblables à l'advenir sans elle, quelques propositions et grandes offres qui leur fussent faites par les Espagnols pour les fortifier contre nous. Ce chemin, en apparence semé de Heurs, les conduiroit bientost au précipice, et il n'y a personne qui ne sçache que la maxime d'Espagne est qu'on n'est point tenu de garder sa parole à des hérétiques, et beaucoup moins quand on croit d'avoir une autorité légitime sur eux, comme le roy d'Espagne la prétend sur les Provinces-Unies. Enfin il est à propos d'insinuer adroitement dans l'esprit de ces Messieurs qu'ils doivent s'accommoder à ce qui est de la raison et qu'il ne leur seroit pas fort advantageux de desgouster la France.

Puisque M. le prince d'Orange croit que la paix seroit préjudiciable à Messieurs les Estats, il seroit bien convenable qu'il employast son crédit pour faire qu'ils se désistent de l'injuste prétention qu'ils ont que nous ne fassions point la paix, ou que, la faisant, ce soit à condition de la rompre quand le temps de la tresve entre la couronne d'Espagne et Messieurs les Estats expirera, et comme en cecy il y va de l'interest particulier dudit sieur prince. Messieurs les Plénipotentiaires auront beau champ de l'engager à nous favoriser en ce point.

La prétention qu'ont Messieurs les Estats de ne point rompre contre l'Espagne, si ce n'est en cas que la France soit attaquée dans ses anciennes limites et dans les conquestes faites en Flandre est encore tres-injuste, puisque le Roy est le mesme en tous lieux, et ne seroit pas moins offensé ou ne recevroit pas moins de dommage estant attaqué par les Espagnols d'un costé que d'autre, et il est certain que le service de Messieurs les Estats, qui sont intéressez à la grandeur de cette couronne et à l'abaissement de la monarchie d'Espagne, les oblige de s'opposer aussy bien aux Espagnols quand ils envahiront le Roussillon ou quelque autre endroit des Estats de Sa Majesté, comme pour l'invasion de ce qu'elle possède en Flandre, d'autant que le contre-coup se res-

INTRODUCTION. lxi

sent partout, et les ennemis, s'agrandissant en un lieu, font le mesme effel à leur esgard et au nostre que faisant des progrez en un autre.

Sans examiner si Messieurs les Estats font bien ou mal de préférer la tresve à la paix, y ayant des raisons bien fortes pour chacun des deux partis, il est certain que l'interest de M. le prince d'Orange est de ne faire que la tresve. parce que, devenant moins nécessaire dans la paix, la considération où il est diminueroit notablement.

Ce fondement-là posé, il est à présumer que, quand nous persuaderons un peu fortement audit sieur prince que jamais la France ne consentira à l'injuste prétention de Messieurs les Estats, par laquelle ils veulent nous obliger à ne faire qu'une tresve, ou en tout cas à rompre la paix quand leur tresve avec l'Espagne expirera, qui seroit la* mesme chose, ledit sieur prince, dont l'interest est d'empescher, à quelque prix que ce soit, que les Estats ne fassent la paix . voyant nostre ferme resolution de la conclure, s'il est possible, et que les Estats, à nostre exemple et à nostre persuasion, pourroient bien à la fin \ ri mdescendre, employera volontiers à parer ce coup toute l'autorité qu'il a près d'eux, pour les porter plustost à nous laisser aujourd'hui la liberté de prendre, comme ils font, le party qui nous sera plus utile, pourveu que nous continuions à leur donner, comme nous l'offrons, les assistances qui seront concertées, quand ils seront rentrés en guerre. Vous, Messieurs, ayant donc de vostre costé la justice et l'interest dudit sieur prince, aurez belle matière à l'engager en nostre faveur pour la discussion de ce point.

Malgré l'imprudence de d'Avaux, qui, par un zèle inconsidéré, compromit les intérêts catholiques, qu'il voulait soutenir dans les Provinces-Unies1, l'alliance entre la France et cette république fut resserrée par deux traités, signés, 1 un le 20, février i646. et I juitre le ier mars de la même année. La France s'engageait, pur le premier, à payer aux Hollandais un subside de douze cenl m il le livres, et, parle second, la république des Provinces-Unies promettait à la France un concours énergique pour soutenir la guerre contré la maison d'Autriche3.

1 Lettres de Vautrin, t.1, p. 685,683, * Dumont. Corp» diplomatique, l. VI,

texte et note r partie, p. 9.q'ô et 996.

i.mi INTRODUCTION.

