XL H
Vous vous vantez beaucoup du nombre de vos lettres, ma chère sœur, et vous croyez par là captiver toute ma reconnaissance; mais sachez que jamais je n'en ai reçu de si courtes et de si froides que depuis votre maudit retour à ce maudit Paris. Le papier a diminué, les lignes se sont écartées, l'écriture s'est allongée, les mots se sont éloignés, en sorte qu'à peine trois lettres en font-elles une comme dans l'auguste mystère.
Joignez à vos torts que vous ne me parlez que de mes affaires et point du tout des vôtres; ce sont pourtant les seules qui me touchent. Pœvenez à moi aussi entièrement que vous pourrez, ma bonne enfant, laissez votre bon cœur reprendre toute votre ancienne amitié. Si vous aimez à être aimée, à qui pouvez-vous mieux vous adresser qu'à moi, qui ne vis que pour vous et pour ainsi dire que de vous? Car vivre, c'est penser et sentir, et vous êtes mêlée a tout ce que je pense et à tout ce que je sens. Tous mes souvenirs du passé retournent à vous, tous mes désirs du
moment présent ne s'adressent qu'à vous, tous mes projets dans l'avenir sont pleins de vous, et c'est là celui à qui vous vous dépéchez bien vite d'écrire comme pour en être quitte. Jérusalem, Jérusalem, revenez, non pas à votre Seigneur, mais à votre esclave.
Il faut pourtant que je vous remercie bien tendrement, ma jolie Sabran, de tous vos soins, de toutes vos peines, de toute la grâce que vous ne mettez jamais à ce que vous faites, mais qui s'y trouve toujours. Je vous bénis surtout de vouloir bien vous occuper de revoir ce pauvre malheureux que le ciel condamne à vivre loin de vous. Je n'ose plus espérer tant j'ai été trompé. A voir le train des choses, il semblerait qu'il faut renoncer pour jamais à la gloire et au bonheur. Il n'y a pourtant que Tune qui puisse faire oublier l'autre; mais l'une sans vous ne peut pas plaire, et l'autre sans vous ne peut pas être.
Voilà mes pastels et mes cadres arrivés dans ce moment ; j'ai toujours de nouvelles grâces à vous rendre. Les cadres sont superbes et d'un bon marché que je ne conçois pas. Je crois, ma petite sœur, que vous me friponnez à l'envers. Vous n'êtes point assez riche et moi point assez gueux pour cela, mais vous êtes assez bonne pour avoir tout choisi, tout marchandé, tout emballé, tout recommandé. Vous avez mis l'adresse de cette main qui peint vos tableaux, qui écrit vos vers et que je baise avec transport, quelque barbouillée qu'elle puisse être.
Continuez toujours à m'écrire, jolie sœur, mais des lettres plus longues. Si vous saviez ce qu'une ligne de plus ajoute de prix à ce que vous m écrivez, vous ne quitteriez jamais la plume.
Vous ne me parlez ni de la duchesse, ni de la comtesse Auguste, ni de ma cousine, ni de la société Jules. Si vous
croyez que je ne pense qu'à vous, vous vous trompez, je pense à tout ce qui vous entoure; j'aime, j'envie et je crains tous vos amis.
Voilà deux lettres où j'oublie de vous prier d'envoyer ma jument chez ma sœur, jusqu'à ce qu'elle soit guérie. Je la souffrirais dans votre écurie, si elle pouvait vous payer votre avoine en gambades; mais elle vous est inutile ou à charge. J'ai fait le compte de tout ce que je vous coûte depuis que nous nous connaissons, c'est énorme. Vous entretiendriez au même prix le plus joli petit amant du monde. Pour moi, vos bienfaits me pèsent et ne me gagnent point; il me faut tout ou rien. Entendez-vous, belle-mère? Embrassez ma femme et mon beau-frère, et aimez-moi toujours comme votre fils. Adieu, ange.
Boulogne, ce 25.
Je vous ai vue affectée de n'avoir pas de lettre de la comtesse Auguste, ma chère sœur; mais vous ne savez pas encore ce que c'est que manquer des vôtres. Je n'en ai point depuis mon départ d'Anisy, etjenesaisà quoi m'en prendre. Il serait trop injuste et surtout trop fâcheux de m'en prendre à vous. Je conviens que depuis mon départ j'ai mené une vie fort agitée, mais enfin d'autres me sont parvenues; pourquoi n'étaient-ce pas les vôtres?
Si celle-ci vous arrive, chère enfant, ne tardez pas un instant à me rassurer. J'en ai plus besoin que vous ne faites semblant de le croire. Si cela n'était pas, je ne jjus-
serais pas ma vie à vous le dire, h vous l'écrire, à essaver de vous le prouver.
Je suis à Boulogne-sur-Mer en attendant une nouvelle destination. J'y suis avec le régiment d'Anjou, commandé par le vicomte de Mailly, qui ne paraît pas plus considéré h l'armée qu'à la cour. Mais il a pour second un frère de 1 évéque de Saint-Omer qui est mon ami de tous les temps, et comme il paraît que nos deux régiments seront de brigade ensemble toute la campagne, c'est une grande ressource pour moi. Je suis mal logé, mais je vois la pleine mer et même l'Angleterre de mes fenêtres. On assure qu'avec de bonnes lunettes on découvre un camp tendu en avant de Douvres, mais jusqu'à présent ma lunette et le temps qu'il a fait n'ont rien valu.
