S'EN ALLANT EN HOLLANDE
[Paris,] t5 mars 16/1^1.
La Reyne ayant dessein de donner à madame la princesse d'Orange quelques marques de son estime et de son affection, M. de Beringhen est prié de se souvenir, quand il sera par delà, de descouvrir avec adresse ce qui pourroit estre plus agréable à madite dame la Princesse, parce que, sur le premier avis qu'il m'en envoyera, Sa Majesté donnera aussytost les ordres nécessaires pour accomplir la chose, sans entrer mesme en discussion des prétentions qu'elle peut avoir, et dont il a esté autrefois parlé du temps de feu M. le cardinal de Richelieu. Je n'aurois pas attendu si longtemps à faire exécuter l'intention de Sa Majesté, n'eust esté pour avoir plus de moyen de procurer mieux sa satisfaction, en sçachant par advance, par ledit sieur de Beringhen, ce qu'elle aura plus à gré, de diamans, de perles ou autres choses. J'aurois mesme arresté, dès à cette heure, celles de Mme d'Aiguillon, qui sont entre les mains de Lopès, sans le soubçon que j'ay eu qu'elles
1 Henri, comte de Beringhen, était fils de Pierre de Beringhen, gentilhomme du pays de Clèves, qui s'était attaché à Henri IV. Henri de Beringhen avait été exilé pendant le ministère de Richelieu et se montra d'abord peu favorahle à Mazarin. Le cardinal en parle souvent dans les carnets rie 1 643 : rtBelingan (nom sous lequel on désignait en France Beringhen) sopra Chatonof (Châteauneuf, un des chefs du parti des Importants) , et che chiamandolo S. M. gli haveva detto che io me ne anderei.^ (2e car-
net, p. 3g.) Mazarin n'épargna rien pour gagner Beringhen. (Voyez carnet 3, p. 34; carnet 4 , p. 39 et 69 ; carnet 5 , p. 65.) Les lettres du cardinal prouvent que, en i644. il croyait pouvoir compter sur Beringhen , et lui confiait des missions délicates.
Les Mémoires de Saint-Simon (édition Hachette, in-8 , t. I, p. 70-71) donnent des renseignements curieux, mais suspects, sur l'origine de la famille de Beringhen et sur la manière dont Henri de Beringhen devint premier écuyer.
pourraient bien avoir esté changées, ne les trouvant plus si belles que Mars i64/i. j'ay fait autrefois1.
Ledit sieur de Beringhen me fera la faveur de penser, dès son arrivée, à cette affaire, que Sa Majesté a fort à cœur, et m'en donnera avis promptement, afin que j'y fasse mettre la dernière main sans perte de temps. 11 s'y conduira, s'il luy plaist, si adroitement que madite dame la princesse d'Orange ne puisse point pénétrer la pensée que l'on a , afin de la surprendre2.
On m'a escrit d'une belle tapisserie , qui est à la Haye , que l'on pourroit avoir à bon prix. M. de Beringhen me fera la faveur de la voir, et de m'en mander son avis, sur lequel je prendray après ma resolution. •
CDLI.
iManusc. de la Bihliotli. Mazarinc, n° 1719, tom. I. f° 167 recto.
A M. DE TURENNE
[Paris,] 16 mars i6i4.
Monsieur,
J'ay veu, parla vostre du 29 du passé3, et appris par l'arrivée de M. de Tracy quels sont vos sentimens sur ce qui se pourra faire, celle campagne , de plus avantageux au service de Sa Majesté; vous devez
1 [I est souvent question de Lopès dans la correspondance de Richelieu publiée par \l. \venel. On y voit que ce Lopès faisait le commerce de pierreries.
' L'ambassadeur do La Tbuillerie dil (pic cette princesse était glorieuse. <t Estant pringlorieuse, j'aurois douté qu'elle eust receu de bonne grâce une gratification sans quelque prétexte.» (Archives de la maison d'Orange-Naeeau, <>' série, 1. IV. p. o,5.)
* La lettre de Turenne à Mazarin en date du 99 février i664 a été publiée dans les Mémoires de Turenne (édit. Mirhaud et Poujnulal, p. 364). Elle es! remarquable par l'exposition du plan de campagne, qui fut exécuté relie année même (1 644), après la bataille de Fribourg. Tnrenne insiste particulièrement sur la facilité avec laquelle pourrail s'accomplir la conquête du Palatinat: «V. Em. sçait, écrit-il au cardinal Mazarin.
