‹ Lettres du Cardinal Mazarin pendant son ministèreChapitre 234 sur 335 · DI · texte numérisé non relu

DI

Manusc. de la Biblioth. Mazarine, n° 1719, tom. I, f° 177 verso et f° 178 recto.

A M. TOUBATEL1,

LIEUTENANT GENERAL DE LA CAVALERIE ALLEMANDE DE L'ARMEE DU ROY EN ALLEMAGNE.

[Paris,] 19 mai i6ùâ.

Monsieur,

' M. le marquis d'Aumont s'en allant pour servir sous M. le mareschal de Turenne, j'ay voulu faire celle-cy pour vous dire que c'est un cavalier qui, outre sa naissance, qui est illustre2, a tant de bonnes qualités en sa personne, que je me promets que vous serez bien ayse de servir ensemble Sa Majesté. Bien que la Reyne l'affectionne beaucoup, et que j'aye pour luy une estime très-particulière, je suis asseuré que, quand vous le connoistrez, il n'aura besoin que de luymesme pour estre considéré de vous comme il mérite. Vous trouverez .iiissy de sa part une très-veritable correspondance à vous estimer et à vivre avec vous dans une parfaite intelligence. Je suis sa caution de ce costé-là, et je ne doute point que vous ne m'en croyiez, puisque je suis autant que personne au monde, etc.

1 Je reproduis l'orthographe du manuscrit ; mais on écrit plus souvent Tupatel ou Tubatel. La prononciation germanique explique ces différences d'orthographe : l'a a le son d'où , et le p et le b sont perpétuellement confondus. Tubatel était un des chefs des troupes weymariennes , et l'on atlrihuait en partie à son opposition l'échec que l'armée française avait essuyé à Dùtlingen. Du moins La Barde le cite parmi les Weymariens qui supportaient avec peine l'autorité de Rantzau (De rébus Gallicis, p. 62) : rrPigebat eos huic (Rantzavio) parère, Tubatelem videlicet,

Rosam, Keimbecum, qui germanicis beliis inveteraverant. ■» Cette circonstance explique les efforts de Mazarin pour calmer la susceptibilité des chefs des vieilles bandes allemandes et leur faire accepter l'autorité du marquis d'Aumont.

2 Charles d'Aumont, dont il est ici question , appartenait à une très-ancienne famille , d'où sont sortis des ducs et pairs et des maréchaux de France. Lui-même, après avoir servi glorieusement, mourut à Spire, en 16I1U, des suites d'une blessure qu'il avait reçue au siège de Landau.

Mai iIj.'j'i.

Dit.

Manusc. de la Bibiioth. Mazarinc. n° 1719. tom. I. f- 178 recto.

A M. LE MARESCHAL DE TURENNE

[ Paris,] 1 9 mai 1 6'i '1.

Monsieur,

Le sieur de Grote S s'en allant à l'année où il a servy d'ayde de camp sous M. le mareschal de Guebriant jusqu'à l'affaire de Diitiingen, a désiré que je vous suppliasse de luy permettre de continuer le service dans le mesme employ. Je vous conjure donc de le faire, et de vous figurer qu'outre son mérite, il a un père que j'honore très-particulièrement, à cause de ses rares qualités, sans parler de la charge d'ambassadeur qu'il exerce en cette Cour-. Je me promets que vous fairez paroistre que ce que je considère ne vous est pas indiffèrent, et que vous sçavez estimer le mérite des pères illustres, en la personne des enfans qui valent d'ailleurs beaucoup. Je croy que cela suflU afliu qu'il ayt la satisfaction qu'il désire, et que je vous demande.

1 II s'agil, dans ce passage, d'un fils de l'ambassadeur Grotius, dont nous avons souvent cité les lettres. Le véritable nom de Grotius était Hugues de Groot. Grotius parleplusieurs fois de son fils comme servant dans l'année française. (Voyez, entre autres lettres, celle du i5/25 juin iGfl/i, dans les Epistoke inédite, p. i5A-i 55.) Celle lettre prouve que Grotius réclamait, au nom de son (ils, une partie du legs que Bernard de Saxe-Weymar avait fait à ses anciens compagnons d'armes : if Moriens dus Bernardus \ imariensinm . testamento buo . reliquil nobilibus domesticifl singulis xu ferme francorum millia. Brat in arca ejus pecunia el ei rr'i et alendis mililibus destinata. Eam rcx

Galbas sibi sumpsit : legata sol vil aliis, non item filio meo, arte card. Riceliaci, qui me amanlem pacis ob hoc solum oderat. Fuisse enim filium tune meum in eoruni nobilium numéro constat omnibus , et lestimonia ejus rei habco. \unccum filins idem menscaptus pridem a Bavaris, et mea, non Gallorum pecunia. redemptus, ad castra marescballi Turenœ redierit, interpellavi ministres ut filio meo solverenl quod solverunl aliis. Quid

fulurum sil nescio. •• Cette lettre atteste en

même temps que Grotius attribuait à son amour pour la paix les mauvaises dispositions que Richelieu avait montrées à sou égard.

