LETTRES
DU
CHEYALIER DE BOUFFLERS
A Lk
Je voudrais bien avoir de bonnes nouvelles de votre santé, Madame la comtesse, et porter à Montmorency (1) l'espérance de vous y voir. Il est bien généreux à moi de vous faire observer que le temps est très rude et qu'il n'est peut-être pas prudent de tenir votre parole.
Voilà les mémoires de M. de Saint-Germain (2) que je renvoie à Monseigneur (3). On dirait que l'auteur est plutôt ecclésiastique que guerrier, et s'ils ne sont pas du général des Capucins, ils sont tout au moins du Capucin des généraux.
Si j'avais les talents que j'envie tous les jours à Madame la comtesse, je me peindrais h ses pieds.
(1) Le château de Montmorency appartenait à la maiécliale de Luxembourg.
(2) Le comte de Saint-Germain fut miriistre de la {»uerre au di'but du règne de Louis XVI ; i[ se Ht beaucoup d'ennemis par son austérité et l'introduction dans laruiée de la discipline alleujande.
(3) Mgr de Sabran, évêque de Laon, était beau-frcre de madame de Sabran.
Je ne veux point parler à ma sœur de mon chagrin de l'avoir si mal vue dimanche et de ne l'avoir pas vue du tout hindi. Ma sœur est pour moi comme les rois à qui il ne faut montrer que des visages contents. Par bonheur, elle ne |)eut pas voir le mien quand je suis à cent cinquante lieues d'elle.
Je suis arrivé en grande hâte pour ne rien faire. Il n'est pas plus question de se battre en Bretagne qu'au couvent de la Visitation, et il paraît que nous en serons quittes, non pa> jjoui' la peur, mais pour l'ennui (1).
Mon Dieu, chère sœur, «piand vous reverrai-je? Je suis comme un avare éloigné de son trésor : à la vérité il n'en jouissait pas, mais il le contemj)lait toute la journée. Je n'ai ni livres ni couleurs ; j'ai laissé chez vous mes connaissances et mes goûts. Tout ce qui me j)laît est resté avec tout ce (pie jaime.
Écrivez-moi un ]>eu, chère et charmante sœur; je ne vivrai que de votre souvenir. Les prédicateurs et même les métaphvsiciens ne vous ont-ils pas dit que si Dieu oubliait un moment le monde, il tomberait dans le néant? Vous éles ce Dieu-là, et moi, je suis ce monde; ne m'oubliez pas.
Adieu, chère sœur; continuez votre Ovide. Que je vous
(1) La Fr.inreétait pourtant à la veille d'une riij)Hire avec l'Anjjletcrre ; cette rupture eut liiu le 13 mars i778, à la suite des promesses faites aux Américains révoltés.
retrouve un peu forte, et qu'il ne soit pas dit que j'ai perdu mon latin avec vous.
Le jour de la Nativité de Notre-Seigneur.
J'espère vous voir bientôt, chère sœur, occupée comme à l'ordinaire au tableau éternel de madame de Rochefort. Si vous attendiez Ulysse, je concevrais cette marche-là; mais il faudrait être plus fin que lui pour se faire attendre comme lui. D'ailleurs, vos amants ont encore moins beau jeu que ceux de Pénélope. Il me semble, si j'ai bien lu un vieux Plutarque à mettre mes rabats, que la besogne de ces messieurs avançait un peu plus que celle de la dame (1) .
Je viens dans ce moment de Saint-Malo, que je n'avais jamais vu. C'est la ville la plus curieuse de France, au physique et au moral. C'est une démocratie dans une monarchie, située tantôt dans un pays, tantôt dans une mer. Et quelle mer! Elle y monte, à jour et à heure nommés, jusqu'à quarante-cinq pieds de haut. La ville ne tient à la terre que par une chaussée étroite qu'on appelle le Sillon, contre laquelle les vagues mugissent, frappent et s'élèvent des deux côtés, en sorte que souvent les voyageurs passent sous une voûte d'eau. Moi qui ai voulu
(1) Pénélope, pour se délivrer des poursuites de ceux qui prétendaient à sa main, avait promis de faire un choix quand elle aurait achevé une pièce de toile commencée; mais elle défaisait la nuit ce quelle avait tissu le jour. Quelques écrivains disent qu'elle n'a pas mérité cette ré^iutation de fidélité envers Ulysse.
prendre le raccourci par amitié pour mon cheval, j'ai pensé en être la dupe. La mer montait, le jour baissait, et j'allais être pris par la nuit sans d'honnêtes gens qui m'ont averti de loin, et qui sont même venus à moi pour me mettre dans la bonne voie. (Il est donc dit que je ne la prendrai jamais, cette bonne voie.)
J'ai été voir les différents rochers fortifiés qui défendent l'approche de Saint-Malo, entre autres la Couchée, qui est à une lieue en mer, où on n'est jamais sûr d'aborder et d'où on n est jamais sûr de revenir, La mer a été fort complaisante pour moi, car je l'ai passée et repassée comme la Seine. Les forts me dégoûtent de la guerre; je ne pense pas sans frissonner que pour les querelles des rois qui n'y pensent pas et des nations qui n'en savent rien, il v a des milliers d honifnes choisis pour leur valeur et leur probité, qui s'ennuient des années entières dans les plus horribles prisons. Mourir n'est rien, se battre est assez joli, mais s'ennuver est affreux.
Je me suis fort amusé à Rennes, au milieu du tumulte des États. Je démêlais avec quelque plai>ir l'accent de la liberté et de son fils aîné, le patriotisme. J'étais né pour d'autres temps, d'autres lieux et d'autres lois. Il me semble qu'à Athènes et même à Sparte j'aurais valu quelque chose. Pour être citoven il ne me manque qu'une j)atrie. Je suis comme ces pauvres diables d'enfants trouvés, qui seraient les meilleurs parents du monde s'ils avaient une famille. De ce côté-là je suis bien, et j'ai une certaine sœur que je ne donnerais pas pour une famille entière.
Adieu, sœur, accoutumez-vous ii être aimée, car je ne finirai pas par complaisance pour vous.
Brest, ce 21.
Je voudrais bien savoir quelques nouvelles de cette poitrine, dont il me semble entendre d'ici la petite toux; je voudrais en savoir de ces enfants dont les moindres maux rendent leur mère malade ; je voudrais même en savoir de ces tableaux qu'on commence avec tant d'ardeur, qu'on compose avec tant d'es|)rit et qu'on finit avec tant de peine. Enfin, je voudrais savoir tout ce qui se passe dans cette maison, où tout m'intéresse, où tout me charme, et où pourtant il me manque tant de choses. Ecrivez-moi, ma sœur, et pensez que c'est de votre plume mal taillée et de votre écritoire sans encre que dépend toute ma consolation.
Ce pays-ci est plein d'ennuis, et nous n'en serons payés par aucune gloire. Je n'ai rien à vous en mander; tout ce que nous y taisons dépend des nouvelles d'Angleterre que vous avez cinq jours avant nous, et suivant que vous les interprétez nous sommes en mouvement ou en repos. En tout nous prenons beaucoup de précautions, dont une partie me paraît insuffisante et l'autre inutile.
J'espère que vous avez vu Voltaire (1) . Je crains que son séjour ne soit trop long; Paris est trop jeune pour lui. La première curiosité une fois passée, on le laissera là. D'ailleurs, il doit avoir de la peine à sanctifier la maison qu'il habite. On dit que ses pièces ne seront pas reçues ou
(1) Voltaire était arrivé à Paris le 10 février 1778
qu'elles tomberont; de manière oud'autreje prévois avec peine que son triomphe sera suivi de chagrins. Si vous avez occasion de le voir un peu de suite, mettez-vous bien à votre aise avec lui ; vous le charmerez. Si j étais là, je saurais bien lui dire la différence qu'il y a de vous à une jolie femme ; cela est moins sensible à l'œil (ju'à l'esprit. Adieu, chère sœur; je sens que je suis importun, et je le sens même aux, efforts que je fais pour ne l'être pas. Ce n'est point mon défaut ordinaire, prenez-vous-en à un autre qu'à moi. Ne dites pas à madame d'AndIau (1) de quelle part vous l'embrassez. Mais surtout baisez Delphine et EIzéar de la part de l'homme du monde qui leur veut le plus de bien et à qui ils font le plus de mal. Les pauvres enfants en seraient touchés s'ils le savaient.
Adieu encore; à propos, j'aime infiniment la duchesse de Brancas, dites-moi pourquoi.
Cara soror, ignoscefratri démenti, narn qui pe?^ te insanil non admoduin est insanus (2).
Landerneau, ce 2 mars.
Enfin elle s'est ressouvenue de moi, cette charmante soeur; elle m'a écrit avec celte bonté, cette grâce et cette gaieté qui charment si bien son frère. Mais pourquoi cette lettre si désirée est-elle arrivée si tard? Pourquoi l'adresser à Brest |)our qu'elle me revienne le lendemain à Lander-
(1) .NLndaine d'AniUau était l.i tille du philoso|)he Melvétlus.
(2) Chère sœur, parduniie à un frère insensé, car celui (|ui perd la raison à cause de toi n'est pas tout à fait insensé.
neau, et pour que je passe encore un jour dans l'amertume, dans l'inquiétude et, pour dire le vrai mot, dans la fureur de me croire oublié? Ma lettre de colère était déjà écrite; vous en auriez ri et j'en ris moi-même à présent, mais j'en étais bien loin en l'écrivant.
Je voudrais bien voir ce charmant portrait; s'il est si bien fixé, envoyez-le-moi. Pour peu qu'il y ait cpieique chose de vous, il sera bien reçu; pour peu qu il y manque quelque chose de vous, il sera bien critiqué. Ahl mon cher petit profil, que ne vous ai-je emporté en Bretagne ! Je parie qu'il traîne toujours partout comme à son ordinaire, mal encadré, mal attaché, promené sur toutes les tables, sur toutes les chaises et jusque dans les cendres, pendant que sûrement le vôlre est placé avec le plus grand soin dans le jour le plus favorable, et que toutes les précautions sont bien prises pour fjiire valoir tout ce qu'il a de bien, et pour faire illusion sur tout le reste. Ils me font tous les deux penser à Cendrillon et à sasœurcjui était toujours si bien mise, mais c'était Cendrillon qu'on aimait. Vous vous égayez un peu sur notre guerre de Bretagne; on voit bien que vous n'y êtes pas. Savez-vous qu'il n'y manque que des ennemis? Car d'ailleurs nous avons un général, un maréchal des logis, un état-major, un équipage d'artillerie et de vivres, et nous nous appelons l'armée de Bretagne. Je vous prie dorénavant d'en parler avec le respect qui convient à une armée, ou bien je proposerai pour vous punir de mettre quelqu'un de mon régiment à discrétion chez vous.
Seriez-vous effectivement assez aimable pour m'envoyer une boite de pastels français, et pour y joindre quelques petites toiles préparées avec une instruction sommaire de la manière de s'en servir? C'est une commis-
sioii que je vous donne et point un présent que je vous demande. Je suis las de vos présents; je ne veux rien qui m'apprenne que vous êtes jjIus riche que moi.
Baisez de ma part vos ]jeaux enfants plus tendrement encore que vous ne faites de la vôtre. Laissez-moi le soin de les {jàter et charjjez-vous de les élever. Vous ne croiriez pas que je regrette de ne pas voir danser Delphine?
Adieu, ma sœur; jamais ce que je sens au dedans, en traçant ce nom de sœur, ne pourra être rendu. Adieu; souvenez-vous du besoin que j'ai de votre amitié. Elle me charme sans me suffire; elle a pour moi le prix que la sécheresse et la soif donnent à une goutte d'eau.
Mille couq)liraents et remerciements de ma part à M. revenue.
Landerneau, ce 11 mars.
Laissez-moi vous dire, si je puis, tout le plaisir que m'a fait votre dernière lettre; vous y êtes peinte de main de maître. J'ai j)ensé à ce beau tableau de Rubens où on voit le plaisir et la douleur de la reine qui accouche, et ]'ai vu votre raison et votre déraison dans tout leur jour. Vous êtes comme cette pauvre petite Médée (1) qui veut le bien et qui lait le mal; vous charmez, vous rajeunissez tout ce (jui vous entoure, il ne vous manque qu'un Jason.
(1) Médée, l'pou.se de Jasoii, rajeunit le père de son mari, mais fit égorger son oncle.
Pour moi, je suis tantôt le bonhomme à qui vous rendez ses premiers ans, tantôt le vieux bélier dont vous faites un agneau, tantôt ce pauvre frère que vous mettez en pièces, mais je ne suis jamais celui que je voudrais être.
Vous avez bien raison de dire que vos veilles vous tuent, ma pauvre sœur. Ajoutez à cela que vous n'êtes pas la seule, qu'il y a une destinée jointe a la vôtre dont vous ne pouvez pas disposer, car c'est celle de quelqu'un dont vous n'êtes point la maîtresse. Songez que chaque nuit que vous passez est un mois que vous retranchez de la vie de ce malheureux, et cela pour le plaisir de causer avec madame de Matignon.
Vous les regrettez donc un peu, ces amis, ces livres, ces crayons. Tâchez que vos regrets ne soient point stériles. Je ne parle point pour les amis, ils parleront eux-mêmes. Je parle pour les livres, je plaide aussi pour les crayons. Vous voyez que je suis un rival généreux; je voudrais être là pour les tailler et pour aiguiser les armes avec lesquelles vous croyez me battre. A propos, vous n'avez point achevé votre petit Dutilet, vous n'avez point encadré le mien. Je parie qu'on l'aura mis entre deux matelas en attendant le cadre. Occupez-vous des intérêts de votre triste frère, et tâchez que mon chef-d'œuvie ne s'en aille pas en poussière. Songez que mes enfants sont vos neveux, et que c'est bien malgré moi si vous n'êtes pas leur mère.
Je crains bien pour ce pauvre Voltaire. Vous ne me mandez pas qu'il s'est confessé; je le sais par M. de Beauvau. Je souhaite que son âme aille en paradis, mais je voudrais que son esprit restât sur terre; ce sont deux choses bien difficiles. S'il se porte bien, tâchez de le voir encore; il finira par vous aimer à la folie. Si ma vanité
10 LETTliES DU CHEVALIER DE BOUFFLERS
n'y était ])as trop intéressée, je serais tenté de croire qu'on
vous aime en proportion de l'esprit qu'on a.
Vous avez bien raison de m'appeler frère insensé, quoique ce soit vous moquer de votre ouvrage. Essayez de m'en dire un peu plus long en latin une autre fois, dussiez-vous faire plus de fautes. Reprenez ce j)auvre Ovide et songez à le bien traduire, il en vaut la peine. Prenez garde, en traduisant, au scrupule de n'avoir pas tout rendu, (]ui lait qu'on ajoute des pbrases françaises pour des mots latins qu'on croit avoir omis. La première règle du discours doit être l'économie des mots, la seconde en est le choix; toutes deux se tiennent. Il y a une troisième règle, qui est la disposition; c'est à quoi tient la clarté et l'harmonie. Mais je ne sais pas pourquoi je vous dis tout cela; vous le savez peut-être moins que moi, mais vous l'observez souvent mieux. D'ailleurs, il y a dans les négligences que je vous re])roclie de temps en temps une grâce qui me charme toujours. C'est comme vos cheveux que j'aime autant en désordre que bouclés.
A j)ro|)Os de votre toilette, vous avez donc été bien ridicule? Je n'en crois rien ; il est sûr que l'art vous manque quelquefois, mais vous en êtes plus jolie. D'ailleurs, cinq minutes chez vous font l'effet de cinq heures chez les autres. Vous êtes avec toutes les coquettes de Paris comme M. de Fénelon dans ses disputes avec M. Dossuet; en un jour il lui donnait de la besogne pour trois semaines.
Mon Dieu, que je vous aime, ma chère sœur! Accoutumez-vous-y, si vous pouvez; pour moi, je ne m'en déshabituerai jamais. Mangez Delphine et J'^lzéar de ma part. Il n'y a que moi qui pourrai jamais leur apprendre à vous chérir et à vous respecter; je trouve (jue ni l'un ni l'autre
A LA COMTESSE DE SABI\ATs\ 11
ne fait encore assez de cas de vous. Dites à madame et non pas à M. d'Andlau de vous embrasser de ma part.
Ce 27 mai 1778.
