‹ Lettres du Cardinal Mazarin pendant son ministèreChapitre 219 sur 335 · A M. DE BERINGHEN · texte numérisé non relu

A M. DE BERINGHEN

[Paris,] 9 avril îfî'i'i.

Monsieur,

Jay sceu vostre arrivée à la Haye et ce que vous avez négocié en gros avec M. le prince d'Orange1, mais, n'ayant point eu de vos lettres, je crains qu'elles ne se soient esgarées. Jay tousjours bien creu que l'attaque de Dunquerque estoit hardie, difficile et douteuse, si M. le prince d'Orange ne prenoit la resolution de l'entreprendre luy-mesme, faisant agir l'armée du Roy là auprès, en tel lieu qu'il auroit jugé nécessaire. C'est pourquoy les mesmes difficultés ne se rencontrant pas en celle de Gravelines, je me suis tousjours persuadé que, devant faire quelque entreprise dans cette campagne du costé de la mer, ce seroit celle-là. J'ay eu beaucoup de joye d'avoir en cela rencontré la pensée de M. le prince d'Orange, après avoir esté informé par vous de ce que vous avez pu remarquer à vostre passage en ces quartiers-là.

Le meilleur effet que M. le prince d'Orange puisse faire pour sa gloire, pour l'avantage de MM. lesEstats, et pour favoriser nostre entreprise, c'est celui du Sas-de-Gand2. C'est pourquoy il faut arresler.

' On voit, par la suite de cette lettre. J Le Sas-de-Gand est une petite ville sique Beringhen <;laif chargé de concerter un tuée au nord de Garni, sur un bras de l'Esplan de campagne avec le prince d'Orange, caul. Cette place ne fut. prise par le prince et que l'on convint d'assiéger Gravelines d'Orange qu'au mois de septembre i644. avec une année tic terre et une Hotte. Les lettres de Grotius prouvent que ceux

u.w.wiiN — 1. 83

Avril if/i'i. s'il vous plaist, avec luy qu'il l'entreprendra au mesme temps <jue nous ferons l'autre de nostre costé; à quoy vous trouverez entièrement portée Son Altesse, M. de La Thuillerie ayant escrit de sa part qu'il croyoit ladite attaque la meilleure, et qu'il se conformeroit entièrement ou à la faire, ou à la changer, suivant qu'on luy feroit cognoistre les intentions de deçà.

Il est nécessaire que vous soyez bien asseuré de toutes les assistances que nous devrons recevoir de MM. les Estats, exécutant l'entreprise de Gravelines1, et que vous vous en reveniez au plus tost, aiïin que , apprenant de vostre vive voix toutes choses , on puisse aussy prendre les dernières resolutions pour cette affaire, vous priant ce pendant d'asseurer madame la princesse et M. le prince d'Orange qu'ils n'ont aucun serviteur plus passionné ny plus dans leurs interests que je suis.

Depuis ma lettre escrite, j'ay receu la vostre du a 8 du passé, qui ne m'oblige à y ajouster autre chose, si ce n'est qu'ayant remarqué que l'entreprise du Sas-de-Gand ne requiert pas grand nombre de troupes, peut-estre MM. les Estats pourront nous assister au moins de deux mille hommes de pied, pour venir mieux à bout de celle de Gravelines.

Vous verrez, s'il vous plaist, ce qui se pourra faire pour l'obtenir; en quoy vous rendriez un service important et très- agréable à Sa Majesté.

J'ay veu ce que vous me mandez touchant les perles2, et agiray en conformité, n'ayant rien de plus cher que la satisfaction de cette Couronne.

qui étaient ordinairement bien informés ne connaissaient pas encore d'une manière bien exacte, au milieu du mois de mai i644, le plan de campagne arrêté entre la France et les Provinces-Unies. Cet ambassadeur écrivait le 1 8/28 mai 1 644 : «Sunt et magni paratus Gallorum ad Calelum (Calais) , unde quidam existimant Gravelingam (Gravelines) impeti ope classis Batavee, simulque Borborgum

(Bourbourg). Certe ea res, si succédât, spes esset posse postea, capta Dunquerca. Neaporto (Nieuport) , Ostenda , totum illud lillus eripi hostibus.» (Epistolœ incdilœ , p. 1/18.)

1 C'est-à-dire lorsque nous exécuterons l'entreprise de Gravelines.

' Voyez plus baut, p. 62 1 , texte et note, et p. 622-623. Il s'agissait de perles destinées à la princesse d'Orange.

CDLXXII.

Manusc. de la Biblioth. Mazarine, n° 1719, tom. I. f° 272 recto.