: Grotius était, comme on l'a vu plus haut . ambassadeur de Suède.

inZAMIT. 1.

Mai ifi'i't.

Dm.

Manusc. de la Bibliolh. Mazarine, u° 1719, tom. I. f° 178 verso et f° 179 recto. A M. LE MARESCHAL DE TURENNE.

[Paris,] 1 g niai i6'»'i.

Pour rcspondrc en mesme temps à plusieurs de vos lettres, je vous diray, sur l'avis que vous me donnez touchant Spire, Worms et Mayence1, qu'il y a longtemps que j'ay dans l'esprit cette pensée, et qu'un peu avant la nouvelle de l'accident de Dùtlingen, j'avois fait le projet pour faire enlever ces places pendant que le duc Charles en estoit esloigné et que la garnison en estoit foible2. C'est donc une des conditions que j'ay tasché de faire entrer dans le traité, en cas qu'il s'achemine, et que je colore de plusieurs raisons dans [les instructions) des envoyés de Sa Majesté, pour en rendre l'exécution plus plausible de la part du duc.

Le sieur de Tracy vous aura peu dire, à son arrivée, le soin que nous avons pris de vous envoyer de bons corps d'infanterie, et M. d'Aumont, qui a ordre de les assembler, vous les mènera bientost. Je ne vous exhorte point de vous appliquer particulièrement à les faire subsister, puisque vous en sçavez assez l'importance, et qu'il est vray que la foiblessc de l'armée, ou plustost l'impuissance de rien entreprendre de considérable, est venue du mauvais estât de l'infanterie.

En suite de cela, je suis obligé de vous avertir qu'on nous a fait icy

1 Muzarin répond à une dépêche de Tu- faciant civitales Spiram, Worniatiam, Lan-

renne qui a été citée plus haut (p. 6a3, davium (Landau) ab eodem duce invitari.

note 3 ). optante id vel maxime collegio judicum Spi-

Les villes de Spire, de Worms et de Lan- rensi.» (Episl. inedilœ, p. i38.)

dau se sentaient menacées. Grotius écrivait, 2 Voyez, dans l'introduction, un plan de

le 11/21 mai 166A : rrlmperalorem non campagne dressé par le maréchal de Gué-

obstare, quominus is dux (Lolharingiœ), briant et indiquant la nécessité de s'emparer

bello se eximens, sua bene collocet; ut idem des villes du Palalinat.

des plaintes de ce que la capitulation de Vesoul 1 avoit esté mal ob- Mai i64&. servée. Vous pouvez juger quelles conséquences ces infractions traisnent après elles et les retardemens qu'elles apportent aux progrès: car, outre qu'elles jettent dans l'obstination les places assiégées, et qu'il arrive de là, ou qu'on ne les prend pas du tout, ou qu'elles ne se prennent qu'avec une grande perte d'hommes et une grande longueur de temps, cela fait que plusieurs places qui se rendroicnt sans estre attaquées se résolvent à se deffendre, comme nous avions avis qu'il v en avoit dans la Franche-Comté qui eussent pris nostre party, si elles eussent creu devoir estre bien traitées et qu'on leur eust exactement gardé les choses promises. Je ne sçay pas pourtant si l'avis est véritable, mais je suis asseuré que vous en avez esté plus fasché que moy.

Vous aurez veu, par la lettre de la Reyne et par la mienne, que le sieur de Pennin (?) vous a apportées, quel sentiment nous avons icy de vostre fidélité et de vostre zèle au service du Roy. Aussy je me persuade que, si vous avez esté touché, comme je ne doute point que vous l'ayez esté, de la conduite de M. vostre frère, c'aura esté par un sentiment que vous ne pouviez refuser au sang, et non pas par quelque crainte que vous ayez eue qu'il s'en pust faire quelque desavantageuse reflexion sur vostre personne, pour laquelle Sa Majesté a une véritable affection et une estime très-particulière; de quoy si vous estiez capable de douter jamais, en faisant tort à la vérité, vous vous en fairiez beaucoup à vous-mcsme.

Je ne vous dis rien de moy, parce que j'estime que ce seroit une chose superflue, et que la conduite que j'ay observée en vostre endroit depuis que je vous ay promis de l'amitié jusqu'à présent vous doit assez faire connoistrc que je ne suis point capable de la démentir à l'avenir. Je croy recevoir la réciproque de vostre part, et ne m'en asseure pas moins de vous que de moy-inesme. C'est pourquoi dans

' On a vu pins haut (p. 6A5.no(e) que places, telles que Baume-les-Dames, Vesoul Turcnnc avait conduit son armée en Franche- et I-uxeuil. (Cf. La Barde, De rébus Gallids, Comté. Il s'y était emparé de plusieurs liv. 11. p. ga.)