Je ne veux plus vous remercier de vos charmantes lettres, chère et bonne sœur; j'aurais peur en vous disant le prix que j'y mets de vous en rendre avare. Ne songez qu'à ce qu'elles coûtent et non point à ce qu'elles valent.
La guerre paraît s'allumer de tous les côtes, et j'ai encore bien de la peine à y croire. Il me semble que personne n'est assez fort pour l'entreprendre, ni assez faible pour y être forcé. Si elle a lieu, je crois que je serai embarqué avec le duc de Chartres. Dieu veuille que ce soit pour une descente, car sans cela il y a peu de gloire pour nous sur des Aaisseaux. Mais il uie semble qu'on ne songe guère à une expédition de cette nature. On verrait beaucoup plus de mouvements de troupes, on rappellerait les soldats et officiers absents qui ne doivent rentrer que le 15 mai, on ferait des préparatifs de toute espèce que par malheur je ne vois pas faire, et je serai toujours sans espérance. Vous savez quel est pour moi Tobjet de la guerre; la gloire n'est point la monnaie dont je me paye, c'est celle dont je veux payer le seul bien que je trouve digne d envie (1) .
Mais à propos, je ne pense pas que c'est à ma sœur
(l) Le chevalier voulait acquérir de la gloire pour se rendre digne d'épouser la comtesse de Sabran.
que j'écris, que tout ce qui est plus que fraternel doit être ravé de mes lettres, et qu'il faut m'en tenir à ce lien si doux, mais bien innocent, qui unit dans Télémaque les habitants des Champs Elysées. Encore, en préférant ma sœur à tout l'univers, ne faut-il pas attendre la moindre préférence. Donner tout, obtenir peu, voilà mon destin. Il est vrai que si les payements étaient égaux, le marché ne le serait pas; il faut beaucou[) de mon plomb pour bien peu de votre or.
A propos d'or, ma sœur, je conserve comme la prunelle de mes yeux cette dragonne (1) que j'étais si fâché de vous voir acheter. Pour ne jjas l'user mal à propos, j'ai établi dans mon régiment qu'on ne porterait de dragonne d'or qu'en très grande parade, mais j'ai voulu suppléer à cela par des dragonnes de fil blanc (ju'on portera à l'ordinaire. Je vous prie de m'en faire faire trois ou quatre à votre fantaisie; elh;s serviront de modèle pour tous les officiers. Ceci n'est point une commission que je vous donne, c'est un présent que je vous demande.
Mandez-moi donc ce que c'est que ce combat de monsieur votre freie et de M. de Busançais. Il a choisi la un faible champion. Il me parait qu'on se bat beaucoup en détail jusqu'à ce qu'on se batte en gros; on pelote en attendant partie.
Expliquez-moi deux grands phénomènes que j'ai vus hier. E'un était la plus belle aurore boré;de possible, qui à huit heures du soir m'éclairait en chemin au point de lire une lettre écrite assez fin. L'autre pbénomène est plus terrestre; c'est im pot de terre d'Angleterre dans lequel
(I) Ln (lrn(;onne est un cortlon ou un (;.ilon onlinairemeiit tcnnini' par un gland dont on garnit la poijjnée du sahrc.
la crème paraît d'une couleur de chair très vif. Cette terre est comme toute la terre de pipe du monde, d'un blanc jaunâtre et fort vernissée.
Adieu, chère sœur; vous seriez bien impatiente'e si tout le monde avait l'esprit de vous aimer autant que moi. Parlez-moi de votre santé et surtout pensez-y. Vous n'êtes que faible, vous n'êtes point malade; il ne vous faut que du régime et point de remède. La raison est la seule médecine qui vous convienne.
Mandez-moi quelque chose de vos lectures; je veux être au courant de tout ce qui vous occupe. Vous aimez la philosophie et elle vous le rend, car elle s'est communiquée à vous avant l'âge. Envoyez-moi vos remarques, vos jugements, vos doutes, vos observations; forcez-moi à vous envoyer les miennes. Je veux non seulement étie occupé de vous, mais par vous.
Ce 3 avril 1778.
Quelque triste que je puisse être de n'avoir point de lettre, chère sœur, je le serai toujours moins si c'est à toute autre chose qu'à votre santé qu'il faut m'en prendre. Mais vous étiez malade depuis huit jours, vous gardiez votre lit, vous souffriez; je me re[)résente tout cela et je Bfi'inquiète. Pourquoi faut-il que vous languissiez tandis que tant d'autres se portent si bien, tandis que tel autre s'offrirait si gaiement à souffrir tous les maux dont il pourrait vous préserver?
J'ai été obligé de quitter ma lettre et j'y reviens, mais
14 LETTRES DU CHEVALIER DE ROUFFLERS dans l'intervalle j'ai reçu la vôtre, et suivant ma marche ordinaire, je passe de la tristesse à la joie et de la plainte aux actions de grâces. Vous vous portez mieux, vous toussez moins, mais vous toussez encore. Si vous saviez, quand vous toussez, comme cela me répond et où cela me répond! mais vous ne saurez jamais cela. Avez-vous vu des instruments montés de façon que certaine corde en fait toujours résonner une autre, sans que cette autre puisse faire résonner la première? Mettez sentir au lieu de résonner, et nous sommes ces deux cordes-là.
Ce n'est pas moi qui m'ennuie en Bretagne, ma sœur, c'est vous qui m'y ennuyez. Il est vrai aussi que c'est vous qui m'y désennuyez; mais comme je passe plus de temps à ne vous pas lire qu'à vous lire, le remède n'est point en proportion du mal. Vous me demandez mon esprit pour m'écrire; si vous l'aviez jamais, il vous éclairerait sur le vôtre et vous y reviendriez. Mais peut-être aussi seriezvous après d'une fatuité insupportable, car si jamais vous alliez avoii- devons l'idée que j'en ai, vous ne la mériteriez plus.
Je vous suis bien obligé de vous remettre au système de Pythagore; je crois qu'il serait bon même à votre santé. Cependant j'aime bien la bonne soupe et je vous la conseille. Envoyez-moi vos traductions à mesure que vous écrivez, mais elles ne doivent pas entrer dans le corps de vos lettres, parce que ce serait autant de rabattu sur ma portion. Je m'intéresse d'avance à tous les petits agneaux qui ont une si méchante bergère pour avocate, et vous avez beau dire (jue les pleins ne sont pas mon genre, vous savez très bien qu'il y a des cœurs plus durs que le mien. Toutes mes nouvelles se bornent à celles que vous savez. Je ne crois pas plus à la guerre que vous. On dit
que M. le duc de Chartres s'embarquera dans un mois. Il emmène des détachements de son régiment sur ses vaisseaux; je demande et je crois être sûr de le suivre. C'est là où il faudra que ma sœur redouble de bonté pour son malheureux frère. Jugez quel chagrin de voir arriver en pleine mer des lettres de tout le monde à tout le monde, et de ne pas en avoir de ce qu'on préfère à tout le monde.
Adieu, je ne vous ai pas encore assez remerciée de toute votre bonté. Quelquefois j'ose me dire que vous avez de l'amitié pour moi, et c'est de tous les biens le seul dont je sache jouir et que je craigne de perdre.
Ce 6.
Vous avez reculé avec INIartial pour mieux sauter, ma chère sœur, et votre traduction est charmante. Je suis honteux de la mienne, mais je m'attendais à vos triomphes sur moi, à la vérité pas si tôt.
La traduction à'Hippolyie (1) est h merveille. Vos vers sont blancs, mais sont sans tache, et le sens est aussi bien rendu qu'il est possible dans une langue aussi lâche que la nôtre. Gomment voulez-vous que je les corrige? A peine auiais-je pu les faire. Le seul conseil que je puisse vous donner, c'est de ne pas vous imposer l'obligation de traduire toujours un vers par un vers. Ce sont des entraves inutiles et dangereuses pour Vesprit. J'aurais dû dire
(1) Il s'ayit ici d'une j)ièce de Sénèfjue.
génie, mais j'ai craint (l'effaroucher la modestie de ma charmante sœur.
On dit ici l)eaucoup de nouvelles dont il faut attendre la confirmation, entre autres qu'il va sortir dix-sept vaisseaux de la rade pour aller à la rencontre d'un même nombre d'anglais dont on a connaissance. J'ai une horrible fluxion qui m'empêche dans ce moment d'aller à Brest m'en assurer; j'attendrai la certitude pour faire partir ma lettre.
Vous avez bien raison de faire l'éloge des femmes, ma sœur, mais vous en faites |)easer encore plus de bien que vous n'en dites. J'en aimais davantage avant de vous connaître, je les aime davantage depuis que je vous connais.
Ce pauvre M. de Trudaine (1) méritait d'être loué par un panégyriste moins sec que M. de Gondorcet et moins moqueur que M. d'Alembert. C'est un des meilleurs hommes qu'on ait jamais vus dans la société et dans les affaires; il a eu le tort de trop désirer les grandes places, mais c'était plus podr le bien public que pour le sien, et je crois effectivement qu'on s'en serait mieux trouvé que lui.
A proj)OS, ma sœur, envoyez-moi la façade de votre maison vue du jardin. Il me semblera me jiromener sur votre terrasse, et attendre que vous reveniez ou du bain ou du cours; d'ailleurs je suis curieux de voir si vous avez autant de talent pour l'architecture que pour les autres genres.
De toute la maison de Madame Elisabeth je ne crois qu'au comte de Coigny, parce que tout le reste serait trop
(1) M. de Tiiidainc, intend.int {jéni'ral des Hnanccs, mourut en 1777.
bien choisi, surtout madame de Hautefort et M. d'Andlau.
Mais dites- moi pourquoi un j^auvre petit mot, peutêtre dit tout de travers, vous fait-il abandonner votre joli tableau. Songez, ma sœur, que tous les talents du monde ne sont rien sans la constance; ayez-en en tout, excepté dans certaines résolutions. Votre tableau, il faut le finir de votre mieux, et puis le recommencer d'après la première idée. Il est certain qu'il ne peut ])as y en avoir de plus jolie: Je dois bien vous ennuyer, chère sœur, mais vous avez la ressource de ne pas me lire. Ne vous en servez pourtant pas; j'ai besoin de vous écrire, j'ai besoin d'être lu par vous, j'ai besoin de vous lire. Tous ces besoins sont les enfants du besoin de vous voir, et celui-là ne sera jamais assez satisfait. Adieu, ma sœur.
Les vaisseaux français ne sont point partis, et les anglais n'ont point paru à la mer. Je viens d'avoir une si horrible rage de dents pendant trois jours et trois nuits que je n'ai pas même pu fermer ma lettre. J'étais comme un fol, je souffre un peu moins aujourd'hui.
Ce 28.
J'ai trouvé dans Sénèque le Tragique beaucoup de belles choses; je vous en enverrai de temps en temps quelques passages. J'en ai trouvé aussi dans Claudien que je ne connaissais pas du tout. C'est vous qui êtes le premier mobile de toutes ces occupations-là, c'est pour vous que je vais à la chasse dans le j)ays latin. Si je pouvais vous rapporter comme cela tout ce que je fais et vous mettre
de part dans toutes les actions de ma vie, elle n'aurait plus que le défaut d'être trop courte. Mais au contraire, qu'elle paraît longue lorsqu'on compte les jours et les moments sans voir de terme à son ennui !
Il n'v a rien de pis que le prélude de guerre que nous faisons. Mon régiment souffrirait moins en campagne. Il est fatigué, morcelé, ruiné, infecté de scorbut, de gale, etc. ; il ne nous manque ])lus que la peste que j'attends. La guerre en personne serait bien moins fâcheuse- que tout cela; elle offrirait au moins quelque dédommagement. Mais, je le crains bien, nous n'irons point en Angleterre, et l'Angleterre ne viendra point ici. Nous passerons des années dans l'attente de ce qui n'arrivera pas, et plutôt avec l'air de craindre la guerre que de la préparer. Au lieu d'avoir la fièvre, nous aurons le frisson, ce qui n'est point du tout héroïque.
Les tristes colonels de Bretagne se flattent de revenir au mois de juin, mais je n'en crois rien. Il v avait bien plus de raisons |)our ne pas |)urtir de Paris que pour y retourner. Mon imagination est toute tendue de noir; je joins à tout cela depuis plusieurs jours un mal de tète et un mal de dents insupportables, en sorte que le moral et le physi(}ue sont d'accord pour me tourmenter. Quelquefois, pour me distraire, je tne transporte à la maison fraternelle. Je ^ois d'ici des livres, des tableaux, des plumes, des couleurs, des arbres verts, un j)avillon, de grandes promenades; j'aperçois entre les arbres une espèce de petite nymphe qui se promène un livre à la main, et je cours à sa rencontre. Quel boidieur que ce soit ma sœur! (|uel donnnage que ce ne sf)it (|ue ma sœur!
Adieu, chère sœur; pardonnez-moi une tristesse où vous avez trop de j)art. Avant de vous connaître, j'avais
souvent senti de l'ennui, mais jamais de regret. Pourquoi vous ai-je vue si tard? pourquoi faut-il vous voir si peu? pourquoi l'absence est-elle si longue et la vie si courte?
Je vous ai ruinée en dragonnes, ma pauvre sœur, car pour être aussi jolies il est impossible qu'elles ne soient pas très chères, mais elles ne peuvent pas vous avoir coûté le prix que j'y attache. Si nous restons en paix, elles seront ma plus belle parure; si nous faisons la guerre, elles deviendront un talisman, et les armes ornées de vos dons ne seront jamais rendues.
Gomment, charmante petite Magdeleine, vous sortiez du confessionnal et vous y aviez dit beaucoup de choses que vous ne me diriez pas, à moi qui vous dirais tant de choses que mon confesseur ne saura jamais! Mon Dieu, que je suis piqué de n'avoir été pour rien dans vos propos! Et que disait cet homme qui vous voyait à ses genoux? Que n'étais-je votre confesseur! Que n'ai-je été votre péché! Que ne suis-je votre pénitence!
Votre esquisse est charmante, mon aimable sœur ; le dessin en est très bon, excepté que vous y êtes trop grande et Delphine trop petite. La disposition est excellente, mais j'ai toujours regret à notre première idée, parce que toute cette jolie petite famille occupée du portrait de votre amie : vous, peignant; votre Hlie, tenant la palette; votre fils, broyant les couleurs, cela faisait un ensemble char-
LETTUES DU CHEVALIER DE HOUFFLERS nant. L'exécution n'était pas plus difficile que ce que tous avez entrepris (1) .
Au reste, ceci est plein de mérite : votre fond est pris d'après plusieurs dessins de ma connaissance. Je ne fais pas grand cas du polichinelle qui occupe l'avant-scène ; cela se trouve dans quelques tableaux de Watteau et ne m'a jamais plu. Vos repoussoirs de droite et de (jauche sont fort bien, et votre lumière est bien rassemblée dans le milieu. Croiriez-vous que je m'aveugle au point de trouver, même dans l'esquisse, une lueur de ressemblance? Ne pouvant pas vous voir où vous êtes, je vous vois où vous n'êtes pas, et mes yeux ne cherchent qu'un prétexte pour vous trouver partout.
Si j'étais à Paris, je m'attellerais à votre char pour remplacer le défunt. Je le regrette bien sincèrement; je n'ai jamais eu d'autres reproches à lui faire que d'avoir couru troj) vite quand j'étais en carrosse avec vous. Je suis bien fâché d'être si loin, car |'ai un clieval qui le remplacerait parfaitement. J'ai j)ensé vous l'envoyer, mais il serait arrivé trop tard et trop fatigué. Il faut dorénavant n'avoir que de vieux chevaux, aller un train de vieille douairière et ne sortir que pour aller à la messe ou à confesse.
J'ai lu votre dissertation physique avec admiration ; je l'ai relue avec attention, et j'ai fini par trouver que votre explication était plus difficile à expliquer que mon phénomène, ce qui prouve que de tous les prodiges vous êtes le plus étonnant. Je vous trouve aussi foncée en politique qu en j)liy5i(pie, et je ne vous conçois pas davantage ; il
(I) Un taljleaii île m.iJame de Sal)r.iii la représentait avec ses deux enfant» auprès d'elli;, pei{;nant inulainc de Ilochefort.
me paraît seulement que vous parlez plus en soldat qu'en ministre.
Adieu, ma sœur. Je suis enrhumé du cerveau et de la poitrine ; je tousse comme un loup et je pleure comme un veau. Si vous en aviez eu autant, cela vous aurait fait bien de l'honneur au tribunal de la pénitence.
Ce 28 mai 1778.