A M. DE LA ÏHUILLERIE.

[Paris,] 9 avril 1 644.

J'ay receu la lettre que vous avez pris la peine de m'escrire du 28 du passé, laquelle ne me donne pas occasion de vous respondre rien de particulier, ne doutant point, après ce que vous me mandez, que vous ne soyez desjà party. Je n'ay donc qu'à vous souhaiter bon voyage, me promettant qu'il ne sera pas infructueux et que, agissant à vostre accoustumée, vous ne serez pas longtemps sans venir à bout de l'accommodement que vous allez traiter, puisque par différentes raisons les couronnes de Suède et de Danncmarck trouveront leur compte à terminer leurs différends. C'est ce que je m'asscure que vous sçaurez si bien leur représenter, que vous vous en reviendrez bientost glorieux de vostre ambassade, après avoir pacifié ces deux Royaumes. Ce pendant, je vous prie de me croire tousjours avec beaucoup de passion, etc.

Avril îfii'i.

CDLXXI1I.

Manusc. de la Biblioth. Mazarine , n° 1719, toni. I , f° 171 verso.

A M. LE MARESCHAL DE TURENNE

[ Paris, ] 1 a avril i664.

Monsieur,

Bien que j aye entretenu fort au long le sieur de Tracy de toutes les choses qui concernent l'armée, et que M. Le Tellier vous en fasse une ample depesche1, je ne laisser ay point de vous dire, par celle-cy, que

1 La dépêche de Le Tellier se troin 0 dans ( Fr. '1 1 6g . fol. 95-98). Elle annonce à Tuun manuscrit de la Bibliothèque impériale renne que les troupes qu'on envoie à son

Avril iO'j'i. VI. d'Aumont vous ira joindre, pour commander sous vous toutes les troupes qui ne sont pas du traité de Brisach. Il ne portera neantmoins ni le titre de mareschal de camp, ni celuy de lieutenant gênerai, mais seulement de commandant des troupes françoises. J'estime que, ayant les bonnes qualités qu'il a, il se rendra agréable à toute l'armée, et je ne

secours se réunissent dans le Barrois ; que la Cour a choisi M. d'Aumont pour commander, sous ses ordres, toutes les troupes françaises et étrangères, à l'exception de l'ancien corps allemand ( c'est-à-dire les Weymariens, ceux que Mazarin appelle les troupes du traité de Brisach). Le maréchal pourra placer sous les ordres de d'Erlach ou de d'Oyson ville un petit corps de troupes, qui servira à couvrir le Brisgau et l'Alsace, à la condition que ce corps tirera sa subsistance du pays ennemi.

L'instruction donne ensuite des détails sur la manière de faire entrer dans l'armée de Turenne des troupes suisses, et elle continue ainsi : «• Lorsque ledit sieur mareschal entrera dans la Franche-Comté, il fera sentir à ceux du pays que , s'ils se veulent deslivrer de l'armée, ils le pourront faire en donnant une somme notable d'argent pour ayder à la faire subsister ailleurs, et traitant au mesme temps de la neutralité absolue en toutes choses avec la France, députant pour cet effet une personne qui ayt pouvoir suffisant des Estats du pays de conclure le traité avec celuy que Sa Majesté députera à mesme fin, et convenant avec ledit sieur mareschal du temps et du lieu Ae la frontière de Bourgogne du costé de France, où ils auront à se rendre tous deux pour traicter des conditions de ladite neutralité, ou bien remettant une de leurs places ez mains des Suisses catholiques estant à la solde du Boy, pour seureté de leur conduite avec Sa Majesté et de l'exécution du traicté de

ladite neutralité; auquel l'on estime que, de façon ou d'autre, ils entendront fort volontiers, l'ayant ainsy donné à cognoistre; et ledit sieur mareschal donnera parole , au nom de Sa Majesté, que l'on satisfera ponctuellement à l'envoy d'une personne au lieu qu'il aura arreslé avec eux, avec pouvoir suffisant pour traicter de ladite neutralité et autres conditions en conséquence, et que les choses qui seront promises de sa part seront très-ponctuellement entretenues. Mais si ledit sieur mareschal trouvoit trop de difficulté ou de longueur à ce traicté, en sorte qu'il pust luy faire perdre l'occasion d'exécuter ailleurs d'autres desseins plus importans , il taschera , au moins , de tirer une bonne somme d'argent de ce pays-là avant que de s'en esloigner. »

On recommande ensuite à Turenne de faire connaître le plus tôt possible le dessein auquel il pourra employer l'armée pendant la campagne prochaine.