Après la conclusion des traites, Mazario s'occupa activement «le leur exécution. Il ne se borna pas à faire agir l'ambassadeur de La Thuillerie pour obtenir le concours de Frédéric-Henri, prince d'Orange et stathouder des Provinces-Unies. Il s'efforça de gagner la princesse d'Orange, qui dominait son mari. Cette femme était avide et vaine l. Le cardinal, en lui envoyant un collier de perles 2, n'épargnait pas les flatteries. Pour ce genre de missions, il n'employa point l'ambassadeur La Thuillerie ni son successeur Brasset; il se servit d'hommes d'un rang inférieur, mais qui connaissaient parfaitement les Provinces-Unies, du Hollandais Béringhen3 et de Godefroy d'Estrades4, qui devait plus tard se faire un nom célèbre dans la diplomatie. Grâce à ces négociateurs, Mazario put concerter avec le prince d'Orange un plan de campagne, qui fut mis à exécution au mois de mai iftkk. Pendant que le stathouder passait l'Escaut et attaquait le Sas-de-Gand 5, le duc d'Orléans se présentait devant Gravelines et en formait le siège.

Gaston d'Orléans6, qui ne s'était jamais signalé dans la guerre, était jaloux de la gloire que le duc d'Enghien avait conquise à Rocroi et à Thionville. Ses favoris, et entre autres l'abbé de La Rivière, son confident intime, l'avaient excité à réclamer le commandement dune armée. Mazarin, de son côté, n'était pas fâché d'opposer aux prétentions hautaines et ambitieuses de la maison de Condé le frein d'une rivalité puissante 7. Sa politique consistait à balancer l'une par l'autre les deux familles qui exerçaient à la cour une influence prépondérante. Le duc d'Orléans avait obtenu

1 Lettres de Mazarin, t. ] , p. 621, texte 6 Ce frère de Louis XIII e'tait lieutenant et note. général du royaume pendant la minorité de

2 Ibid. p. 622-628. Louis XIV.

3 Ibid. p. 622-62,3, texte etnote;p. 657- ' Voy. les plaintes du cardinal contre le 658, 666-667, etc. prince de Condé, t. I des Lettres de Maza-

'' Ibid. p. 732-733. rin, p. 735 et 73q. texte et notes.

5 Place forte au nord de Gand.

INTRODUCTION. i.xm

le gouvernement du Languedoc en même temps que la maison de Gondé réclamait et recouvrait les domaines de Dampierre et de Chantilly, qui avaient été confisqués après la condamnation et l'exécution du connétable Henri de Montmorency *.

Ce fut le même principe qui fit charger Gaston d'Orléans du commandement de l'armée destinée à former le siège de Gravelines. Le lieutenant général du royaume avait sous ses ordres les meilleures troupes et les capitaines les plus expérimentés, tels que le maréchal de La Meilleraye, grand maître de 1 artillerie , et le maréchal de Gassion, auquel les adversaires de la maison de Condé attribuaient la principale part dans la victoire de Rocroi. Une Hotte hollandaise devait intercepter les secours que Gravelines aurait pu recevoir du coté de la mer2. Le duc d'Elbœuf, gouverneur de Picardie, surveillait, à la tête d'un corps d'armée, les mouvements des Espagnols, pendant que le duc d'Enghien el le maréchal de Guiche couvraient la frontière de Champagne, afin de s'opposer au général Beck, s'il tentait, à la tête des troupes ennemies, de secourir Gravelines. Toutes les précautions avaient été prises pour assurer le succès du duc d'Orléans. Gravelines capitula en juillet 1 644 , et peu de mois après le Sas-de-Gand lui pris par le prince d'Orange.

Dans les campagnes suivantes, la France poursuivit ses conquêtes : Mardick, Mourbourg, Dunkerque et d'autres places Av* Pays-Bas lombèrent successivement au pouvoir des Français. La Flandre maritime était en partie conquise. Mazarin (c'est luimême qui le déclare dans une lettre de 1 6A6, adressée aux plénipotentiaires d'Avaux et Servien 3) eut voulu donner à sa patrie

\ <>\ . mr In politique du r.u«Jinal à le- ' Lettre* de Mazarin, 1. 1 . p. Gyti-M-J. etc.

gardjfa duc d'Orléans el do la maison de ' Négociations relatives à la succession

Coudé, lea Canut» de Matarin, I. io3, d'Espagne, par M. Mignet, t. I, p. 178.