Vous ne direz jamais autant de mal de ce siècle-ci, chère sœur, que vous m'en faites penser de bien. Je ne peux pas être de votre avis sur la jalousie et la méchanceté générale. Je vois que c'est un défaut des hommes et non pas des temps; je vois que tous les siècles, au contraire de tous les hommes, ont toujours dit du mal d'euxmêmes et se sont toujours donnés pour les pires de tous. Et point du tout, ils étaient tous égaux par les vertus et les vices. La différence était dans les lumières de l'esprit humain qui ont plus ou moins brillé. Encore de ce côtélà n'a-t-on point de tarif sûr; on sait ce qu'on a acquis, on ne sait pas ce qu'on a perdu. Tous les nouveaux systèmes de physique sont dans les anciens philosophes; j'ai trouvé tout Copernic dans Plutarque. Les médecins d'aujourd'hui suivent toujours Hippocrate quand ils veulent guérir, nos sculpteurs restent derrière Phidias et Praxitèle, et je ne connais que ma sœur et moi qui valions Apelle et Zeuxis.
Ne nous croyons donc pas meilleurs ni pires que les autres. Tout va et vient; tantôt il y a quelques génies,
tantôt beaucoup de gens d'esprit, tantôt de grandes méchancetés, tantôt beaucoup de petites malices. Si j'avais à choisir, je prendrais un siècle médiocre comme le nôtre, où la guerre est plus douce que la paix n'était autrefois, où il n'y a ni irruptions de barbares, ni grandes batailles, ni combats singuliers, où la société offre peu d'exemples de grandes amitiés, mais beaucoup de liaisons fort douces.
Je m'arrête ici, ma sœur; je ne suis pas de mon siècle pour l'amitié, n'en soyez pas non plus. Non, j aime à me le persuader, jamais je n'ai eu plus de raisons de croire à une partie de ce que je désire qu'en lisant votre dernière lettre. Vous avez l'air de compatir h ce que je souffre et de vouloir me consoler à chaque mot. Avec cette bonté-là vous me feriez trouver tous les maux doux à supporter. Et que n'adouciraient pas vos lettres, puisqu'elles adoucissent même votre absence?
Vous me faites aimer ma fluxion à force de vous y intéresser. Elle est passée avec deux saignées, et je regrettais en voyant couler mon sang que ce ne fiît pas pour vous. Une autre fois je me servirai des secours de votre chimie, car je tiens un peu des anciens Gaulois qui trouvaient que les femmes avaient quelque chose de divin et qui les écoutaient comme des oracles. Les femmes? Il n'y en a qu'une.
Ma sœur, je voudrais bicMi indépendamment de vos vers voir vos traductions en prose, parce que c'est par là seulement que je pourrai juger de vos progrès dans l'élude de la langue latine. Je suis bien moins embarrassé pour vous des idées les plus sublimes que des mots les j)lus simples ; vous avez le germe des unes, et je ne suis pas sûr que vous ayez l'intelligence des autres.
Eh bien! ne voilà-t-il pas que je n'ai pas encore écrit à ma cousine! Je n'ai de plume que pour ma sœur, comme je n'ai des yeux que pour elle; mais comme ma sœur me l'a ordonné, je vais écrire.
Adieu Éléonore, adieu Delphine, adieu Elzéar. J'embrasse quelqu'un des trois de tout mon cœur, mais je ne dis pas qui.
Vale, soror carior liice, nec te ultra modiim arnari l'mproba. 0 quando te rexiisom, r/uando pedes titos amplectar, quando manus tuas osculahor ! Quando, etc.. Ignosce, amata soror, insanit fraler tuus, sed fratretn etiam insanum a bona sorore aniari non dedecet (1).
Ce l"jiiin 1778.
Que j'aime vos lettres quand elles ont six pages, chère et bonne sœur ! Chaque ligne de plus y fait l'effet du pouce des glaces qui en double le prix. Mais vous mentez comme une coquette quand vous dites que vous écrivez trois lettres contre une des miennes. J'ai mieux compté que vous; vous avez assez d'autres avantages, laissezmoi celui du nombre, ou bien efforcez -vous de me l'ôter.
A votre place, j'aurais causé un instant avec mon
(1) Porte-toi bien, sœur qui m'est plus chère que la lumière. Ne désapprouve pas qu'on t'aime au delà de toute mesure. Oli ! quand te reverrai-
je? quand emhrasserai-je tes pieds? quand Ijaiserai-je tes mains? Quand
Pardonne-moi, sœur aimée, ton frère perd la raison ; mais une bonne sœur peut aimer un frère même en délire.
24 l.ETTRES DU CHEVALIER DE HOUFFLERS
araant; j'aurais voulu savoir quelle tête j'avais tournée. Vu fait, je ne vois pas qu'il vous déplaise. Il n'a pas l'air, dites-vous, d'un polisson, il est assez bien mis; il vous a dit les plus belles choses du monde. D'abord vous avez craint et puis vous avez ri. Cet homme-là n'est pas si malheureux. J'attends la fin du roman avec quelque inquiétude, et je ne désesj)ère pas de trouver son portrait dans votre petite maison, car il faut que le monsieur aille à celle-là ou aux autres.
Autre coquetterie de nm sœur : elle ose porter une main profane à l'ouvrage d un jjrand homme pour adoucir des traits ressemblants qu'elle trouve moins charmants que les siens. Mais, mon bon Dieu, pourquoi ce maudit chapeau? Vous croyez-vous si déparée par vos cheveux et voire front? Je me ressouviens que c'est ce qu'il y avait de mieux dans mon ébauche. J'espère que madame d'Andlau me regrettera bien, et que cela ressemblera aux tableaux de Raphaël, à qui les dévotes font mettre des chemises par des peintres de village.
Dites de ma part à Voltaire de vivre de sa gloire; il en a une provision pour |)lusieurs siècles. Qu'il laisse là le travail et le café; jamais les veilles des autres ne vaudront son repos. En vérité, si vous en avez l'occasion, parlezlui de moi ; dites-lui que votre frère le chérit comme un fils, que je lui écrirais si je ne trouvais pas cela de trop b(jn air; qu'd me semble d'ailleurs que ce serait faire comme les gueux qui font de petits présents aux riches j)our en avoir de gros, ou comme les filles qui donnent des cordons de cheveux pour avoir des colliers de diamants.' Dans mon silence je l'aime mieux que les gens qui l'ennuient le plus. Je |)ourrais et je devrais presque en dire autant a ma vieille douairière de sœur, mais la
tendresse fraternelle l'emporte sur le respect et sur la modestie.
Envoyez-moi donc le système de Pytliagore; il n'est point du tout en vigueur dans la rue où je demeure. C'est celle des bouchers. Je ne sors et je ne rentre jamais qu'entre deux haies de veaux palpitants; je ne marche que sur des entrailles sanglantes,
Que des chiens dévorants se disputaient entre eux.
Une odeur de carnage parfume toutes les approches de ma demeure. Si votre traduction est fidèle, si elle est touchante comme l'original qui a fait pleurer ma bonne sœur, j'assemblerai tous les bouchers de mf)n quartier, je leur ferai une lecture pathétique et je les verrai fondre en larmes et renoncer à leur infâme métier.
Envoyez-moi toujours des vers, ma chère sœur en Apollon ; les derniers étaient charmants. Vous commencez à très bien sentir la mesure et l'harmonie et à suivre toutes les règles sans en être gênée. Je vois que plus le genre est élevé, plus il est à votre portée, et que les grandes idées vous inspirent. Si je ne craignais pas de tomber dans la répétition et dans votre disgrâce, je vous dirais tout ce que je pense de vous. Mais vous aimez mieux les critiques et les moqueries. Sachez au moins que si je vous aime aussi follement, ce n'est pas sans de bonnes raisons.
La marquise de Gossé a fort bien fait. Ce n'est pas la peine de vivre quand on peut mourir aussi bien que cela. Il faut que chacun fasse son métier et suive son talent. Cela me fait penser à un met d'Alcibiade sur les Lacédémoniens qui est applicable aux chrétiens. On vantait leur courage plus que celui des Athéniens qui menaient
une vie plus douce. « Je le crois bien, dit-il, la nature leur donne la mort pour tout bien. » Il en est à peu près de même pour la religion. Mais vous, ma sœur, vivez; vous n'avez aucun talent pour mourir, et si je disposais des choses humaines, votre tour ne viendrait jamais.
Vous irez h Anizy. Gomme je vais regretter ma chère garnison de Laon ! Vous avez bien raison de dire que vous serez heureuse dans la retraite. Il ne vous faut que vous; je suis comme vous, il ne me faut que vous non plus. Je ne f>eux pas penser de sang-froid à cette campagne où vous voudriez vivre. Rappelez-vous Vertumne (I). Je n'aurais ni son adresse, ni son éloquence, ni ses petites manières libres ; mais il n'y a point de forme sous laquelle je ne voulusse paraître à vos yeux afin de vous voir toujours. Adieu, je me sens un j)eu trop ému, et vous êtes bien heureuse que je sois au bout de mon papier, car vous auriez à me gronder. Vale, dulcissima soror (2).
Ce 14 juin 1778.
Si j'admire vos derniers vers, si je les loue, si je les envie, ce n'est point pour vous rendre des compliments que je ne méritais pas, ma charmante sœur, c'est pour payer le tribut (|ue je dois à la vérité. Je vous assure qu'avec beaucoup plus de travail je m'en serais peut-être moins bi(;n tiré. Vous n'êtes point capable de me tromper
(1) Vcrluinne était le dieu des vergers et des jardins,
(2) Porte-loi bien, très douce sœur.
et de lesavoir fait faire; en tout cas, faites-en coinplinient à l'auteur. Non, ils sont de vous, parce que rien n'est au-dessus de vos forces; mais si vous voulez comparer cela avec vos premiers essais, vous verrez combien vous étiez petite fille il y a six ou sept mois, et vous vous étonnerez comme moi de la rapidité de vos progrès.
N'en restez point là, ma sœur; vous êtes un aiglon de six mois, apprenez d'un vieux corbeau à vous servir de vos ailes. Votre guide vous laissera bientôt au milieu des airs, mais il s'applaudira à mesure que vous vous élèverez. Il dira : « Vous le voyez planant au haut des cieux; le l'y ai conduit, mais les forces me manquent |)Our le suivre, c'est assez pour moi de ne pas le [)erdre de vue. 3>
Vos quatre premiers vers sont de toute beauté; je les apprends par cœur pour les citer et me les citer à moimême dans l'occasion. Le cinquième vers est un j)eu dur et n'est pas bien juste relativement au sixième. Notre triste vie, tre tri. Pourquoi triste, si les dieux y versent également les biens et les maux? Elle serait triste s'il y avait plus de mal que de bien. J'aurais mis :
Sur les jours variés de cette courte vie
Le ciel sème au hasard et les biens et les maux.
En vérité, ma divine sœur, plus je lis vos vers, plus je me trouve hardi d'en relever les fautes. N'allez pas en faire autant avec les miens, vous auriez trop à dire. D'ailleurs, vous êtes plus propre à faire qu'à corriger. Ce n'est pas pour vous que la critique est aisée et l'art difficile. Votre caractère doit trouver la critique difficile, et votre esprit 1 art aisé. Nous osons faire des vers, et Voltaire est mort (1) ! Je le
(1) Voltaire était mort le 30 mai.
regrette bien sincèrement, car je l'aimais plus que je ne disais. J'étais arrêté là-dessus par la crainte de paraître prétendre à l'esprit. D'ailleurs, ses derniers amis, entre autres M. de Villette (I), m'avaient dégfoûté de ce titre-là. Mais le sentiment filial qu'il m'avait inspiré à Ferney n'était point éteint, et il semble qu'il se soit rallumé à la nouvelle de sa mort et de ce qui l'a suivie.
Ce n'est pas la peine de recourir à la philosophie pour juger les persécuteurs de son cadavre, la théologie seule les condamne. Il avait été baptisé dans notre reli(;ion, il en avait fait plusieurs actes, il l'avait un peu ridiculisée, mais jamais désavouée publiquement, et on lui refuse la sépulture que les lois n'interdisent qu'aux criminels; quelle règle a-t-on pour le juger damné? Un instant trop court pour s'exprimer suffit pour se repentir, et un instant de repentir efface un siècle de crimes; au milieu du dérangement des organes et de l'abattement de tous les sens, Dieu peut lire le mouvement de contrition dans le cœur du mourant, il peut voir ce que les hommes ne peuvent pas entendre, on ne doit donc jamais présumer de la damnation de personne. Ce n'est pas la religion qui a fermé les portes des (églises aux restes de ce grand homme. Je no veux pas en dire davantage, car je finirais, moi chétif, par me faire aussi refuser la sépulture.
Vous arrivez de la cour, vous y avez passé huit jours, et vous ne vous êtes pas ennuyée. Vous vous gâtez, ma sœur, et la cour, après tous les torts qu'elle m'a faits, va encore m'enlever ma sœur. Vous avez joué, vous avez perdu, j'en suis sûr, puisque vous ne me mandez j)as que
(i) Le marquis de VilIcttc, pour qui Voltaire avait une tendri'sso toute paternelle, ét.nt i^f'néralement iiirprisé pour ses munis c'est eliez Inique mourut le poète.
VOUS avez gagné. Laissez-moi vous gronder, ma sœur, vous n'êtes point faite pour ce pays ni pour ces mœiirslà; vous n'avez ni assez de santé, ni assez de fortune, ni assez de patience, et vous avez trop de noblesse, trop de bonté et trop d'esprit. Je sais bien que l'intérct ne vous y mène point, je sais que la faveur vous y attend et que la reconnaissance vous y engage; mais, ma sœur, ce n'est point là que vous serez heureuse, c'est au milieu de vos enfants, de vos amis, de vos livres, de vos couleurs, de vos jardins. La cour vous arrachera insensiblement à tout cela, et vous vous y ennuierez au milieu des plaisirs sans savoir pourquoi.
Ne croyez pas que l'intérêt personnel me fasse parler. J'espère que je ne perdrais pas cette amitié sans laquelle je ne vivrais point, mais je vous verrais au niveau de tout ce qui ne vous vaut pas. Vous-même, pour ne pas vous perdre à la cour, il vous faudrait laisser une partie de votre mérite de côté, comme pour ne pas se noyer il faut laisser son argent au bord de l'eau. Encore une fois, ma sœur, soyez ce que vous êtes et ne me croyez pas prévenu dans mes conseils. Je n'ai pas d'humeur, c'est ma raison et mon amitié toutes seules qui vous parlent. J'ai beau avoir été maltraité dans ce pays-là, il suffit que vous soyez bien pour que je lui sache gré de tout, mais c'est un air qui ne vaut rien pour votre poitrine et pour votre esprit.
Adieu, ma sœur, je sens un plaisir à vous écrire que je ne sais pas rendre; cela vient peut-être de ce que j'espère vous lire en vous écrivant.
Ce 24 juin 1778.
Je n'ai rien de plus pressé que de vous dire combien vous êtes aimable,, chère sœur, et de vous remercier d'avoir pensé à moi sans y être forcée par l'importunité de mes lettres. Depuis la dernièie, que vous auriez dû recevoir avant le 19, j'ai toujours été en l'air, tantôt à cause de M. le duc de Chartres que j'ai suivi dans différentes courses, tantôt à cause de M. de la Glochetterie dont le nom ne vous est sûrement pas inconnu à cette heure.
Après son glorieux combat, sa frégate, très maltiaitée du canon et diminuée de la moitié de son équipage, avait été conduite la nuit par des scélérats, qui se donnaient pour connaître les côtes, dans un endroit plein de roches où elle avait touché et dont elle ne pouvait sortir sans les j)lus grands risques. A portée d'elle étaient mouillés des bâtiments anglais, qui paraissaient avoir intention de l'attaquer, et de faire passer des chaloupes entre elle et la terre pour la brûler. J'ai marché à la côte avec un de mes bataillons et cent hommes d'un autre régiment, j'ai rassemblé des chaloupes de six lieues au loin pour porter secours h la frégate et combattre les chaloupes ennemies au besoin, j'ai fait allumer grand nombre de feux sur toute la côte pour faire supposer un gros corps de troupes à portée. Soit que toutes ces précautions aient été utiles ou inutiles, il n'a rien j)aru, et votre pauvre frère Jean s'en alla coumik; il était venu, bien peiné de ne pouvoir pas faire un peu de bruit dans le monde.