Mars il','/,, c
croire (|ue nous en fairons la considération <jue nous devons, et que nous Tairons aussy Ions les efforts possibles pour seconder vos desseins. Mais cependant je suis contraint de vous conjurer, comme jay defejà l'ail plusieurs fois, et comme je sçay que vous y estes disposé, de mesnager autant qu'il se pourra l'argent du Roy, et de nous donner moyen
comme on a Loul le haut du Rhin depuis les Suisses, el tenant le bas de incarne", toute l'Alsace, le Palalinat de deçà le Rhin, la Lorraine et la comte de Bourgogne (Franche-Comté) demeurent avec peu de travail possible (ou paisibles) comme les environs de Paris b. L'armée d'Allemagne en tireroil des contributions, le pays estant un peu remis, cl y aurait ses quartiers réglés, comme l'armée de Bavière fait dans le Wurtemberg; et, outre cela, on a tousjours l'entrée d'Allemagne par deux ou trois endroits les plus beaux du monde. Quand mesme en ce temps on rendrait le pays à M. de Lorraine, il serait incapable de faire aucun mal, et ie Rhin servirait de borne d'un coslé, comme la Somme fait du coslé de la Picardie, j'enlends jusques à l'endroit où il se joint avec la Moselle. Je présuppose que l'on prendrait aussy Tresves , de sorte que , du costé d'Allemagne, il ne resterait aux ennemis queceluy i c'est-à-dire que l'électorat) de Colongne. rrOn peut dire que l'on a tenu Spire, \ omis et Mayence , et que l'on ne les a peu '•onserver. La raison est parce qu'on ne tenoit pas le haut du Rhin , qui ruinera tousjours ceux qui tiennent le bas, quand on s'y voudra opiniastrer, et qu'il n'y arrivera pas de mauvais evenemens. desquels on ne peut pas respondre.
-Il est très-certain que la force des ennemis rendra ce dessein difficile; mais c'est seulement pour faire cognoistre à V. Km. que, quand il se rencontrera jour, ce n'est pas une chose à négliger, puisque, restant maistres de ces places-là, dès que vous serez forts, vous pourrez entrer en Allemagne, et estant foibles, au moins vous les empescberez de passer, et pourrez tourner quelles forces vous voudrez en Italie et en Espagne . ayant peu à craindre du costé du Rhin, quand vous voudrez, avec une armée raisonnable, vous mettre sur la deffensive.
rcPour ce qui est de la facilité c qui s'est rencontrée les années précédentes . les ennemis ayant tousjours abandonné ces places-là sans nulle garnison, si on avoit quelque avantage cette année , ou qu'on les pust tirer loin de là, laissant Spire. Vonns et Mayence dépourvues comme de coustume.
il faudrait faire un petit corps en Bourgogne, quand les armées se mettraient en campagne, qui se joindrait aux garnisons d'Alsace, et ferait peut-estre cet effet avec peu de résistance. »
Turenne exprime, dans cette lettre, une opinion conforme à celle du maréchal de Guébriant. (V. l'introduction en tête du volume. )
' C'est-à-dire si l'on tenait de même le cours inférieur du Rhin. Cette phrase, dont le sens n'est pas très-clair, indique, je crois, que toutes les contrées .citées resteraient soumises et paisibles sous la domination française , comme les environs de Paris , du moment où l'on serait niaitre du cours inférieur du Rhin.
' Le sens est, je crois : si l'on considère la facilité.
de respirer de l'extresme despense que nous faisons, particulièrement Mars i6/i4. pour l'armée d'Allemagne. Ce n'est pas en effet que ce ne soit celle que nous considérons davantage , et que, en mon particulier, je ne la regarde sous deux interests qui sont les deux plus chers que j'aye au monde : l'un est celluy de l'Estat, qui ne sçauroit estre plus grand, et l'autre, celluy de vostre gloire, à laquelle je ne prends point moins de part que vous-mesme. Mais véritablement nous sommes espuisés d'argent, et nous avons toutes les peines imaginables d'en recouvrer pour fournir suffisamment aux besoins de tant d'affaires et de tant d'armées que nous avons sur les bras. Cela n'empeschera pas, comme je vous ay dit , que nous ne manquions pas aux nécessités de la vostre, et que vous ne deviez agir avec cette confiance. Je vous dis cecy en gênerai, me remettant du particulier de ce qui vous regarde à M. Le Tellier, qui vous en doit escrire, et au sieur de Tracy. qui vous en entretiendra amplement, à son retour, s'en allant exactement informé de tout.
Pour ce qui est de la Reyne. elle n'a pas besoin que je luy confirme les asseurances que je luy ay souvent données de vostre fidélité et de vostre zèle; elle en est très-persuadée, comme je le suis de l'amitié que vous avez pour moy, et vous le devez estre de la parfaite passion avec laquelle je suis, etc.
CDLII.
Manusc. de la Bibliotli. Mazarine. n" 1719. tom. I. P* 1G7 verso.
A M. LE DUC D'ESPERNON
[Paris,] 17 mars i64i.
Monsieur,
Pour respondre à vos deux dernières du 12 et du i3 du passé, je vous diray que je me suis resjouy d'apprendre par icelles la satisfaction que vous avez de la réception qui vous a esté faite à vostre entrée à Bordeaux, et que j'eusse désiré qu'elle eust esté entière.