106. 116: II. 86, 100. ete (Collection des documents inédits.)

lxii INTKODl'CTIO.Y

d'adoption ses limites naturelles el pousser ses conquêtes jusqu'à I Escaut, comme, d'un autre côté, il avait reculé les frontières de la France jusqu'au Rhin, cr L'acquisition des Pays-Bas espagnols (Belgique), écrivait-il aux plénipotentiaires (20 janvier i646). formeroit à la ville de Paris un boulevard inexpugnable, et ce seroit alors véritablement que l'on pourroit l'appeler le cœur de la France, et qu'il seroit placé dans l'endroit le plus sûr du royaume. L'on en auroit étendu la frontière jusqu'à la Hollande, et, du côté de l'Allemagne, qui est celui d'où l'on peut aussi beaucoup craindre, jusqu'au Rhin, par la rétention de la Lorraine et de l'Alsace, et par la possession du Luxembourg et du comté de Bourgogne (Franche-Comté). 77

La réalisation de cette pensée patriotique, qui demande grâce pour les fautes et les erreurs du ministre, trouva un obstacle dan» les alliés mêmes de la France. Les Provinces-Unies s'inquiétaient de plus en plus des progrès de leurs puissants voisins. Aussi les vit-on bientôt, malgré tous les efforts de Mazarin et de ses représentants à la Haye, prêter l'oreille aux propositions des Espagnols et signer, en janvier 1 648 , une paix particulière avec Philippe IV. Cette défection d'alliés pour lesquels la France avait fait tant de sacrifices laissa retomber sur elle tout le poids de la guerre, et il fallut que le duc d'Enghien, devenu prince de Condé après la mort de son père, renouvelât, dans les plaines de Lens, le brillant succès de Rocroi, pour garantir nos frontières menacées. Nous sommes encore loin, en 16 43 et 1 644, de cette défection des Provinces-Unies. Pendant la période qu'embrasse le premier volume des Lettres de Mazarin, l'union entre les deux alliés ne fut pas rompue, malgré les jalousies et les craintes qui se trahissent dans la correspondance des ambassadeurs hollandais. La victoire de Rocroi, la prise de Thionville et celle de Gravelines furent dues en partie à la bonne harmonie des deux puissances.

INTRODUCTION. ix\

La France, clans sa lutte contre l'Espagne, ne s'appuyait pas seulement sur la force des armes, sur la supériorité' de ses généraux et son alliance étroite avec les Provinces-Unies. Elle faisait appel aux anciens souvenirs historiques : la race wallone était de même origine que la nation française; la langue de ces deux peuples était semblable. La maison de Bourgogne, dont la grandeur était restée populaire dans les Pays-Bas, était une maison française. On se rappelait, avec le prestige du souvenir, l'éclat de cette cour de Bourgogne. On accusait l'Espagne d'avoir ruiné le commerce d'Anvers et l'industrie des villes de Gand, de Bruges. dTpres, jadis si florissantes. Il y avait là un sujet de pamphlets que les partisans de la France ne négligèrent pas. Mazarin y l'ait plusieurs fois allusion, et l'ambassadeur hollandais, Huyghens de Zuylichem, mentionne la prohibition sévère de pareils écrits, prohibition qui ne servait qu'à les faire rechercher \

En résumé, la campagne inaugurée par la victoire de Rocroi avait été couronnée par la prise de Thionville, et celle de t64Zi s'était ouverte par la conquête de Gravelines. La prise de Thion-. ville fermait aux ennemis un des points vulnérables de la frontière française et ouvrait à la France le Luxembourg, l'électoral • le Trêves et le Palatinat. La conquête de Gravelines protégeait l'Artois et livrait l'entrée des Flandres. En même temps, la France combattait par la plume comme par l'épée et préparait les peuples dea Pays-Bas à considérer les progrès de ses armées comme une délivrance.

•i.i.iikIos interdictions ont esté faictes maison d'Orange- Nassau, -' Bérie, I l\

partout contre les livres François que Vostre p. 1 i 7. Lettre du S septembre i<>M , adres Utesse a veu, mais c'est le moyen de les par M. <l<- Zuylichem à la princesse

faire lire soigneusement.* (Archives <lr lu cTOrangi

IAV1

VI'ItODUCTION.