Parlons de M. de la Clochelterie. Je l'ai vu deux ou trois fois sur son bord, blessé, tranquille, occupé de sa besogne et de son équipage, entouré de gens qui ne pensaient ni à leurs blessures, ni à leurs fatigues, ni à leurs exploits en le voyant. Son équipage, quoique diminué de moitié et accablé de travail depuis deux jours, ne songeait qu'à mettre le bâtiment en état de recommencer le combat, et ne voulait point prendre de nourriture ni de sommeil pour ne pas perdre un instant de travail. Les blessés que j'ai vus à un hôpital dont mon régiment a la garde ne se plaignaient point, et tous ne parlaient que de la manière dont ils s'étaient battus. Cependant il manquait à l'un une jambe, à l'autre un bras, à un troisième deux; il y en avait un avec les deux cuisses emportées. J'ai vu panser tout cela, entre autres dix des plus maltraités qui étaient dans la même chambre ; c'est un horrible spectacle ; mais ce qui console, c'est de voir qu'il y a au dedans des braves gens un baume intérieur qui adoucit tous leurs maux, c'est l'idée de la gloire et le contentement de soi-même.
Vous devez être contente de moi, ma sœur, je ne vous ai pas encore dit un mot de vous. Ne croyez pourtant point que j'observe la loi du silence jusqu'au bout de ma lettre; je vous aime trop aujourd'hui pour cela. Je suis si content, si glorieux d'une marque évidente de votre amitié que je ne sais pas trop ce que la mienne devient; c'est un feu sur lequel il ne faudrait pas souffler bien fort pour lui faire brûler toute la maison.
Mandezrmoi un peu pourquoi ma cousine d'Andlau ne me répond pas. Est-ce que la liberté avec laquelle je lui ai écrit lui a déplu? Je m'y croyais autorisé par son amitié et par ce que vous me mandiez de la manière dont elle se
plaignait de mon silence. Ou bien me sera-t-il arrivé ce qui m'arrive toujours, c'est que mes lettres n'arrivent pas?
Je pense encore h voire traduction de Sénèque et j'en suis enchanté. Que ne vous ai-je suivie depuis votre berceau jusqu'à celte heure, chère sœur! Nous y aurions {jafjné tous deux; vous auriez plus tôt connu et cultivé tous vos talents, et moi, au lieu de tant de folies, je me serais contenté d'une, la plus raisonnable de toutes et celle dont je ne guérirai point. Ma sœur entend du reste que c'est de la poésie que je parle.
J'ai connu Anisy (1,) avant de vous connaître, charmante sœur; j'étais loin de me douter alors que c'était de tous les lieux de l'univers celui que j'aimerais le mieux habiter le 1" juillet 1778. Profitez de la campagne pour votre santé et de la solitude pour votre esprit. Ce n'est pas qu'il n'y ait bien plus à faire à l'une qu'à l'autre.
Ne croyez pas non plus à une solitude si profonde; il vous viendra de Laon et des environs des femmes fort aimables. Je vous recommaiide mesdames d'Abancour et de Lormois, Il y a aussi à deux lieues de vous une madame de Mirmont qui a beaucoup d'esprit, mais qui n'est naturelle qu'à la longue. Les deux premières sont moins brillantes, mais ce sont les plus liotmétes personnes du monde.
Adieu donc, ma sœur; voilà six mortelles pages que je rends pour trois petites que j'ai reçues. J'ai peur que dorénavatit, au lieu de me reprocher mon silence, vous ne le regrettiez.
(1) Aiiisy était la propriété de l'évèrjiie de Laon.
Ce 7 juillet 1778.
Je n'ai qu'un moment, ma sœur, et c'est à ma sœur que je le donne. Je vais à Brest voir partir une armée navale de trente-deux vaisseaux de guerre et de huit ou dix frégates (1). C'est un spectacle qui n'a été vu qu'en 1704 et qui a si mal fini, qu'on ne comptait pas le revoir du siècle. J'espère que cette flotte-ci part sous de meilleurs auspices et qu'elle va nous frayer le chemin de l'Angleterre. Jamai.s tant d'ardeur, de patriotisme et d'instruction n'ont été réunis. J ai fait ce que j'ai pu pour suivre mon colonel sur l'Océan, mais son cousin s'y est opposé. Je suis bien fol d'aimer la gloire, elle ne veut pas de moi. Le plaisir va bientôt être du même avis, il faudra me mettre à la raison pour toute nourriture.
Adieu, ma sœur; ceci n'est point une lettre, c'est un mot que je vous écris pour vous mander que je ne peux pas vous écrire. Je vais avoir du temps à moi, et je vous parlerai en frère sur vos vers et sur votre prose ; tout cela est digne de vous.
Mais adieu de nouveau. Vous serez cause que je vais crever mon cheval; encore si c'était pour aller à vousl
(1) Il s'afjit «le la flotte commandée par M. il'Orvilliers, et qui livra bataille aux Anglais à Ouessant. Le chevalier de Boufflers avait demandé à accompagner le duc de Cliartres qui s'était embarqué.
Ce 13 juillet 1778.
J'attendais des volumes d'Anisy, et il ne m'en est pas encore venu un mot. Après avoir passé ma vie à louer la campajjne, je vais la maudire. J'espère que ce triste silence ne durera pas; vous n'avez point d'affaire, et vous savez le besoin qu'on a ici de votre souvenir. Songez que le lieu ou vous êtes le plus nécessaire est la Bretagne : quand on est aussi aimée que ma sœur, on contracte une grande dette et on est bien heureuse de pouvoir la payer en papier.
Je viens devoir mesdames de Boisgelin (1) et de Gange qui sont restées ici pour voii" partir l'armée navale. Il n'y a que vous qui ne soyez pas curieuse d'un aussi grand spectacle. Madame de Gange m'a parlé de vous. Il me semblait que j'étais condamné à ne jamais entendre votre nom; il m'a fait un plaisir que je ne veux pas vous dire. Je n'ai pas eu un moment de repos depuis longtemps ; il a fallu ne pas quitter ces dames et donner le bras à mon beau-frère boiteux, de vaisseau en vaisseau et de château en château. J'ai dû pendant ce temps-là laisser dormir tous mes autres devoirs et toutes mes autres occupations. Gela m'a fait penser que dans la vie on fait toujours plus que l'on n'a à faire et jamais tout ce qu'on a à faire; le j)lus rare est de faire ce qu'on voudrait faire, et
(1) Madnme de Boisgelin, sœur du chevalier, monta suiréchaf.iuJ pendant la Révolution.
je laisse deviner à ma sœur à quoi je pense en disant cela. Je relis votre dernière lettre; elle est bien ancienne, mais elle me charme toujours. J'aime tout ce que vous dites de vous, car quoique cela vous défigure un peu, cela ne laisse pas de vous peindre. Vos remarques sur les vers substitués ne sont pas vides de sens, mais quand on traduit il faut traduire. Un traducteur ne doit pas plus mettre du sien qu'un laquais qui fait une commission. Si on vous laissait aller, vous n'en feriez qu'à votre tète, et vous finiriez par être La rivale de votre auteur au lieu d'en être l'interprète.
Je vous aime bien, ma sœur, quoique vous n'ayez pas bien saisi le sens du passage de Lucain, quoique vous ayez allongé, je ne dis pas son idée, mais la vôtre; quoique vous ayez fait une faute de quantité en faisant invariable de trois syllabes, quoique vous mêliez toujours les vers de cinq pieds avec ceux de six et de quatre, liberté que La Fontaine presque seul se permet dans le genre le plus familier. Vous voyez combien je vous trouve de défauts, et malgré vos défauts, etc.
Lucain, qui professait le stoïcisme, ne fait pas comme vous aux dieux de grandes prières pleines de sentiment et d'esprit, il se contente d'un simple reproche. Convenez après tout cela que je suis bien insolent, et proposez-moi de faire mieux si je puis, vous m'embarrasserez fort.
Je vais vous quitter pour aller à Brest, savoir des nouvelles de la mer. Il en vient tant de mensonges qu'on ne sait jamais que croire. Tantôt on dit que nous ramenons des prises, tantôt que nous sommes pris. Ce qu'il y a de sûr, c'est que d'ici à peu de jours on aura la paix ou la guerre. Les deux escadres sont en présence depuis longtemps, et des deux côtés on a bien envie de décider la
question. Je souhaite toute sorte de f^loire aux marins, mais je voudrais cju'elle ne fût pas pour eux seuls.
Adieu, ma sœur; j'espère que la semaine ne se passera pas sans une de vos lettres. Songez qu'il y a très longtemps que j'attends ; si vous saviez avec quelle impatience, vous lutteriez davantage contre cette force d'inertie dont vous parlez si bien, et que je sens si bien quand il est question de toute autre chose que de vous.
Vale, nimis amata soror, etfralrem paidisper redama (1).
Ce 15 juillet.
Que vous ai-je fait, ma sœur, pour m'abandonner aussi cruellement? Voilà plus de quinze jours passés sans un mot de votre main, et vous savez que c'est elle seule qui me nourrit dans cette vallée de larmes. Vous avez beau me dire que je ne vous ennuie pas, je commence à le craindre. Jamais votre silence n'a été aussi long, et plus il a duré, plus je crains qu'il ne dure. Il n'y a d'autre raison pour qu'il finisse que votre bonté pour moi, et sans doute elle va toujours en s'affaihlissant. Tâchez de me détromper, chère sœur, tâchez que ce ne soit point un malheur pour moi d'être le plus tendre des frères.
On vient de nous envoyer des recrues affreuses, de petits miï.érables qu'on gardait à l'Ile de Ré pour les faire passer en Amérique, l'armi les cent petits galeux qui me
(1) Porte-toi bien, sœur trop aimée, et rends à ton frère un peu d'amour.
sont tombés en partage, j'ai trouvé le fils d'un excellent sculpteur, nommé Adam. Il saitassezbien dessiner, et je compte l'employer pour l'éducation de mes aspirants. Je lui ferai ainsi gagner sa vie, et peut-être dans quelque temps le rendrai-je à sa famille. Je me sens de la fraternité pour tout ce qui dessine.
Je viens d'essayer vos toiles et vos pastels. Soit que ma science soit endormie, soit que le frottement causé par le voyage ait tout gâté, je n'ai rien pu faire. Les toiles m'ont paru grasses en beaucoup d'endroits, et les couleurs ternes et terreuses- J'espère cet automne faire de nouveaux essais sous vos yeux; peut-être que mes talents ont besoin comme moi de votre présence pour renaître. Je voudrais qu'il fût écrit quelque part que je n'aurai de succès qu'auprès de vous ; je me consolerais de tous les malheurs qui m'attendent.
A propos de malheurs, j'ai pensé à Lucain; il est presque intraduisible. Ce que j'ai fait n'est ni grand, ni clair, ni court, ni bon, et ma pauvre sœur que j'ai tantcritiquées'en est au moins aussi bien tirée que son pédant de frère. Au reste, voilà la première fois que je mets de la métaphysique en vers. Je vous soumettrai également la partie poétique et la philosophique. Ma poésie est votre protégée, et ma philosophie est votre captive; toutes deux réclament vos bontés.
Écrivez-moi donc, ma sœur; vous vous reprocheriez la peine que vous me faites. Songez que le quart d'heure le mieux employé est celui où vous faites le bonheur d'un exilé qui ne regrette que vous. Vous avez bien voulu une fois vous apercevoir de mon silence, jugez si je sens le vôtre. Ce qui est épingle pour vous en amitié est épée pour moi, et la vôtre est celle que je crains le plus.
Il est charmant, ma sœur, votre petit vieillard, et il annonce que vous serez une charmante petite vieille (1); il ne vous manque que sa barbe, son bâton et sa maison pour lui ressembler comme deux gouttes d'eau. Vous avez très bien saisi l'esprit de votre auteur , mais vous n'avez pas rendu sa précision, et vous avez trop sur lui l'avantage du nombre, ce qui n'est pas de bonne guerre. Au reste, votre sauce, quoique un peu longue, est de très bon goût. Je reviens toujours à mes anciens radotages contre l'extrême diversité des mesures; vous peignez une vie bien égale en vers bien inégaux. Vous vous servez aussi de quelques termes impropres ; celui d'innocence est fait pour les filles de quinze ans, et non pour les gens de quatrevingt-dix. Mais il est naturel que ma jeune sœur se serve de ce (jui est le plus sous sa main.
Je n'ai plus la force de vous écrire, ma sœur troj) aimée; il me semble qu'il serait plus que temps de vous voir, et Dieu sait pourtant quand le moment viendra. Les colonels de Bretagne ne savent encore rien de leur sort; ils S(;ront arrivés bien tôt, ils partiront bien tard, et ils n'auront rien fait. C'est une belle chose, au dire des Italiens, que de ne rien faire, mais ce n'est pas quand on est à son régiment. Au reste, cette pliiloso|»hie passive (jui est si séduisante au
(1) Il s'agit encore d'un morceau latin traduit en vers français par la comtesse.
premier coup d'œil n'est point la vraie, ou du moins n'est point toute la philosophie. Le véritable philosophe ne doit pas abandonner la chose publique, sans quoi il serait l'ennemi du monde. La sagesse n'est pas seulement l'usage du raisonnement, mais encore l'usage des passions; éteindre ses passions, ce serait couper les jarrets à ses chevaux, au lieu de les bien atteler et de les bien conduire. Si la philosophie avait ce don-là, au lieu d'isoler l'homme au milieu du monde, elle l'attacherait à tout d'une manière utile, et à la place de Diogène (1) elle ferait des Marc- Aurèle.
Mais, bon Dieul dites-moi pourquoi je fais de la philosophie avec ma sœur, qui est plus philosophe que personne, et qui empêche les autres de l'être. C'est sans doute qu'il est plus aisé de raisonner avec elle que d'être raisonnable. Je ne sais plus que faire avec vous; bientôt vos vers vaudront mieux que les miens. Vous êtes déjà aussi bonne latiniste que moi, vous croyez être meilleur peintre, vous ne savez pas que vous avez cent (ois plus d'esprit. Je ne connais qu'un genre où je sois sûr de mon avantage sur vous, et vous avez la malice de l'interdire. C'est pour cela que je veux me jeter dans la philosophie, comme les gens sans ressource se jettent h la Trappe.
Concevez-vous que depuis plus de quinze jours nous n'ayons pas de nouvelles de l'escadre? A la première sortie on en avait tous les jours. Cette fois-ci on a envoyé frégates sur frégates, sans compter beaucoup de petits bâtiments; aucun n'a trouvé l'armée. En attendant, je vois journellement transporter des malades de Brest, qui
(1) Diogène vivait dans un tonneau, sans s'occuper des autres hommes, qu'il méprisait.
viennent séjourner à Landerneau pour se rendre à l'hôpital qu'on vient d'établir à Morlaix. Tout cela donne des idées, et des idées tristes. Il paraît qu'on s'attend à une grande affaire : c'est jouer bien gros jeu, et un jeu où l'on se j)erd en perdant et où l'on perd encore en gagnant. J'aime beaucoup ce qu'une femme de mes amies me disait à Brest, à la première sortie : Nous autres femmes de marins, après le malheur, ce que nous craignons le plus, c'est le bonheur. Je trouve que ce mot-là est tendre et profond.
J'emporte ma lettre à Brest pour vous mander de là les nouvelles que j'apprendrai. Elles m'importent beaucoup, parce que d'elles dépend notre sort pour cet hiver. Si on cherche toujours à se battre sans le faire, nous attendrons la décision ; si on est assez battu pour que les Anglais puissent tenter quelque entreprise, nous resterons; si on est assez battant pour que nos troupes de terre puissent entreprendre quelque chose, nous resterons encore et nous ne partirons, je crois, que dans le cas où une fatigue égale des deux cotés et une égale disposition à la conciliation feront tomber pendant l'automne et l'hiver les armes des mains.
Ce 13. — Je suis à Brest. Il est arrivé aujourd'hui des nouvelles de l'armée, mais seulement au commandant de la marine, et l'ofticier qui les apporte est imj^énétrable. Il jure ses grands dieux qu'il n'a pas vu les Anglais, et il parait qu'au lieu d'être sur les côtes d'Angleterre on est sur celles d'Esj)agne. Plusieurs vaisseaux et frégates partis d'ici, aj)rès l'escadre, n'ont pas pu la joindre. Le Réfléchi, entre autres, aurait été pris si les Anglais avaient risqué le combat. Il est mauvais voilier, il j)orte soixante-quatre canons, et il avait affaire à un bon voilier de quatre-
vingts qui le tenait à petite portée. Il est rentré et va retourner avec d'autres, conduits par l'officier envoyé qui repart.