Mai ifi'i'i. coite parfaite correspondance, il me semble que nous devons faire tresve de semblables asscurances, comme de choses non nécessaires.

Je vous diray encore, sur le sujet de M. vostre frère, que je ne puis comprendre pourquoy il est sorty de France, et qu'il ayt abandonné les avantages grands et certains qu'il estoit sur le point de recevoir, pour aller s'engager au service d'un Pape qui est à la veille de mourir, et en un temps où, la paix entre le Saint-Siège et les princes d'Italie estant faite et ratifiée, cet employ ne peut estre que peu considérable pour son mérite et pour sa maison1. Je vous avoue que j'en ay le cœur blessé pour l'estime que je fais de sa personne et pour la considération de la vostre, vous asseurant que, nonobstant ce qui s'est passé, elle m'obligera à ne fuir point les occasions de le servir conformément à ce que vous me mandez, quand je le pourray faire sans préjudice du service do Sa Majesté.

Le voyage que vous allez faire à Brisach n'ostera rien à M. d'Erlac de l'honneur qu'il a d'avoir estouffé la sédition qui s'y estoit renouvelée2. Vous avez veu ce que je vous en escrivois d'abord qu'on en eust la nouvelle, et vous verrez ce que vous en mande à présent M. Le Tellier. C'est une affaire à laquelle vous devez penser sérieusement et y donner un tel ordre, qu'elle ne puisse point renaistre et que nous en ayons à l'avenir l'esprit en repos.

1 On disait, à celte époque, que le duc entre l'insolence et la soumission aveugle, de Bouillon , qui s'était retiré à Rome, allait il se forma un complot plus dangereux que être chargé d'un commandement dans l'ar- le premier : les mutins vouloient, dit-on, mée du pape Urbain VIII. trDux Bullionius tuer leurs officiers, piller la ville et la livrer prœfecturus dicitur eis copiis quas pacis aux ennemis, ou s'enfuir avec leur butin, lempore Ronia adsuam suorumque tutelam Le jour d'avant l'exécution, on découvrit le rclinebit. r, (Groin epistolœ inedilœ, p. 1.39, complot. M. d'Erlach fit saisir les plus coulettre du 1 1/21 mai 1 Qhk.) pables et en fit pendre six, aux yeux mêmes

2Cetteseconderévoltefulcomprimécavanl de leurs complices, qui avoient résolu de

d'avoir pu éclater. On lit dans, les Mémoires les sauver, mais qu'il intimida par des com-

concemanl le général d'Erlach ( t. I , p. 2 ok ) : pagnies qu'il avoit tirées des villes voisines, n

crSur le bruit qui courut que le gouverneur, L'auteur de cet ouvrage indique ensuite

malgré la promesse de d'Oysonville, vouloit que d'Erlach exigea que le baron d'Oyson-

faire un exemple qui contînt désormais ces ville fût renvoyé de Brisach, attribuant à sa

hommes, qui ne voient point de milieu présence les troubles de cette ville.

11 n'y a qui que ce soit qui cloute de la fidélité et du zèle dudit Mai i644; sieur d'Erlac; et je seray tousjours des premiers à louer comme j a\ fait et à faire valoir sa conduite. Mais, à vous parler franchement, je ne croy pas qu'il se puisse jamais former une bonne intelligence entre luy et M. d'Oysonville. C'est pourquoy, il importe que vous avisiez quel tempérament il faudra prendre en cette rencontre, cl, que vous nous en mandiez vostre avis, affin que Sa Majesté en estant informée, elle y puisse apporter le remède le plus efficace au bien des atlaires !.

Je ne connois point de veue M. d'Oysonville, mais j'ay sujet d'estimer beaucoup sa personne, et il a, comme vous aurez peu reconnoislre, force bonnes qualités, et entre autres une grande affection [pour le service du Roi].

Mnmisc. de la Biblinth. Mazarine, n" 1719, loin. 1. f' 181 verso.

A M. DE TURENNE

| Paris, ] -20 mai i Ci 'i.

Monsieur,

Bien que je vous ave fait une très-ample dopesefic, je vous escrit encore ce mot pour vous dire que, j'avois oublié ce qui estoit presque le plus important, au moins pour ce qui regarde vostre personne. Ces qu'ayant présenté' à la Reyne le paquet de M. vostre ivcie, que vous m avez envoyé, elle ne l'a point voulu ouvrir, et m'a commandé de \<)us le renvoyer, comme je fais. Vous pouvez juger par là quelle est la confiance qu'elle a en vostre fidélité. Vous pouvez penser combien cela flatte mon inclination, de voir que Sa Majesté- a pour vous de seutimens si favorables, estant, etc.

Le ministre prit le parti , probablement roi à Brisâch. (On peut comparer les \iéd'après le conseil de Turenne, d'enlever à moire» de Turenne, ëdit. Michaud et Poujou- II. d'Oysonville la charge de lieutenant du làt, p. 370-37^. ï

Mai îtï'.'i.

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