Suite de la guerre do Trente ans. — Campagne d'Italie. — Alliance de la France avec la maison de Savoie; traité de Rivoli ( 1 635). — Guerre enlre la régente de Savoie et ses beaux-frères; victoires du comte d'IIarcourt. — Réconciliation de la maison de Savoie sous la médiation de la France, qui conserve Pignerol et Casai. — Négociations d'Hugues de Lyonne pour terminer la guerre de Castro entre le Pape et les princes italiens (i6&2-i6A3). — Traité de Ferrare, conclu sous la médiation de la France (3i mars îGkh). — Efforts de Mazarin pour créer un parti français en Italie. — Relations avec Rome; embarras que suscite à Mazarin l'ambition de sa famille. — Politique de la France à l'égard de Naples.

Quoique l'Italie ne fut pas pour la France un théâtre de guerre aussi important que l'Allemagne et les Pays-Bas espagnols, il y avait là cependant des intérêts sérieux engagés et une lutte active contre l'influence de la maison d'Autriche. Cette puissance dominait en Italie depuis le xvie siècle : elle était maîtresse des Deux- Siciles, des présides de Toscane ' et du duché de Milan. Dominant aux deux extrémités de la péninsule, tenant le centre en échec par les présides de Toscane, exerçant à Rome une influence considérable comme protectrice zélée du catholicisme, l'Espagne n'avait cessé d'aspirer à l'asservissement complet de l'Italie. Les Farnèse, ducs de Parme et de Plaisance, lui avaient donné des généraux célèbres. Modène, Mantoue, Gênes, la Savoie, avaient longtemps subi le joug espagnol. Venise avait eu à lutter, en 1 62 1 . contre une conspiration fomentée par le vice-roi de Naples. La politique ferme et habile de Henri IV avait commencé à relever le parti français en Italie. Une de ses filles avait épousé Victor- Améclée Ier, duc de Savoie, et ce fut principalement dans la

' On appelait ainsi Porto-Longone , dans Piombino et Porto-Ercole , sur la frontière de l'île d'Elbe; Orbitello, en face de cette île; la Toscane et des États de l'Église.

INTRODUCTION. uui

maison de Savoie que Richelieu chercha des allies pour lut f^r contre l'influence espagnole en Italie l.

Il signa, le 1 1 juillet 1 63 5 , le traité de Rivoli avec Victor- Amédée 2. Dans le préambule, la France se présente comme disposée à défendre l'Italie contre les Espagnols, «qui n'ont cessé d'entreprendre sur la liberté commune, de molester les princes voisins de leurs Etats et de les troubler en leurs possessions légitimes. 7? Le seul moyen de « faire jouir l'Italie d'un ferme repos et de rétablir une sûre et durable paix r, est de conclure une ligue pour conquérir l'Etat de Milan. Tel était le but du traité de Rivoli, dans lequel entrèrent les ducs de Mantoue et de Parme. Le duc de Savoie devait avoir le commandement de l'armée, et l'on régla, par des articles secrets, le partage du duché de Milan entre les confédérés italiens. La France tenait déjà la forteresse de Pignerol. Elle y ajouta Casai, cédée par le duc de Mantoue, et eut ainsi les clefs de l'Italie, comme elle avait celles de l'Allemagne dans Brisach et Philipsbourg. 11 fut stipulé qu'aucune des parties contractantes ne ferait séparément ni paix ni trêve.

Les opérations militaires furent d'abord heureuses : le duc de Savoie, après avoir réuni ses troupes à celles du maréchal de Créqui, gagna, le 23 juin i636, la bataille du Tésin sur le marquis de Leganès. Mais l'union ne dura pas longtemps, et Victor- Vmédée Ier étant mort en 1637, la Savoie fut livrée aux troubles d'une minorité. Christine de France, fille de Henri IV, prit la tutelle et I exerça au nom de son lils mineur. Mais ses beaux-frères, le cardînai Maurice de Savoie et le prince Thomas de Savoie-Garignan , grand-père du laineux prince Eugène, lui disputèrent le pouvoir et furent soutenus par l'Espagne. Cette puissance engagea l'Em-

1 Voy. ci-dessus, p. \i\-wi. le rôle cb buuioul, Corp» Mphinatiqué , t. VI,

Mazarin dans les négociations avec II Sa- r partie, p. 109.