Landerneau, ce 30 août.
Depuis mes derniers malheurs et vos dernières consolations je deviens plus difficile à inquiéter, ma sœur, et je ne vois plus dans votre silence que la privation de vos lettres au lieu d'y voir celle de votre amitié. Mais enfin, pourquoi ce silence dont vous connaissez tous les mauvais effets sur ma pauvre tète? Pourquoi être si avare de ce qui vous coûte si peu? N'est-ce donc rien que de porter le calme et le contentement dans l'âme d'un pauvre exilé au bout de l'univers? Quand ce serait une peine, quand ce serait un sacrifice, peut-être le devriez-vous encore ; mais vous devez avoir au moins autant de plaisir à écrire qu'à peindre, et chaque lettre est plutôt un profit qu'une dépense. Votre esprit est un champ de la terre la plus choisie, qui se féconde en produisant. Écrivez-moi donc, ma sœur , écrivez-moi souvent , écrivez-moi beaucoup et ne cessez que quand j'irai moi-même arrêter votre plume.
Mandez-moi quand vous allez à Voré. Si je deviens' maître de mes actions à la fin de septembre, que je ne sois point obligé à rester ici ou appelé par M. le maréchal de Broglie en basse Normandie, c'est vers vous que mes pas se tourneront. Vous ne verrez sans doute qu'une partie de mon plaisir de vous voir, mais vous en verrez assez
42 LETTRES DU CHEVALIER DE ROUFFLERS pour VOUS convaincre que vous avez trouvé le meilleur des frères, et si l'exemple gagne, vous deviendrez bientôt beaucoup meilleure sœur que je ne vous ai jamais vue.
Quoique je n'aie pas lieu d'être fort content de votre séjour d'Anisy, je suis cependant fâché de votre retour à Paris. Il me semble que ce lieu doit être malsain à cause de l'horrible sécheresse de cet été. Dépêchez-vous d'aller respirer un air plus pur, moins dangereux pour les pauvres petites poitrines. Je ne pense point au rapprochement de trente lieues, toutes les fois qu'il s'agit de votre santé; je ne songe plus à moi, ou du moins je ne crois plus y songer.
ISotre latin est donc abandonné depuis que j'ai battu le temple de Mars en brèche. Nous reprendrons nos études à Voré, si mon impérieuse cousine le permet. J'ai trouvé de bien belles choses dans le poème de Stace; il y a entre autres une Antigone dont le caractère et les discours sont charmants. Elle n'a point quitté son père OEdipe depuis qu'il est aveugle et livré aux Furies, elle a essuyé avec patience toutes sortes de rebuts, elle l'a toujours soutenu, consolé, adouci, elle a parlé pour lui toutes les fois que par sa fierté et sa fureur il était prêt à se perdre, elle est haïe d'Étéocle qui règne à Thèbes et n'aime que Polynice à qui du haut des murs, au moment du combat, elle dit des choses si touchantes que les armes sont prêtes h lui tomber des mains. Après le combat, elle s'échappe la nuit pouraller, malgré les ordres de Gréon, donner la sépulture à Polynice. Elle rencontre auprès de lui Argie, sa femme, et leur entrevue fait fondre en larmes. Vous la traduirez en beaux vers, charmante sœur.
A propos, et ce morceau sur la vieillesse? Vous attendrez la mienne pour me le faire voir. Je vous vois d'ici
travaillant à limer et à égaliser vos vers, comme un dentiste travaille à des dents inégales.
Encore une fois écrivez-moi, ma sœur. Vous ne savez pas le besoin que j'en ai. Je suis corrigé de mes inquiétudes, mais il me reste toujours de la tristesse quand vous m'oubliez. Autrefois, je me plaignais comme si j'avais perdu tout mon bien; à présent, ce sera comme si je ne touchais pas mes renies, et je serai un créancier bien incommode.
Ce 28 septembre 1778.
Je pars dans trois jours pour vous aller chercher, sœur plus aimable qu'Antigone. J'attendais toujours de vos nouvelles, et la crainte d'aller où vous ne seriez pas m'a fait rester où j'étais. Il m'est d'ailleurs survenu une foule d'affaires, surtout le départ imprévu et précipité de mon régiment, qui est éparpillé sur terre et sur mer, et qu'il faut mettre sous trois jours en marche pour Douai. Je me console des embarras du départ, de la fatigue de la route et des inconvénients de la garnison, en pensant que je n'y serai qu'à vingt-cinq lieues de Laon !
J'avais toujours pensé à aller à Voré (1), car j'y suis attiré par mon amitié pour ma cousine et appelé par la sienne. Mais tous les lieux sont bien différents, suivant votre présence ou votre absence. Vous faites à tout l'effet des feuilles aux arbres et des fleurs aux prés. Aussi ne
(1) Voré était la propriété de madame d'Andlau.
4i LETTRES DU CHEVALIER DE BOUFFLERS voudrais-je, si j'en étais le maître, aller ni à Paris ni en paradis sans vous. Le plus joli, ma sœur, serait d'aller en enfer avec vous; je suis sûr que l'ennui du séjour ne serait rien en comparaison du charme du voyafje. Que ferezvous après le mois d'octobre? Reviendrez-vous de bonne heure à Paris? Tâchez que je ne vous y attende pas longtemps. Je suis plus fait pour marcher derrière vous que devant. C'est à vous à me fjuider, à moi h vous suivre; vous êtes ma lumière, et moi votre ombre.
Si vous parlez de moi h ma cousine, dites-lui que je l'aime aussi tendrement qu'elle peut le permettre, et que mon amitié pour elle se mêle avec mon amitié pour vous. Il faut bien qu'elle ait une partie de la place que vous occupez dans mon cœur, car si elle n'avait que celle où vous n'êtes pas, elle pourrait bien être mal partagée.
Je vais donc peindre, écrire, étudier, rire, raisonner, courir et m 'arrêter avec vous. Je voudrais d'avance vous céder tout le plaisir que j'y aurai, en échange du vôtre, et vous ne me soupçonnez pas de vouloir faire un bon marché. Jl me semble que je vais vivre une nouvelle vie et être rendu à mon élément. Ce n'est qu'avec vous que le temps a tout le prix qu'on lui donne; il n'a que le défaut du temps, c'est de finir.
Adieu, ma sœur, j'ai plus d'affaires que je n'en ferai; j'ai quitté ma lettre pour donner environ deux cents signatures.
Votre absence est déjà longue et funeste, chère et joHe sœur, et j'ai eu le temps de faire de petites sottises chez
madame de Montesson (1), dont votre présence ou le plaisir de souper chez vous m'aurait défendu. Au reste, ce qu'il y a de plus perdu à cette partie-là, c'est l'honneur, parce que j'avais donné ma parole de ne pas jouer. Mais l'honneur n'est qu'un mot, et l'argent est une bien jolie chose dans le siècle où nous vivons.
Revenez vite pour me gronder et me consoler, ma chère envoyée du ciel. Je me doutais des précautions prises à Choisy contre les curieux. Cependant, on aurait été sûr que je n'aurais pris garde qu'à vous; vous me rendez, partout où vous êtes, très indulgent pour les fautes des autres et très indifférent pour leur mérite.
Nous avons vu hier Delphine ; j'étais avec madame de Mirepoix et ma sœur Lucile dans les Champs-Elysées. En passant devant votre grille, Lucile a vu Delphine sortant du salon. Alors il fallait entendre l'une crier et voir l'autre courir. Il n'y avait rien de si joli que la joie de Delphine et son espèce d'attendrissement en me voyant. Lucile ira demain chez vous. Delphine est priée dimanche à goûter chez madame de Mirepoix; elle était brillante comme un petit narcisse. Son teint, ses couleurs, ses lèvres, ses cheveux étaient dans toute leur valeur; j'en étais glorieux pour vous, car je sais où vous mettez votre gloire.
Adieu, ma sœur, revenez ; j'ai besoin de vous comme on a besoin d'air en été et de soleil en hiver. Adieu encore; je vous baise en bon père, en bon frère et en ami suspect.
(1) Madame de Montesson épousa le duc d'Orléans, petit-fils du Régent, et cette union qui devait rester secrète fut bientôt connue.
Ce 21.
Si ma bonne sœur veut m'attendre, nous monterons à cheval vers une heure, parce que je suis obhgé d'aller à l'Arsenal voir un grand prince à qui j'ai affaire. Mais je ne voudrais pas renoncer pour cela à une aussi belle journée que celle-ci; ce serait perdre le plus clair de son bien.
Je vous demande pardon de ma tristesse d'hier. Je me trouve bien ennuyeux; vous en aurez plus de mérite à m'aimer un peu, et je sais par une dure expérience que vous aimez mieux le mérite que le plaisir.
Provins, ce samedi.
La promenade à cheval perd bien de son prix quand on n*a pas sa sœur à ses côtés, et surtout quand on lui tourne le dos comme je le fais. Je ne veux pas parler de la peine que cela me cause, d'abord parce qu'elle est folle, et puis parce que d'en parler m'empêche de m'en distraire. Je vous reverrai et je vous retrouverai la même; c'est presque tout ce qu'il me faut. Le voytifje s'est assez bien passé. Je crains seulement que ma petite jument n'ait de la peine à soutenir la gageure; le cheval de l'évêque s'est mieux montré.
Je n'ai ni déjeuné ni dîné, mais je viens de souper comme un ogre. Il n'aurait tenu qu'à moi de ne point souper seul; on m'a dit, quand je suis arrivé à mon auberge : « Il y a ici un prince. » J'ai demandé quel prince. « C'est, m'a-t-on dit, un prince de la Salle qui vient pour un canal qu'il va faire construire. » En m'informant davantage , j 'ai su que c'était le prince de Salm ( 1 ) . Concevez-vous qu'on donne h un prince allemand l'entreprise d'un canal en Brie? Au reste, on chante dans tout Provins les louanges du prince; il est poli, afiable, parlant à tout le monde, saluant jusqu'aux petits enfants. Le peuple était rangé en haie pour le voir passer, et l'on a bien voulu m'avertir pour que j'aie le même honneur. J'ai témoigné une indifférence qui a surpris tout le monde. On est venu me dire qu'il était beau et d'un abord facile, mais qu'il avait derrière lui ses deux eunuques (on voulait dire heiduques), qui faisaient trembler. Enfin le prince est ici l'idole du peuple, ce qui prouve combien il y a loin de Provins à Paris.
Adieu, sœur, n'attendez pas de Sannazar (2) aujourd'hui; je n'ai pas besoin de lui pour m'endormir, mon cheval a suffi pour cela. Adieu encore, je vous embrasse mille fois et je vous demande seulement de me le rendre une.
Mille amours à ma Delphine et à votre Elzéar.
Je rouvre ma lettre pour vous dire qu'en ce moment on tire un feu d'artifice pour le prince.
(1) Ce |jiiace, cjui avait fixé sa résidence ordinaire à Paris, a été jugé sévèrement par madame duDeFfand; son hôtel est devenu le palais de la Lépion d'honneur.
(2) Sannazar, surnommé le Virgile chrétien, écrivit des poèmes iatias a la fin du quinzième siècle.
Je ne suis pas si découragé que le jour où je vous ai écrit de ma route, ma chère sœur. Mon voyage s'est mieux passé que je ne m'y attendais, et j'ai revu ma mère avec autant de plaisir que si je ne vous avais pas quittée. La Lorraine est si charmante que j'ai eu regret en la revoyant que votre neveu eût obtenu l'évéché de Laon. Vous seriez venue dans mon pays, vous auriez connu ma mère, vous l'auriez aimée comme votre mère, et elle vous aurait aimée comme sa fille. Tout cela fait naître en moi des idées bien riantes, qui font place ordinairement à des réflexions bien tristes Si vous n'êtes pas toujours la meilleure des sœurs, je serai le plus malheureux des hommes.
J'ai revu ma pauvre Malgrange : je n'en ai plus que la moitié, j'ai cédé la plus jolie h ^l. de Beaulfremont, mais ce qui m'en reste me plaît encore. Ma maison est simple et pauvre, mais propre et gaie. 11 y a dans ma cour un marronnier d'Inde planté par la sœur de Henri IV, sous lequel on mettrait cent cinquante h om ai es à couvert. J'ai un petit jardin qui est terminé j>ar un bois d'environ cent pas de tour, où l'on peut faire une demi-lieue sans revenir sur ses pas; j ai une figuerie, une serre, une quantité de cerisiers couverts de fleurs. Je vais avoir trois ou quatre moutons sous mes fenêtres, qui seront enfermés dans un treillage de fd d'archalsi clair qu'ils ne s'en douteront pas et feront comme les hommes qui se croient libres, parce
qu'ils ne voient pas leurs chaînes, et qui pensent faire leur volonté en suivant le cours des choses.
Si je suis au monde quand vous ne serez plus jeune, je vous proposerai d'acheter à nous deux une maison de campagne, pour que vous connaissiez une fois tous les plaisirs qui vous auront manqué jusqu'alors. Vous ne savez pas qu'on peut avoir des sentiments maternels pour des arbres, pour des plantes, pour des fleurs; vous ne savez pas qu'un jardin est un royaume, où le prince n'est jamais haï et où il jouit de tout le bien qu'il fait. Votre jardin de Paris ne vous donne pas l'idée de tout ce bonheur-là. Ce n'est qu'un chemin planté qui mène à votre pavillon ; vous ne connaissez aucun de vos arbres et vous leur faites couper tête, bras et jambes sans y penser. Vous changerez bien d'avis quand vous saurez comme moi que les arbres ont du sentiment et qu'ils s'aperçoivent du bien et du mal.
Je vous envoie un paquet énorme à l'adresse de M. Fontaine pour ne pas vous ruiner. C'est une note pour un abbé auquel je m'intéresse beaucoup, et pour qui je voudrais bien (jue vous fissiez parier à la comtesse Diane, afin qu'elle encourageât Madame Elisabeth à suivre ses bonnes dispositions pour lui. J'y joins un secret pour fixer le pastel cjui m'a quelquefois bien réussi. S'il est susceptible de perfection, il faudra tirer MM. de Faujas et de Brèves du sanctuaire de la nature pour les employer un . momentà notre utilité. Je sens que c'est à peu près comme si nous engagions Tlialès et Pythagore à nous faire de la soupe, eux qui n'ont peut-être fait que de l'eau claire.
J'ai moins travaillé que je ne comptais; j'ai toujours remis l'ouvrage du matin au soir et du soir au inatir), au lieu de travailler comme je me l'étais proposé, du malin
au soir et du soir au matin. Vous êtes accoutumée à ma paresse, et moi à votre indulgence; cependant je me sens tourmenté par vos reproches, et j'ai un certain malaise intérieur qui me dit que vous n'êtes pas contente. Aussi ie me promets bien de travailler ce soir comme un cheval, pourvu que je ne dorme pas comme une marmotte.
Je serai inquiet ou fâché si je n'ai pas de vos nouvelles d'ici à deux jours; vous écrivez vingt fois par jour à la comtesse Louise, et voilà huit jours que je languis. J'ai quelque crainte de cet air de rougeole et de ces temps secs qui amènent toujours des maladies. Je vous ai demandé quatre pages à mon départ, je vous en dispense pour avoir plus souvent des lettres. Je suis comme les médecins pour le régime; j'aime mieux peu et souvent que beaucoup et rarement. Mais je suis encore plus comme les gourmands qui veulent beaucoup et souvent. Je crains que chaque jour d'absence ne soit sur le souvenir que je voudrais vous laisser comme une couche de poussière sur un tableau; à la lon"ue il devient méprisable et méprisé. Votre image n'est point dans ce cas-là chez moi; elle est placée en lieu de sûreté et si souvent contemplée qu'on ne la laisserait point se gâter. Ce qui m'affligerait le plus, ce serait que vous ne vous aperçussiez pas quelquefois que je ne suis pas là. Je voudrais vous faire prendre une telle habitude de moi que vous prissiez plus garde à mon absence qu'à ma présence. Ce que je vous proj)Ose là a l'air fort modeste et ne laisse pas d'être fort ambitieux.
Adieu. Je vous écris entouré de Lorrains qui me parlent leur langage, je crains qu'il ne passe dans ma lettre. Je prie Delphine de vous parler de moi avec éloge.