Je vais dans ce moment monter à cheval pour reconnaître un port situé à trois lieues d'ici, qu'on appelle Ambleteuse. Plus je vois et plus j'entends tout ce qu'on fait et tout ce qu'on dit, et plus je reviens du préjugé où j'étais que je n'avais aucun talent pour la guerre. Mais à quoi cela pourra-t-il me servir loin des occasions? Si Raphaël avait eu toute sa vie des menottes, il n'aurait pas été peintre. Je lutte sans cesse contre certains mouvements d'indignation qui se lèvent en moi quand je vois MM. de GrenoUe et de Bouzolle majors généraux, M. le chevalier de Coigny maréchal général des logis, et que par les dispositions baroques de ces messieurs les troupes vont et viennent, qu'elles font trente lieues pour arriver à dix, que cinq ou six bataillons se rencontrent dans le même village sans trouver ni ])ain, ni viande, ni logement, qu'on fait j)artir en même temps un régiment de Saint-Omer pour Boulogne et un autre de Boulogne pour Saint-Omer par un temps affreux qui fait tomber
beaucoup de soldats malades. Les troupes seront décimées par l'ineptie de ceux qui les conduisent.
Je sens que l'humeur me domine; peut-être si vous m'aviez écrit, ferais-je plus de grâce à ces messieurs. Il n'y a rien de beau dans la nature par un mauvais temps, il n'y a rien qu'un rayon de soleil n'embellisse; cette pluie et ce beau temps, vous savez qui les fait chez moi.
Adieu, mon amie; si j'avais le cœur plus content, je vous enverrais des morceaux latins de Vanière (I) à traduire. Je m'étais bien trompé sur cet homme, sur la périlleuse parole de M. de Saint-Lambert qui le méprise et qui ne le vaut pas.
Adieu, mon enfant; raccommodez- moi avec le genre humain.
J'avais pris une trop douce habitude de voir arriver de jour à autre de nouvelles lettres plus charmantes les unes que les autres, et je commence à murmurer d'une semaine de silence. Songez, mon cher ange, que mon destin ne sera jamais qu'entre vos mains, que c'est vous que le ciel en a chargé, puisqu'il a voulu que je vous aimasse aussi follement que je fais, et que vous n'êtes pas le ministre de sa rigueur. Pourquoi ne pas m'écrire toutes les fois que vous touchez une plume, ne fût-ce que pour m'envoyer
(1) Vanière était un Jésuite qui composa de petits poèmes latins assez heureux sur les étangs, sur la vi|;ne, etc.
tous VOS griffonnages, vos vers, vos traductions, vos réflexions, vos romans? Vous ne pouvez pas remettre tout cela dans des mains plus sûres, plus amies et plus sévères. Je vais vous en donner une preuve dans la critique de votre jolie chanson, qui, dans ce moment, me tombe sous la main. Vous avez dit :
Doux loisir, délices du sa^je, Trop heureux qui peut t'obtenir!
Le vrai bonheur est ton partage, Toi seul nous apprends à jouir.
Le vrai bonheur n'est point le partage du doux loisir, il est le partage du sage. Vrai bonheur et trop heureux ont trop de rapport pour être aussi près l'un de l'autre. Le doux loisir permet de jouir, mais ne l'apprend pas. Je mettrais :
Doux loisir, deviens mon partage, Heureux qui sait bien te goûter! Et que je plains l'âme peu sage Que tu ne saurais contenter!
Voilà, ma Sabran, comme je sabre vos vers et même les miens, car j'ai été interrompu vingt fois depuis que j'ai commencé à les écrire. Il semble que mon régiment ne veuille pas me permettre de m'occuper de vous, mais une armée ne viendrait pas à bout de m'en empêcher.
A propos d'armée, M. de Bouzolle, adjoint à M. de Grenelle, major général, est ici, et m'a beaucoup parlé du camp auquel je commençais à ne plus croire. Il paraît qu'il y en aura un à Saint-Omer, et ce qui me le fait juger, c'est que nos tentes de soldats y sont et qu'on ne nous les envoie pas. De là nous irons en Angleterre ou
chez nous. On parle de l'expédition avec une sorte d'assurance. Il y aurait trois points d'embarquement, Dunkerque, Calais et Boulogne; mais jusqu'à présent nous sommes courts de vaisseaux, et bientôt nous le serons de temps.
La garnison de Boulogne vient de faire la prise d'un vaisseau de cinquante mille écus. Il est encore indécis si la prise sera pour la troupe ou pour le Roi. Nous allons nous réunir pour plaider notre cause, qui me paraît très bonne, et je crois que je serai en partie chargé des mémoires. Mais j'ai bien peur de n'être pas meilleur avocat que M. de Catinat, sans espoir d'être aussi grand général.
Ecrivez-moi, aimez-moi, pensez à moi souvent, regrettez-moi quelquefois, non pas comme je vous regrette, je ne suis pas assez personnel pour le souhaiter, mais regrettez-moi assez pour être bien aise de me revoir et pour désirer s'il se peut que rien ne nous sépare. Je n'écris , pas ces mots-là sans émotion.
Adieu, ma chère sœur; embrassez ces enfants que j'aime presque comme vous les aimez.