.Av.,, INTRODUCTION.

pereur à déférer la tulelle aux oncles du jeune duc de Savoie, sous prétexte que ce duché était un fief impérial. Christine implora le secours de la France, qui lui envoya une arme'e commandée par Henri de Loi raine, comte d'Harcourt. Ce général se signala par de brillantes victoires. Il triompha des Espagnols à Casai, en 1660, et reprit la ville de Turin, dont s'était emparé le prince Thomas. L'année suivante (i4 avril 16^1), le comte d'Harcourt vainquit le cardinal Maurice devant Ivrée et délivra Chivas, que le prince Thomas tenait assiégée. Accablés par la supériorité des armes françaises, les deux princes, Thomas et Maurice, se réconcilièrent en 16/12 avec leur belle-sœur et la reconnurent pour tutrice et régente. Ils renoncèrent à l'alliance de l'Espagne et embrassèrent celle de la France ].

Telle était la situation des affaires en Italie au moment où Mazarin prit la direction du gouvernement. Il s'appliqua à consolider l'union de la régente Christine avec ses beaux-frères et à maintenir à la France les avantages qu'elle avait conquis. Il avait près de la régente des agents habiles, dont ses lettres fréquentes devaient stimuler le zèle et diriger la conduite : le Provençal d'Aiguebonne, ambassadeur de France en Savoie et gouverneur de Turin2; le Lorrain de Couvonges 3, gouverneur de Casai; le général du Plessis-Praslin '', qui commandait l'armée francoitalienne sous le prince Thomas, et surtout Michel Le Tellier, intendant de justice et de finances dans l'armée d'Italie. C'était

1 Ce traité avait été préparé par Maza- de Cononges, p. 59 et G h. Antoine de Stainrin, comme on l'a vu plus haut, p. xvin. ville, comte de Couvonges, avait été d'abord

2 Lettres de Mazarin, t. I, p. 46, 60, attaché au duc de Lorraine, Charles 1\ . g5, etc. — Pendant les premiers mois de 4 César de Choiseul, comte du Plessisl'année i643, c'est aux affaires d'Italie Praslin; il fut créé duc et pair en 1 GC5. que Mazarin s'applique avec le plus de (Voy. les lettres que lui adresse Mazarin, soin. p. 93-95, 1 35-i 36. i53, 3o3, 3-j6,

*' Ce nom a été altéré et changé en celui 375. etc.)

INTRODUCTION. usx

principalement sur Le Tellier que Mazarin comptait pour maintenir la concorde entre Christine et ses beaux-frères. Dès" cette époque, Le Tellier se faisait remarquer par les qualités qui devaient porter si haut sa fortune et celle de sa maison : l'application aux affaires, l'intelligence rapide et sûre de toutes les questions, la prudence et la fermeté dans l'exécution. Mazarin, qui l'avait connu et apprécié en Italie, lui écrivait le 1 k décembre l, peu de jours après la mort de Richelieu :

Monsieur,

Pour ne m'abattre dadvanlage, j'évite de vous parler de la grande perte que j'ay faite en la mort de Son Eminence2. Vous sçavez si j'en ay subjet. C'est pourquoy je ne vous diray autre chose, mais seulement vous asseureray qu'en quelque lieu et condition que je sois, vous me trouverez extresmemenl affectionné à vostre service. J'ay parlé au Roy, en termes que je devois, de vostre intégrité, habileté et addresse, et le sieur Talon vous dira, de la part de M. de Noyers 3, qu'il désire avec passion vous faire connoistre qu'il est vostre véritable serviteur.

On envoyé en diligence ledit sieur Talon au lieu où vous estes, avec cinq mille livres argent comptant, qu'il vous remettra pour fournir aux frais qui presseront davantage, particulièrement pour la conservation de Tortone, n'y ayant rien de plus important pour le service du Roy en Italie que soustenir la prise de ladictc place 4, de laquelle ayant disposé en faveur de M. le prince Thomas, l'on doibt croire que divers princes d'Italie pourroient se résoudre à m' mettre dans le parti du Roy, pour profiter des progrès qu'il y a grande apparence que les armes de Sa Majesté feront eu la première campagne contre

1 L'original autographe de celle lettre ' Sublet de Noyers, secrétaire d'Etat de

se trouve dans les papiers Le Tellier con- la guerre.

serves parmi les manuscrits «le la BibllO- ' La ville de Torlone avait été prise sur

thèque nationale, n" (>88o. I. I, fol. 206- les Espagnols le •?(> novembre 1662 el

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