cr II doit mesnager le plus possible l'argent qu'on lui envoyé. Le sieur de Tracy doit veiller de son costé à l'espargne des deniers de Sa Majesté et pourvoir à l'approvisionnement de l'armée. Il aura à s'informer qui est un nommé Horquet, ou Horque, natif de Belfort en Alsace, que l'on dit estre officier dans le régiment de cavalerie de Bose et donner incessamment avis aux ennemis de tout ce qui se passe en l'armée de Sa Majesté, pour, en cas que cela se vérifie, le faire arrester et chastier exemplairement. Faict à Paris le xme avril î&hli.»

doute point que vous n'y apportiez tout ce qui despendra de vous, Avril i644. tant à cause que le service de Sa Majesté s'en faira mieux, qu'à cause que véritablement je ne connois point d'homme qui ayt plus d'estime et de passion pour vostrc personne.

Nous attendons avec impatience le sieur de Roqueservières, que vous avez destiné pour nous venir donner part de ce que vous devez entreprendre quand toute l'armée sera ensemble. Surtout croyez le sieur de Tracy, quand il vous dira le besoin inesvitable que nous avons que vous nous laissiez reposer de l'excessive despense que nous avons faite, et que vous trouviez moyen de faire subsister pour quelque temps l'armée sans avoir recours à la bourse du Roy, laquelle, sans exagération, est espuisée, et sans venir relascher en France, qui est une extrémité en laquelle il faut absolument s'empescher de tomber jamais. Je remets le reste au sieur de Tracy et à la depesche de M. Le Tellier.

CDLXXIV.

Manusc. de In Bibliotb. Mazarine, n° 1719. tom. I, f" 17^ recto et verso et P 170 recto.

A M. LE DUC D'ESPERNON

COLONEL DE L'INFANTERIE FRANÇOISE, GOUVERNEUR ET LIEUTENANT GENERAL POUR SA MAJESTÉ EN GUYENNE.

[Paris,] 1 h avril \<Shh.

Monsieur,

J'ay receu, avec la vostre du 3 de ce mois, les provisions de I estatmajor de mon régiment d'infanterie, dont je vous suis fort obligé et vous en rends très-humbles grâces. Je n'ay point de paroles capables d'exprimer le ressentiment qui me demeure des nsseurances que vous continuez à me donner de vostre amitié, et je, me souhaite des occasions où je vous puisse rendre les offices d'une véritable correspondance, bien (pic je puisse dire avec vérité qu'il ne s'en est point présente où je n'aye agi pour vos interests avec la mesme chaleur et le mesme soin que s ils eussent esté les miens propres, suivant en cela l'inclination de la Rcync, à la bonté de laquelle vous devez toute la salisfac-

fi(r> LETTRES

uni iti'i'i lion que vous avez receue depuis vostre retour en France, à l'exclusion de tout autre. Aussy ne se peut-il rien ajouster à la confiance qu'elle a en vostre fidélité, et toutes les lois que je luy proteste d estre vostre caution de ce costé-là, je le fais par l'abondance de mon affection, cl non pas que je juge que vous en ayez besoin et que ce soit une chose nécessaire.

Après cela , permettez-moy, Monsieur, de vous supplier, comme je fais autant que je le puis, de ne vouloir point du tout ajouster de foy à quelque bruit qui peut courir, et qu'on vous peut mander de deçà, qui fust contraire aux bons senti mens que la Reync a pour vous et aux bonnes intentions qu'elle a pour 3c bien de tous les sujets du Roy.

Je vous escris cecy, d'autant que je sçay qu'il n'y a point faute d'esprits qui ne travaillent qu'à respandre partout des ombrages et des soupçons et à jeter des semences de troubles. Mais comme Sa Majesté s'est mocquée de certains bruits qu'on a fait courir icy pour rendre suspecte vostre fidélité et vostre zèle, et que je m'y suis opposé avec la vigueur que je devois, je vous conjure de mespriser tout ce qu'on vous pourroit escrire pour vous donner de la deffiance de la Cour, et de ne rien croire que vous ne l'appreniez par mes lettres, vous asseurant que, si l'on y avoit besoin de quelque esclaircissement de vostre part en quoy que ce fust, je vous l'escrirois. Cela n'estant point, mocquez-vous du reste.