Je suis plus triste cent fois que je ne devrais l'être, ma sœur, et je n'en devine pas la raison. Je vous ai quittée plusieurs fois pour plus longtemps, pour des raisons moins touchantes et pourtant avec moins de regret. J'ai l'esprit vide et troublé; je n'y puis distinguer qu'une seule idée, et c'est toujours la même. Je voudrais me mettre à l'ouvrage que je vous ai promis de continuer, et quand j'ai la plume à la main, je la quitte faute de pouvoir m'en servir. Le grand air et l'exercice ne me font aucun plaisir; j'espère que je suis malade, car sans cela je serais fou.
Je me suis arrêté hier à Luzancy, chez le comte de Bercheny (1), et pour la première fois je me suis surpris un mouvement de jalousie. Je l'ai vu occupé de sa femme et de sa terre, heureux du bonheur que j'ai toujours désiré et que je n'aurai jamais. Il hùt des choses charmantes; il passe sa vie à en jouir, à s'en applaudir, à en projeter de nouvelles. Sa femme a Tair de prendre part à tout et d'aimer la campagne autant que lui. Je me demandais : Quel bien cet homme-là a-t-il fait pour être aussi bien traité du sort, et quel crime ai-je commis pour l'être aussi mal? Voilà le poison qui s'est glissé dans mes veines et qui agit encore.
Il faut que je travaille sur moi; je me croyais meilleur
(1) Luzancy est près deMeaux; le nom de Bercheny a été porté ju.^qu'en 1790 par un régiment français.
que je ne suis au fond de l'âme. Si je restais aussi imparfait que cela, je ne serais pas même digne d'être votre frère. Écrivez-moi à Nancy, ma bonne sœur; jamais je n'ai eu tant de besoin de vous. Parlez-moi de vos études, de vos travaux, de vos plaisirs et même de vos petites peines, supposé que votre âme paisible en puisse éprouver. Votre souvenir, votre amitié, votre confiance sont mes seuls trésors. Je commence à y compter pour jamais, et je me trouverais bien riche, si je pouvais ne vous rendre pour tout cela que la même chose. Il me semble déjà que je me trouve mieux depuis que je vous écris; vous avez même de loin de l'empire sur mes pensées. Vous faites plus que la belle Vénus de Lucrèce dont l'aspect apaise les tempêtes et rend le ciel serein ; car il fallait sa présence, et il ne faut que votre idée.
Pardonnez-moi mes tristes folies, ma sœur; vous avez moins que personne le droit de m'en punir. Si un de vos amis vous avait blessée par mégarde, il devrait vous soigner, quand même il ne pourrait pas vous guérir.
Adieu, je me sens l'esprit plus calme et plus clair; je vais en profiter pour travailler à mon roman. Adieu encore une fois; baisez vos jolis enfants de ma part et dites-leur que je vous en ai priée.
Ce 2 mai.
C'est une grande folie de vous écrire et de vous aimer, chère sœur, car vous ne répondez ni à qui vous écrit ni à qui vous aime. Mais il faut se contenter du peu que vous
rendez et même du peu que vous acceptez de tout ce qu'on vous offre. Je compte partir le 8 ou le 9 et arriver à Paris le 10 ou le 11. Je crains iMarly comme le feu, parce qu'il m'empêchera de vous voir à mon arrivée. Vous devriez bien me mettre aux pieds de ma cousine d'Andlau, pour qu'elle me mît aux pieds de mon cousin de Poix, pour que je trouvasse à mon arrivée à Paris la permission de faire ma cour. Mon départ pour mon régiment sera plus prochain que je ne comptais, à cause que je n'aurai point mon major de longtemps. Il faut pour comble de contrariété que sa femme ait la petite vérole, au moment où il m'est le plus nécessaire. J'ai plus besoin de gaieté qu'un autre, car je n'ai jamais été heureux à aucun jeu, et du moins la gaieté rend beau joueur, à moins qu'on ne la perde aussi, ce qui pourrait bien arriver en jouant avec vous.
Il me tarde de vous voir, ma sœur. Tout ce qui n'est pas vous m'est étranger : vous êtes devenue tous mes parents et tous mes amis, et je ne sais que faire des heures que je ne passe pas chez v(ms. J'espérais mettre l'absence à profit pour l'ouvrage que vous m'avez commandé, mais je trouve loin de vous beaucoup de vide et peu de loisir. Je ne loge point chez moi parce que je ne suis pas assez longtemps en Lorraine pour m'y éloigner de ma mère. Elle est dans ma chambre quand je ne suis pas dans la sienne.
J'ai revu avec plaisir les ouvrages d'une femme de mes amies qui a assez de coloris, moins de dessin et encore moins de touche. Elle saisit assez bien les ressemblances, mais elle y réussit moins que dans les copies de tableaux. J'en ai vu d'elle de la plus grande force. Tout cela la rapproche plus de vous que sa figure. N'importe, j'ai peint
chez elle avec plus de plaisir que je n'en ai ordinairement h peindre. Elle m'a trouvé très fortifié et m'a demandé si j'avais eu un maître. J'ai rougi de honte et surtout de plaisir de me trouver votre écolier. J'ai dit, pour me tirer d'embarras, que j'avais beaucoup travaillé chez quelqu'un qui m'en avait appris bien plus qu'elle n'en sait. Je m'entendais bien en disant cela, n»ais on a cru que je parlais de la peinture. J'ai pourtant fini par faire malgré moi un si grand éloge de vos talents, qu'on m'a regardé comme un fat de m'étre comparé à vous, et l'on a eu raison. Je serai toujours de l'avis de ceux qui vous préféreront à moi. Je ne songe point à vous effacer, j'y perdrais trop; tout ce que je demande, c'est d'en approcher.
Je reçois dans ce moment votre jolie lettre, chère Sabran. J'ai presque regret à mes reproches, et surtout je vous remercie des vôtres; je vous ai dit tout à l'heure à quel point je les mérite. J'espère toujours que je réparerai tout à Anisy. Gomme vous y serez une espèce de souveraine, vous m'obligerez à travailler et vous me fixerez les heures et les tâches.
Je vous remercie de ce que vous faites pour mon prêtre. Vous tenez au clergé par bien des liens; vous avez un neveu évoque (1) et un frère abbé. Il est à propos que vous vous montriez la mère de l'Eglise, et vos bontés maternelles ne peuvent pas mieux tomber que sur mon protégé.
Si ma sœur était aussi aimable qu'elle est aimée, je trouverais en arrivant chez moi h Paris un petit mot qui m'instruirait de sa marche et qui par là réglerait la mienne. Au lieu de m'écrire, chargez-en ma Delphine qui aime tant le travail du cabinet. Adieu, je sens approcher le
(1) L.i comtesse de Sabran appelait l'évèque de Laoïi son neveu.
moment de vous revoir, et le cœur commence à me battre. Adieu encore, ma sœur.
Il est très vrai que je ne suis pas fait pour vous quitter, ma chère sœur. Je sens déjà le besoin de vous revoir comme si je ne vous avais pas vue depuis un an. Je mesure l'absence, non par ce qu'elle a duré, mais par ce qu'elle durera. De Douai je me tournerai vers Anisy, comme les Juifs se tournaient à Babylone du côté de Jérusalem.
Laissez-moi croire que vous vous êtes habituée à moi et que vous vous apercevrez bientôt qu'il vous manque quelque chose. Regardez-moi comme un meuble de toutes vos chambres, et faites-en un meuble nécessaire, car je ne suis pas un être de parade. Quand vous peindrez, quand vous lirez, quand vous étudierez, quand vous ferez des vers, quand vous embrasserez vos enfants, quand vous les gronderez, pensez à moi ; je vous ai aidée h tout cela. Souvenez-vous que la parfaite amitié chez les anciens s'appelait nécessitas (1); appelez-la comme eux, et que ce ne soit point un vain nom.
J'ai bien envie de vous donner une commission, c'est de m'envoyer à Douai la carte de Cassini où Douai se trouve. On la vend dans la rue Dauphine, chez un artificier; je crois que le marchand se nomme Jobert. Il vous en coûtera six francs, mais je vous les rembourserai à Anisy.
(1) Nécessité.
Adieu, tout ce que j'aime. Mesdames de Mirepoix, de Rochefort, de Boisgelin viennent d'arriver suivies de M. de Nivernais. Je vous quitte avec bien du regret, même par écrit.
Ecrivez-moi souvent, envoyez-moi vos vers, votre prose, vos questions, etc. Et surtout répétez-moi souvent que vous m'aimez un peu, car sans cela la vie serait trop triste.
Douai, ce 18 juin.
J'ai tout laissé auprès de vous, ma bonne sœur, jusqu'à mon pauvre esprit. Je suis ici d'une apathie et d'une bêtise bien dignes du gros air qu'on y respire; je sens que je ne sens rien, je pense que je ne pense point. J'ai un mal de tète supportable à la vérité, mais continu, qui est la cause ou l'eflet de mon ennui, et je me soutiens en me disant de temps en temps que tout cela ne durera pas au delà des premiers jours de juillet.
A propos, pourquoi ne me répondez-vous point, pourquoi ne faites-vous point mes commissions, vous que j'ai toujours louée sur votre exactitude? Je comptais trouver ici en arrivant une lettre de vous, cela m'aurait tenu lieu de quelqu'un de connaissance. Je vous avais demandé de m'envoyer la carte de Cassini où sont les environs de Douai; en attendant que je vous visse, j'aurais du moins vu le chemin qui me mènera à vous. Vous m'avez tout refusé; je suis condamné à tout l'ennui de l'absence et à toute l humiliation de l'oubli.
Ce qui me tourmente le plus, c'est d'imaginer qu'il passe peut-être par ici des lettres pour la comtesse Auguste. En vérité, j'en suis jaloux comme d'un rival mieux traité. Je l'aime pourtant parce qu'elle vous aime, et même parce que vous l'aimez. Mon plus sur parti, c'est d'être toujours d'accord avec vos amis; je suis trop faible pour leur déclarer la guerre, et je fais comme les vils courtisans qui ménagent et même qui flattent tous les favoris. C'est dans ces sentiments-là que je partirai dans quelques jours pour Raismes. Plusieurs de mes officiers y ont été, et on les a très bien reçus; ils me parlent avec admiration des vers qu'ils ont vu faire. Je suis toujours tenté de leur dire que tout ce qu'ils ont vu n'est pas de la bonne faiseuse; mais depuis que j'ai eu le plaisir d'être vaincu par vous, vous me permettrez de ne plus vous comparer aux petits poètes de votre sexe.
Écrivez-moi donc, ma chère et bonne et douce enfant; songez que vous êtes cent fois plus aimée de moi que vous ne vous trouvez aimable, et que vous devez m'en savoir quelque gré; songez que l'absence est affreuse après la douce habitude que j'ai prise de ne presque pas vous quitter; songez enfin que vous me feriez un vrai chagrin si vous me laissiez plus longtemps dans la crainte d'être moins aimé, même que vous ne me l'avez dit.
Cette ville-ci est triste et cérémonieuse ; on y est d'une grande et froide politesse, et tout le monde a l'air de s'y ennuyer à qui mieux mieux. D'ailleurs, ceci n'a point pour moi le même intérêt que la Bretagne, où d'un moment à l'autre on pouvait aller au-devant des occasions ou les voir venir au-devant de soi. Ce pays-ci est fertile en grains et stérile en événements. Je ne sais point encore quand je le quitterai; je vois avec quelque consolation la
saison s'avancer et tous les grands projets, où je n'étais pour rien, s'évanouir avec le temps propre à les exécuter. Pour peu que cela dure, je ne demande pas mieux que de rester ici, puisque je suis à portée de ce que je préfère ^resque à la gloire. Quand je dis presque, je mens et j'en rougis.
Adieu, cher ange de la peinture et de la poésie; j'espère que vous penserez à moi toutes les fois que la touche ou la rime vous manqueront. Pour moi, je n'ai besoin de rien pour penser toujours à vous avec un attendrissement que je ne sais point rendre. Baisez ma Delphine et mon Elzéar, et mandez-moi des nouvelles de Bertaut.
Je vous envoie la lettre de M. de Veau, parce qu'elle m'a fait plaisir comme si je n'avais eu que vingt ans et que je voudrais vous faire partager tous mes plaisirs de vingt ans. Vous me la rendrez à Anisy.
Ce 6 juillet.
Je ne suis pas encore tout à fait revenu à moi, chère sœur, et peut-être n'y reviendrai-je qu'en revenant à vous. J'ai été vraiment malade en arrivant ici, et après un combat de cinq ou six jours, j'ai triomphé sans l'aide d'aucun remède d'une fluxion, d'une colique d'estomac, d'une fièvre et surtout d'un abattement d'esprit et de corpL qui me rendait méconnaissable et dont j'étais même honteux. Tout cela est fini; et quand le mal est passé, il ne faut point trop en parler, de peur qu'il ne croie qu'on le rappelle.
Quand vous reverrai-je donc, vous que j'aime tant? Quand passerai-je des mois, des années, des siècles avec vous? A la fin du mois j'irai peut-être à Anisy, mais pour revenir ici bientôt après, un peu plus triste que cette fois-ci, parce que je vous aurai vue un peu davantage et surtout parce que je vous quitterai pour plus longtemps. Le ciel ne réunit guère que des gens qui s'ennuient ensemble ; il en sépare qui seraient si heureux ! Vous croirez, masœur, quelavanités'einparedemoL Jevousaimecomme si vous m'aimiez; je n'en suis pas plus fier, mais j'en suis plus content quand je vous vois et plus triste quand je ne vous vois pas.
Mandez-moi des nouvelles de la petite romance. Vous devriez y ajouter quelque chose; je veux dorénavant que vous ayez part à tout ce que je ferai. C'est de vous que j'attends la douceur et la grâce qui me manquent. L'ormeau ne prête à la vigne que ses branches; en reconnaissance elle le pare de ses belles feuilles et de ses doux fruits. Je n'ai pas plus de charme que l'ormeau, et je ne sais pas si ma sœur a plus de force que la vigne. Elle a bien en revanche la douceur du bon raisin, et elle fait bien l'effet du bon vin, surtout à ma mauvaise tête.
Je viens de faire ici une emplette qui m'a ruiné, mais qui m'aidera à remplir le vide de beaucoup d'instants : c'est un recueil de tous les poètes latins, soit entiers, soit par fragments, depuis Plaute jusqu'à la destruction de l'empire romain.
Je devrais avoir de vos nouvelles, elles me sont nécessaires. Je vous ai laissée souffrante; et comme je souffrais moi-même, je pensais dans ma route que vous étiez peutêtre encore plus malade que moi, et cela ne me guérissait pas. Il faut mon ridicule attachement à mes devoirs pour
n'avoir pas retardé mon départ d'un jour, car vous aviez de la fièvre.
Écrivez-moi donc et souvent et beaucoup. Si vous m'aimez un peu, vous trouverez toujours quelque chose à me dire ; et si vous savez combien je vous aime, vous serez toujours sûre d'être lue avec avidité.
Adieu, ma sœur, embrassez vos enfants pour moi. Remerciez votre saint neveu de la bonne réception qu'il m'a faite et de toutes celles qu'il me fera, et demandez-lui s'il a songé à mes deux pièces de vin, car je ne bois que de l'eau en les attendant.
Je ne vous écris qu'un mot dans l'amertume de mon cœur. Voilà au moins six lettres sans réponse. Vous connaissez une partie de ma sensibilité, et si vous pensez à moi quelquefois, vous devez vous imaginer que je suis dans l'inquiétude. Ou vous ne voulez plus m'écrire et sans doute me voir, ou vous êtes malade, ou vos enfants le sont, ou vous êtes d'une légèreté que je n'aurais jamais soupçonnée. Si vous êtes malade, faites-le-moi mander; je mérite de vos nouvelles plus que personne. Si vos enfants sont malades, écrivez-moi vos peines; qui est-ce qui saura mieux les sentir et les partager? Si tout cela tient à votre légèieté, dites-vous bien à vous-même qu'elle désespère le meilleur de vos amis.
Adieu, ma sœur; je ne sais ce que je deviendrai si le courrier de demain ne m'apporte rien.
Raisinés, ce 16 juillet 1779.