Je ne doute point que vous n'entendiez donner diverses interprétations au voyage de M. le marquis de Villeroy avec des troupes vers le Poictou et le Limousin, puisque mesmeil s'est trouvé icy des personnes assez malicieuses et ennemies de la tranquillité de l'Estat qui ont publié que c'estoit pour establir la gabelle en ce pays-là, qui est une invention si fausse et si criminelle, qu'elle meriteroit qu'on en ebastiast les autheurs, si on les descouvroit, comme des boute-feux et des perturbateurs du repos public. La véritable cause donc du voyage dudit sieur marquis est pour prendre garde aux menées que plusieurs personnes mai intentionnées pourroient faire en vos quartiers, et pour les reprimer, en cas de besoin.

II y a encore une autre considération, que je vous escris en confi- Avril i64/l. dence, pour laquelle on pourra faire avancer les mesmes troupes vers 3a Guyenne, qui est pour donner de la jalousie aux forces espagnoles qui sont dans la Navarre, et les empescher de quitter et daller fortifier l'armée du roy d'Espagne qui doit agir du costé de la Catalogne: ou [pour agir] en cas que l'occasion se trouvast commode d'entreprendre quelque chose de ce costé-là; auquel cas vous ne devez point douter qu'on ne vous rende tousjours ce qui vous est deu, comme je ne doute point que vous n'y apportiez, de vostre part, tout ce qui despendra de vous et que le service du Roy exigera. Ce pendant, si vous apprenez ou descouvrez quelque chose de cette frontière qui le mérite et qui serve à nostre dessein, vous nous obligerez de nous en donner avis et nous en mander vos senti mens.

Pour revenir à la sortie de M. de Bouillon hors du Royaume, je vous diray qu'elle est estrange, et qu'il n'y a personne qui ne la condamne quand on sçaura ce qui s'est passé et en quel estât estaient ses affaires. Après qu'il eust fait des instances, que la Reyne refusa constamment, et que personne n'eust osé luy conseiller [d'accorder] durant la minorité du Roy, de rentrer dans Sedan, ce traité changea de face, et pour le terminer, Sa Majesté s'estoit résolue de condescendre à des conditions si avantageuses pour luy, que je puis dire avec vérité qu'il devenoit par là un des plus puissans et plus considérables seigneurs de France, et que, s'il eust esté maistre de Sedan, il eust deu raisonnablement désirer de s'en deifaire à de semblables conditions.

Et neantmoins, nonobstant cela, et bien qu'il eus! fait desjà remercier la Reyne des favorables resolutions qu'elle avoit prises pour ce qui le regardoit, et qu'il eust fait asscurer Monsieur et moy, et que nous l'eussions de sa part dit à Sa Majesté, qu'il se rendroit à Lorges1, qui estoil le lieu qu'il avoit choisi pour ce sujet, la première nou-

1 On peut lire Forges ou Lorges. Je crois Louis XIV, était neveu du due de Munition

qu'il s'agit de Lcrges (départ, de Loir-et- et du maréchal de Turenne. — Voyez, sur le

Cher, arrond. de Blois). Le maréchal de maréchal de Lorges, les M êtnoires de Saint-

Lorges. qui a joué un rôle imporlanl sous Simon, qui avait épousé une de ses filles.

66/i LETTRES

Avril 16/1/1. velle que nous avons eue de luy après cela a esté qu'il s'estoit retire en S.uisse avec sa femme et ses enfants.

Bien que je sois asseuré que cette action ne faira de mal qu'à luy-mesme, et qu'elle sera sans conséquence fascheuse, je ne puis neantmoins que je ne déplore le malheur d'un homme que d'ailleurs j'estime heaucoup et que j'avois servy avec tant de passion et si utilement, que luy-mesme m'a tesmoigné par ses lettres qu'il m'estoit obligé de la liberté et de la vie. J'ay embrassé ensuite ses interests avec tant d'affection et en ay parlé plusieurs fois à Mmc de Bouillon avec tant de cordialité et de franchise, qu'elle me fist l'honneur de tomber d'accord . avant de partir, qu'il ne s'y pouvoit rien ajouster; et m'ayant prié de faire retarder le despart des commissaires qui dévoient aller à Sedan, jusqu'à ce qu'elle eust peu représenter à M. de Bouillon ce qui se passoit, je le fis et obtins de la Reyne qu'ils ne partiroient pas encore et qu'on retardast l'exécution d'une affaire qui avoit esté résolue avant la mort du feu Roy.

Je vous ay voulu informer du destail de cette occurrence, pour vous faire voir le desplaisir que je ressens lorsque, faisant profession d'amitié pour quelqu'un, on ne se fie pas en moy et on m'oste le moyen de servir. Je finiray, etc.

CDLXXV.

Manusc. de la Biblioth. Mazarine. n° 1719, tom. 1, f° 272 verso.

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