La comtesse Auguste jure par tous les anges du paradis (car j'imagine qu'elle se sert d'eux pour cela comme nous nous servons des diables), elle jure, dis-je, qu'elle n'a cessé de vous écrire par Laon ; elle ne sait à quoi attribuer l'inexactitude de la poste. Je ne l'ai vue que bien imparfaitement hier, votre blanche amie; sa belle-sœur est arrivée une heure après moi. Son mari est ici, madame de La Marck y est aussi, qui m'a reçu comme l'enfant prodigue. Si toutes les femmes vieillissaient comme cellelà, ce ne serait pour personne la peine d'être jeune. Voilà comme je voudrais que vous pussiez vieillir, après ma mort, après avoir vécu comme elle pendant ma vie, car pour conserver du sentiment sous vos cheveux blancs il taudrait en avoir montré sous vos cheveux blonds.
On dit, mais je ne le crois pas absolument, que le cœur va toujours en se refroidissant. Si cela est, prenez garde au vôtre. Songez, vous qui faites profession de tiédeur, que vous deviendrez un glaçon. Vous plairez peut-être encore comme un vieux livre bien écrit, mais vous ne serez plus aimée parce que vous n'aurez jamais aimé. Vous pourriez me dire à cela qu'on vous aime à cette heure bien follement, tandis que vous n'aimez que bien raisonnablement. Mais d'abord, cela ne durera qu'autant que moi; et puis en cela vous êtes traitée comme le maréchal de Saxe pour le cordon bleu. On le lui a offert, quoiqu'il fût hérétique, en lui donnant cent ans pour se convertir.
Hier, nous avons été avec le comte Auguste, sa femme et sa sœur, à Valenciennes, voir madame de Fronsac qui y est depuis deux jours. Nous y avons soupe avec la comtesse Diane, qui va à Spa. Pour nous, il paraît que si nous allons quelque part, ce sera à Gibraltar, car tous les approvisionnements qui se font en munitions de guerre et en elfels de siège ne pourront servir nulle part ailleurs. Au reste, nous marchons tous avec un bandeau sur les yeux, bien heureux si ceux qui nous mènent n'en ont point autant.
On parle toujours, mais bien faiblement, de l'indisposition du général Chabot; on dit qu'à son défaut ce serait M. d'Egmont. J'en serais peu lâché, parce que l'un est de tous les gens que je connais celui que j'aime le moins, et l'autre est de tous les gens que je ne connais pas celui que j'aime le mieux.
Adieu, sœur aimée, aimez votre frère quelque part que vous soyez et quelque part qu'il aille. Je me ressouviens qu'il y a deux jours, je vous ai écrit dans ma première émotion une lettre bien triste. Je me la reproche si elle vous a ennuyée ; mais si en vous ennuyant elle vous avait fait quelque impression, je serais fort consolé, car je voudrais bien avoir l'esprit tranquille sur vous et vous le voir sur vos enfants. J'ai besoin de votre vie pour vivre et de votre bonheur pour être heureux.
Raismes, ce jeudi 26.
Si d'après toutes mes inconséquences et toutes mes
variations vous êtes à Landrecy, chère sœur, attendezmoi jusqu'à demain à midi. Jacquot a ordre, après vous avoir remis ma lettre, de prendre un cheval de poste pour venir m'avertir à Cambrai. Il y arrivera aux portes ouvrantes; j'en partirai aussitôt, et je serai auprès de vous vers huit heures du matin.
Je vais à Cambrai, parce que d'après votre dernière lettre et d'après la dernière que je vous ai écrite, vous devez vous rendre à Valenciennes, et que j'ai voulu vous empêcher d'aller dans cette ville. Elle est pleine de troupes, de colonels, de généraux, tous à l'affût de ce qui arrive, parce qu'on attend l'Empereur.
Adieu. Ne m'accusez point de ne pas penser à vous. Je voudrais pouvoir quelquefois penser à autre chose, car je sens que ma tête travaille trop, et j'ai peur qu'elle ne saute comme une bouteille de vin de Champagne.
A Eu ou bien à la ville d'Eu, ce 27 août 1779.
Je suis glorieux, ma sœur, d'avoir à répondre h deux lettres à la fois, et j'avais bien besoin de ce petit triomphelà pour compenser toutes mes humiliations. Vos lettres ont tant d'avantages sur les miennes que vous ne vous souciez ordinairement pas d'y joindre celui du nombre. Pour moi qui suis blasé sur tout ce qui tient à la délicatesse, ce que j'estime le pkis dans vos lettres, c'est la longueur et la quantité. Votre style est à vous, mais votre souvenir esta moi.
Je ne vous fais point d'excuses de mes inquiétudes et
de mes iraportunités; au contraire, je vous en promets toujours autant et peut-être pis en cas de silence. Songez à la peine que le silence vous ferait si vous aimiez. Je suis charme de vous savoir avec votre amie; je vous envie toutes les deux, et surtout je crains que la comtesse Auguste ne vous dégoûte de toute autre société. Pour madame de Fronsac, je ne la crains pas; elle est fort gentille, elle n'a pas de défauts marqués, mais ses agréments durent environ un quart d'heure. Ceux de la bonne comtesse semblent gagner à chaque instant. Baisez ses belles mains de ma part et dites-lui ce que je pense d'elle.
J'aime mieux vous savoir sur un âne que sur mon cheval, au milieu de ces dames auxquelles vous penseriez plus qu'à vous. Je vous souhaite beaucoup de plaisir dans vos courses; mais si vous étiez aussi fatiguée que moi de la chaleur et du mouvement perpétuel, vous désireriez le repos comme le voyageur surpris par la tempête dans la mer Egée. Voilà environ huit jours que je passe sans dormir, au milieu du tumulte d'un régiment en marche, dans des endroits où il ne peut être rassemblé et où il est dispersé à (jUiitre lieues à la ronde. Depuis le colonel jusqu'aux dernières recrues, nous sommes tous sur les dents, et je sens qu'il n'y a qu'un voyage d'Anisy qui puisse me remettre de mes fatigues et surtout de mes ennuis.
Vous ne me mandez pas si l'évêque a monté mon cheval. Je vois qu'il se borne à le nourrir; ce n'était point là mon objet unique en le lui envoyant. Si vous le montez, que ce soit après l'avoir beaucoup fait monter, descendre, avancer et reculer sous vos yeux, et surtout que ce ne soit qu'au pas jusqu'à ce que je sois là pour être votre instituteur à tous les deux, et que je puisse apprendre à l'un à obéir et à l'autre à commander.
Je n'ai point eu de nouvelles de ma cousine à qui j'ai écrit une lettre pleine d'amitié, d'abord parce que je la sens, et puis parce qu'elle m'était bien recommandée. Dites-lui à présent que c'est moi qui me plains d'elle et mandez-moi comment elle se porte.
Je ne vous ai point assez parlé de votre romance; c'est un ouvrage charmant dans son ensemble. Il y règne un ton de douceur et de sentiment qui va à l'àme, et qui empêche à la première lecture d'apercevoir les fautes de détail. Cette manière-là de faire illusion plaît cent fois plus que la correction et peut-être même que la perfection.
Quant à votre air de la chanson philosophique, ma chère enfant, c'est un air que vous vous donnez. Je l'ai fait chanter à un officier du réginoent qui est musicien et qui le savait. Que cette petite honte-là ne vous empêche pourtant pas de m'envoyer le reste de la marche. Il me semble que la comtesse Auguste est aussi musicienne que poète; elle vous aidera à noter, et j'ai un homme dans ma musique qui corrigera toutes les fautes en arrangeant les partitions. Je me réjouis d'entendre jouer cette marche-là, quelque imparfaite qu'elle puisse être, à la tête du régiment, et de marcher pour ainsi dire à vos ordres.
Envoyez-moi votre ode et souvenez-vous que mon adresse est à Eu, et non pas à d'Eu. A propos de d'Eu, M. de Penthièvre (I) a ici un grand château meulplé. J'avais fait prier madame de Rochambeau, son amie, de lui proposer comme d'elle-même de m'y donner un logement, ainsi qu'à M. de Gand, parce que la ville est petite et que des logements très incommodes pour nous sont très à
(1) Le duc tie Pemhièvre, malgré les reproches que lui adresse le chevalier de Roufflers. était très bienfaisant et jouit d'une {{rande [joptiiarité. Son château d'Eu est aujourd'hui li propriété du comte de Paris.
fi6 LETTRES DU CHEVALIER DE HOUFFLERS
charfje à la bourgeoisie. Son Altesse a refusé net; ce traitlà retarde ma conversion de cent cinquante ans, parce que j'aime mieux être bon diable que mauvais saint.
Adieu, ma bien-aimée ; embrassez Delphine de la part de son véritable ami.
A la ville d'Eu, ce 14 septembre 1779.
Vous souffrez, cher et bel et bon enfant, et je ne suis pas là pour vous plaindre, vous soigner et vous distraire. Je demanderais en vain de souffrir à votre place toutes les douleurs et toutes les peines qui peuvent vous attendre, le ciel me trouverait trop heureux; car s'il a des yeux qui lisent au fond des cœurs, il voit avec quelle tendresse et quelle folie je vous aime.
Je pourrais vous faire un petit sermon sur l'impatience qui ajoute à votre mal, mais j'espère que la colère et la fluxion seront parties avant que ma lettre arrive, et que vous serez rendue à votre douceur et à votre délicatesse accoutumées. Moi qui vous parle, je n'ai pas eu un bon moment depuis que je suis ici, mais je vis de l'espérance d'aller respirer l'air pur d'xVnisy. J'ai pour première épreuve de ma patience un mal de dents sourd qui ne me quitte pas, et qui devient aigu quand je mange, quand je ris et quand je commande. Il se joint à cela de fréquentes migraines, telles que vous m'en connaissez, et de temps en t(MU|)S de la fièvre.
Ce que je crains le plus, c'est de me trouver arrêté au moment où je recevrai la permission que j'ai demandée
de m'absenter pendant quelque temps. L'air d'ici est ordinairement très bon, mais il règne à cette heure une maladie épidémique qui emporte beaucoup de monde. L'hôpital est plein de mes soldats que je vais visiter tous les jours. Jusqu'à présent aucun d'eux n'est mort, quoiqu'il meure beaucoup de bourgeois. Si une fois la maladie devient mortelle, je ne saurai que faire; j'ai plus de soixante malades dans la même salle, et comme on n'en peut point avoir d'autre, la peste s'y mettra. Au reste, cette maudite dysenterie ravage également la Normandie et la Bretagne, et met beaucoup de non complet dans l'armée, en sorte qu'il faudra ajouter des troupes si on veut tenter l'expédition avec le nombre projeté. Mais cette expédition demande des gens plus expéditifs.
En attendant, si ma permission arrive, j'irai droit à Anisy par Amiens, Noyon, Couci, et je dînerai avec vous le lendemain de mon départ. Je retrouverai auprès de vous ma gaieté, ma santé, mon courage qui diminuent à mesure que le temps de l'absence augmente, et je vous
devrai peut-être, non pas le bonheur, car mais la
vie. J'aime à le croire et à penser que ma bonne sœur en sera bien aise.
Il me faut cette douce espérance pour combattre un noir pressentiment qui s'élève de temps en temps en moi depuis que je vous ai quittée, c'est que je ne vous reverrai pas. Ce n'est pas pourtant que je prévoie quelque danger pour vous, ni même pour moi; c'est une crainte vague que je combats, que j'éloigne, que même je maîtrise presque toujours, mais (]ui me saisit quand je m'y attends le moins et dont la raison ne parvient point à me débarrasser tout à fait.
Pardonnez-moi ma tristesse, charmantesœtir. Je souffre.
je vois souffrir et surtout je suis loin de vous; ces raisonslà sont plus que suffisantes.
J'ai pourtant, comme vous le croyez bien, des moments moins fâcheux. Hier, j'étais le dieu de la ville d'Eu ; j'ai fait tendre un camp, j'ai donné à dîner sous ma tente à cinq ou six très belles dames. On est sorti de table au bruit d'une attaque très vive; de là on a été voir tirer à la cible et on est revenu danser jusqu'à dix heures. Votre marche a été jouée pour la première fois avec toutes les partitions. Elle ne serait pas plus belle si elle était de Gluck ou de Piccini, mais elle ferait moins de plaisir; les dames l'ont fait recommencer trois fois. Pour moi, j'espère bien l'entendre tous les jours, et je voudrais la faire jouer assez fort pour que vous l'entendissiez aussi. Envovez-moi l'air que vous avez composé à l'honneur de la lune, et dont elle a dû être un peu plus contente que de mes vers. Je suis persuadé qu'il sera charmant avec les instruments à vent; si je ne vous vois pas, je veux au moins vous entendre.
h^union qui est par elle-même une si jolie chose et même un si joli mot, termine mal un vers, parce que la rime en ioii est ingrate.
Adieu, ma sœur; ne ressemblez pas à la rime en ion, et souvenez-vous combien vous êtes aimée.
A Eu, ce 2 septembre 177!>.
Voilà encore les lettres qui manquent! Je voudrais savoir un moyen de vous en punir. Mon silence ne ferait
qu'encourager le vôtre et m'ennuierait j)lus que vous. L 'importun itë serait plus dans mon caractère, mais elle serait encore plus inutile, car vous finiriez par ne pas décacheter mes lettres, et après ne m'avoir pas écrit vous ne me liriez plus. Dites-moi donc ce qu'il faut faire, chère enfant. Si j'étais mon maître, je vous dispenserais bien de tout ce que je demande, en courant à vous et en ne vous quittant plus; mais le ciel craint que je ne sois trop heureux.
Je suis ici dans une pauvre petite ville bien éloignée de tous les points intéressants, à trente lieues du Havre, à trente lieues de Dunkerque, sous les ordres d'un général plein d honneur, de bonté et de zèle, mais que les autres généraux semblent avoir relégué à dessein. Il paraît que nous sommes destinés à remplacer les gens qui s'embarqueraient, et à passer par le second envoi, c'est-à-dire à trouver la besogne laite ou manquée. Vous imaginez sûrement le plaisir que me Fait ma position. Je suis entre la philosophie et l'ambition, comme serait un pauvre diable entre son honnête femme, dont il ne se soucierait guère, et une coquine de maîtresse qui écouterait tout le monde excepté lui, mais qui pourtant lui paraîtrait toujours jolie et ne lui ôterait pas toute espérance. L'une m'attend et me promet le bonheur quand je serai revenu à elle; je me tourne de son côté, mais aussitôt l'autre me fait un petit signe et renverse tous mes projets.
Si les choses suivaient leur cours ordinaire, je vous verrais avant un mois, chère sœur; mais je suis corrigé d'espérer, et je m'attends à passer mon automne dans les mêmes agitations que mon été. Il en sera peut-être de même de l'automne de ma vie, à moins que celle à qui j'en voudrais consacrer tout le reste ne change d'un mot
70 LETTRES DU CHEVALlEll DE ROUFFLERS
l'influence de mon étoile. Mais cette prière-là a toujours été si mal écoutée que j'ose à peine y penser, et si quelquefois je me livre à une douce illusion, elle est suivie d'un abattement et d'une tristesse que je ne puis pas vaincre.
Je reprends ma lettre après un jour d'intervalle dans lequel j'aurais du recevoir une lettre de vous. Je ne dis encore rien; mais si l'ordiniiire prochain manque, mes chagrins et mes inquiétudes recommenceront. Ce qui me rend aujourd'hui d'un peu meilleure composition, c'est l'espérance presque prochaine de vous voir. Il est arrivé hier au soir à M. de Thianges une lettre de la cour pour les inspections et une ordonnance pour les semestres, en sorte qu'à moins d'une expédition les troupes se sépareront cette année comme à l'ordinaire. Vous devinez d'avance quel sera le premier usage que je ferai de ma liberté. Mandez-moi non seulement ce que vous faites, mais encore ce que vous ferez, pour que je mesure autant qu'il me sera permis ma marche sur la vôtre et que je vous suive comme un satellite suit une })lanète.
Hier, j'ai voulu travailler un instant à votre grande romance, mais j'étais si absorbé et si accablé que je n'ai jamais pu iàire un vers. Je me contenterai de critiquer les vôtres :
Pleurez, cœurs tendres et fidèles, Plaignez deux amants malheureux.
1 ' Les cœurs ne pleurent pas. 2° L'air exige une séparation au milieu des vers ; vous avez plutôt soin de l'éviter ^ue de la marquer. Cette obseivation n'est pas d'une nécessité absolue, mais cela ajoute beaucoup à la grâce d'une chanson.
Remerciez-moi de ma sévérité, ma charmante sœur; vous savez que ce n'est pas mon premier mouvement, au moins avec vous. Je voudrais bien qu'il en fût de même de vous avec moi. Je vous enverrai toute votre romance critiquée avec cette amertume, et s'il me vient un bon moment, je referai les couplets pour vous donner votre revanche. Adieu, joli ange.
XXXYÏI
Ce 5 novembre.
Je déteste Paris jusqu'à ce que je le revoie, chère sœur. Il me semble qu'il vous éloigne encore plus de votre pauvre frère que la distance qui nous sépare. Tout vous y occupe, tout vous y distrait, tout concourt et peut-être même travaille à effacer de votre esprit le peu de traces que je pourrais y avoir laissées, et je serai un étranger à mon retour. Jurez-moi bien que non, ma Sabran, si vous voulez que tous les endroits où mon devoir me retient ne soient pas pour moi pires que des cachots, et que mon état et ma vie même ne me soient pas en horreur.
Mandez-moi comment vous vous trouvez au physique et au moral. Je souhaite, comme vous l'imaginez bien, que votre santé soit la meilleure de Paris, mais je vous avoue que je ne'serais pas fâché que vous vous ennuyassiez quelquefois, assez seulement pour vous faire penser à moi et vous faire désirer mon retour. Je sens bien qu'il n'y a pas dans ce souhait-là toute la délicatesse que ma Sabran mériterait, mais je ne suis pas meilleur que cela, et
les autres ne sont pas meilleurs que moi s'ils aiment
autant.
C'est ici que j'ai fait mon chef-d'œuvre de peinture. J'avais tout ce que je pouvais désirer pour cela : un modèle fort agfréahle qui a à ])eu près les traits de madame de Coaslin avec une physionomie plus douce et même plus spirituelle, une toile excellente, un jour parfait, une immobilité de soldat prussien. Je l'ai habillée et coiffée en paysanne cauchoise; c'est un ajustement charmant dont je vous enverrai un croquis. Le fond est sombre et vaporeux. Je me suis attaché à imiter votre coloris et à joindre ce que vous avez de moelleux avec ce que j ai de hardi; mon tableau fait véritablement l'effet d'un tableau flamand. Je voudrais pour beaucoup qu'il fût dans votre ou pour mieux dire dans notre atelier, pour montrer à tout Paris jusqu'où nos deux genres réunis et fondus Tun dans l'autre |)euvent élever notre art.
Où en est madame d'Andlau? où en étes-vous avec elle? Je crains que votre union à toutes les deux ne soit pas si douce que celle de la comtesse Auguste. Vous vous aimez l'une l'autre plus que vous ne vous convenez. Défendez-vous de l'humeur, chère enfant, mais aussi ne vous livrez pas trop à cette charmante douceur qui vous rend l'esclave de tout ce qui vous entoure. On cherchera à vous faire courir, à vous faire veiller, et vous vous porterez moins bien sans vous amuser mieux. Vous trouverez quelque plaisir ailleurs, mais le vrai contentement vous attendra toujours chez vous, entre vos enfants, vos amis et celui (pii vous aime mieux que tous les parents et tous les amis réunis. Il me semble souvent qu'on cherche à me nuire auprès de vous; mais si je perdais un rang dans votre cœur, vous seriez vous-même moins heureuse, parce
que VOUS vous reprocheriez à jamais ma désolation. Souvenez-vous-en bien, ma Sabran, et comptez-moi pour quelque chose clans votre bonheur. D'où vient donc cette inquiétude qui me tourmente et dont je vous tourmente aussi, mon enfant? Serait-il vrai qu'on ne peut pas aimer avec sécurité? Si j'étais aussi philosophe et aussi poète que vous, j'écrirais là-dessus, et je peindrais l'inquiétude fille de l'amour et de l'absence.
A propos de vers, je ne vous ai point assez parlé, ou peut-être ne vous ai-je pas dit un mot de vos petits couplets. Ils sont jolis et bons comme vous, ils ont cette aimable négligence qui donne quelque prise à la critique, mais qui charmele goût. Lesthéologiens s'accordentàdire que Dieu n'a laissé dans son ouvrage que l'imperfection inséparable de la matière; vous êtes un petit dieu dans vos ouvrages, et qui voudrait en ôter quelques défauts en ôterait bien des grâces.
Serrez vos beaux enfants dans vos bras de ma part. Quand vous peindrez, quand vous lirez, quand vous écrirez, quand vous réfléchirez, pensez quelquefois que je ne serais pas de trop auprès de vous. Regrettez-moi de temps en temps si vous pouvez. Je suis comme les ombres des morts qui demandent des pleurs h ceux qu'ils ont connus; moi, je n'en demande qu'à vous, car il me semble que je ne connais pas autre chose. Adieu encore, écrivez-moi pour me remettre la tète.
Envoyez-moi tout ce que je vous ai demandé à l'adresse de M. le chevalier d'Antecour, à Abbeville.
Ce 20.
C'est à présent plus que jamais, chère enfant, qu'il vous faut songer à aller à Voré, car je crois que votre pauvre amie a besoin de consolation. Il est sur qu'elle ne vient pointa Marly et qu'elle ne rentrera pas avant le 15 novembre. Je tiens ceci de M. de Ségur; mais voici ce que m'a dit la comtesse de Boufflers r « Madame d'Andlau a quitté M. de S... ou en est quittée; elle est accusée de se consoler avec M. de Gham Les mauvais procédés et les
mauvais propos lui ont donné du chagrin, et soit contrainte secrète, soit projet formé librement, elle compte rester longtemps a la campagne. » Je n'ai fait qu'écouter sans réj)ondre, et je me suis promis devons instruire. Soit que votre amie ait tort ou raison, vous devez ne la point abandonner dans un moment aussi triste pour elle. Quant à moi, je crois bien plus aisément à ses chagrins qu'à ses consolations, et j'en suis bien sincèrement touché. Je com[)te lui écrire, non pas pour lui parler de tout cela, mais pour lui montrer qu'il y a encore des gens sur l'amitié et sur l'estime de qui elle peut compter. Je l'ai toujours aimée; mais de])uis que je crois voir que c'est de toutes vos amies celle qui vous aime le mieux, elle m'est devenue encore plus chère. Le sentiment que vous inspirez est comme un ordre qui lie tous ceux qui en sont membres, et moi, je suis plus lié que personne on ma qualité de grand maître.
Que je suis touché de votre dernière lettre, ma Sabran !
Que je vous remercie de vous croire aimée! Et comment ne le seriez-vous pas, jolie enfant? Chaque jour m'en a donné une raison de plus. C'est à vous que je pensais en faisant des vers pour un portrait de madame de Mirepoix dans sa jeunesse, qu'elle vient de donner à madame de Rocliefort :
Ces traits furent les miens, quand presque en votre enfance
A vous chérir toujours mon cœur s'est engfaoé.
En vous les rappelant, jngez de ma constance;
Mes traits ont disparu, mon cœur n'est point changé.
Que dis-je! Il change aussi, mais dans un sens contraire,
Car, au lieu de s'éteindre, il se sent animer.
Sur quelque nouveau cliarme à chaque heure il s'éclaire.
Et toujours votre amie apprend à mieux aimer.
Parlons de votre santé, ma chère enfant; il me semble qu'il ne vous est point prescrit de prendre vos drogues le soir, et les horribles rêves qu'elles vous procurent vous indiquent qu'il faudrait les prendre le matin. Si cela dure, cher amour, changez, ou du moins suspendez pour avoir un peu de relâche. Je me ressouviens d'avoir eu à la ville d'Eu une suite de mauvais rêves, et j'aimerais mieux des accès de fièvre; je craignais plus de m'endormir qu'ordinairement on ne le souhaite. Encore une fois, prenez vos drogues le matin ou ne les prenez pas.
Embrassez et remerciez bien de ma part vos bons enfants de la compagnie qu'ils vous tiennent. Il semble que ce soient deux petits envoyés du ciel qui viennent vous consoler sur la terre. Mais prenez garde, pendant qu'ils vous égayent, de les attrister, et ne les dégoûtez point de la vie au premier pas qu'ils y font.
Ma Sabran, vous vouliez me cacher tout ce qui vous
occupe et tout ce qui vous noircit l'imagination, comme si un autre était plus digne que moi de votre confiance, comme si un autre savait mieux adoucir et partager vos peines, enfin comme si un autre aimait mieux ou était mieux aimé. Je vous ferai une autre fois les reproches que vous méritez. En attendant, je vous embrasse et je serre votre cœur contre, le mien; j'espère qu'on n'en verra jamais deux plus unis.
Je vais demain à Marly, mais sans ambition ; il n'y a pas de place chez moi pour elle.
Roissy, ce mardi.
Je n'ai point eu un moment tranquille depuis ma dernière lettre, chère sœur. J'ai toujours craint d'avoir outrepassé le droit que vous m'avez donné depuis longtemps de vous dire des vérités dures, et de l'avoir poussé jusqu'à vous dire des duretés fausses. Mais si vous lisiez dans mon cœur, vous verriez à ces torts-là une source si pure qu'ils seraient aussitôt pardonnes qu'aperçus. Mes craintes, mes chagrins, mes reproches même sont les inconvénients nécessaires de tout ce que je sens pour vous. Songez, ma fille, que voilà près d'un mois que vous me faites passer volontairement loin de vous. Je me consolais secrètement par l'espérance de vous voir à Voré, et vous me l'ôtez. Encore, si c'était pour mener une vie heureuse! Mais vous êtes triste et souffrante, et le défaut de distraction a grande part à votre état.
Je comptais sur le changement d'air, de lieu, de société,
de train de vie ; je comptais sur la distraction que vous aurait donnée une amie de votre âge, celle de toutes qui vous aime le mieux; je vous exagérais le besoin qu'elle a de vous à cause du besoin que vous avez d'elle. J'osais même croire que je vous serais bon h quelque chose, qu'à force de partager vos maux, si vous en souffrez, je les diminuerais, que je vous tirerais par mes soins, par mon occupation perpétuelle, delalangueur où vous êtes plongée depuis mon départ, enfin que mes vœux, mes désirs, ma tendresse vous soutiendraient. Je crois qu'on doit se sentir plus forte contre tous les maux de la vie quand on se sent aimée, et quand on voit auprès de soi quelqu'un qui voudrait très sincèrement souffrir et mourir à notre place.
Je n'ai point encore reçu de réponse de vous à cette maudite lettre. Peut-être en trouverai-je une à Paris où je retourne ce matin; mais quoi qu'il en soit, cher ange, pardonnez-moi un emportement que je n'aurais point eu avec toute autre que vous. Pensez que c'est pour vous que je me suis emporté et non pas contre, et souvenez-vous que c'est la première fois de ma vie que j'exerce votre douceur.
Je crois que ma mère part du 8 au 10. Je n'irais pas vous voir d'ici là quand j'en aurais la permission; mais aussi, après cela, venez ou laissez-moi venir, car la vie est trop ennuyeuse sans vous.
Je suis sorti de Marly avec mon innocence. Je ne puis pas m'en faire un grand mérite, car le jeu est devenu si fou qu'il n'est plus tentant.
Embrassez de ma part vos deux petits anges gardiens; je compte encore plus sur eux que sur le médecin suisse. Mandez-moi où vous en êtes de ce côté-là; j'ai bien de la peine à croire que la santé, la gaieté, le bonheur puissent
être dans de petites bouteilles. C'est cependant là où vous les cherchez.
Adieu tout ce que j'aime ; il me semble vous serrer dans mes bras et vous embrasser beaucoup plus à ma fantaisie qu'à la vôtre.
Ce l'"" juillet.
Je suis arrivé pour dîner, mais ce n'a pas été sans peine et sans douleur. La plus grande de toutes était de vous laisser derrière moi, chère Sabran. Je suis toujours en vous quittant comme Adam chassé du paradis terrestre, qui commence à connaître tous les malheurs et tous les ennuis de sa condition. Hier, j'ai eu un coup de soleil, la migraine, la fièvre, des douleurs affreuses d'entrailles; tout cela a disparu ce matin, et je me porte assez bien pour souper ce soir chez une belle dame et pour manœuvrer demain matin.
Adieu, cher creur; ma lettre est courte et sotte, mais il faut m'en savoir gré, parce que je profite pour vous écrire du premier bon moment que mon régiment et ma santé me laissent.
Je vous embrasse en idée ; c'est une triste manière, mais cependant c'est toujours quelque chose.
Ce 20.
J ai dans ce moment-ci deux lettres de vous auxquelles
il faut que je réponde, charmante sœur. Toutes deux sont pleines d'une bonté et d'une amitié qui fera la consolation de ma vie si elle n'en fait pas tout h fait le bonheur. J'aime à être aimé de vous, il me semble que c'est par là que je tiens à lu perfection; car je suis un peu comme les anciens, qui prêtaient des formes humaines à toutes les choses intellectuelles, et c'est sous la vôtre que j'adore la vertu.
Je vous reconnais bien à votre bonté pour mon secrétaire. C'est un honnête homme à qui de bien petits torts ontattiré de grands malheurs, mais à sa place je bénirais le destin qui l'a fait connaître de vous. Il me semble voir d'ici la douceur et la simplicité avec laquelle vous l'écoutiez, comme un égal, comme un ami, embarrassée de lui dire tout ce que vous pensiez, parlant bas, projetant beaucoup et promettant peu. Il faut convenir que mon âme a eu bien raison en se donnant tout entière à la vôtre. Vous joignez tout ce qui touche à tout ce qui plaît, et jamais je n'ai pensé quelque temps de suite à vous sans en même temps sourire et avoir les larmes aux yeux.
Parlons d'autre chose, ma jolie fille, car je vous ennuierais trop de ma tendresse et de mes éloges. Pourquoi diable la duchesse s'est-elle mis dans la tête que je lui ferais une chanson? J'ai perdu le talent comme on perd la voix. Je ne suis plus jeune que pour vous; mon esprit a besoin du vôtre pour se ranimer, comme les vieillards qui ne peuvent marcher qu'au soleil.
Vous avez montré de grands talents pour l'administration d'une écurie dans tous les arrangements que vous avez pris. Il m'aurait été impossible de vous faire arriver à temps mes ordres pour mon pâle Bueéphale , puisque votre première lettre du 17 m'est parvenue le 2i. D'ailleurs,
j'ignore l'époque de mon retour, et j'ai peur que nous ne soyons aussi loin de Paris que de Londres. Faites-vous informer avec quelque détail des grandes vues que la cour a sur les petits colonels; sachez s'il y en a à Paris par congé ou autrement, et s'ils y sont vus de bon œil. L'idée de Paris ne m'était pas venue, tant que vous avez été à Anisy ; mais à présent mon imagination se promène toujours dans la nie Saint-Honoré, ou pour mieux dire elle s'y fixe jusqu'à ce que j'y aille aussi.
Mon secrétaire arrive en ce moment avec une troisième lettre de vous qui me transporte de reconnaissance. Ne vous lassez pas, ne vous dégoûtez pas de moi, mon amie, jurez-moi que jamais vous ne vous dédirez de ce que vous me dites de charmant. Ce mot nécessaire^ dont vous vous servez pour votre vieil ami, ne sortira jamais de sa pensée. Tous les rois de la terre se réuniraient pour me combler d'honneurs et de biens, qu'ils ne me feraient jamais goûter une joie comparable à celle que ce mot-là m'a causée. Je crois même qu'un triomphe m'en ferait moins, car la gloire ne vous vaut pas.
Quel mérite j'ai eu à vous quitter, ma sœurl j'étais si bien à Anisy, je jouissais si bien d'une amitié que je voyais s'accroître de jour en jour. Il a fallu laisser tout cela, et vous allez à Paris où je n'irai peut-être pas de longtemps. Quand j'y serai, je vous verrai partagée entre tout ce qui vous aime, et j'aurai bien de la j)eine à trouver dans la journée un quart d'heure tout entier pour moi. Jurez-moi encore, chère enfant, que vous ne vous refroidirez jamais. Je crains madame d'Andlau et la comtesse Jules. On va vous dissiper et vous enlever à toutes vos occupations solitaires; c'est à ces occupations que je dois le peu d'intimité qu'il y a entre vous et moi. On me reproche d'aimer
les anciens avec trop de passion ; c'est à Sénèque, à Stace, à Ovide, à Plutarque, que je dois mes plus heureux moments. Les gens qui vont vous entourer auront moins d'esprit et me feront plus de tort. Non, ma bonne sœur, je ne veux pas le croire, car cette pensée empoisonnerait ma vie.
Je vais vous écrire un mot à part pour la satisfaction de la grande-duchesse.