‹ Lettres du chevalier de Boufflers à la comtesse de Sabran. PubliéesChapitre 3 sur 8 · X PREFACE · texte numérisé non relu

X PREFACE

Rivales au cœur généreux, Le bel exemple que le vôtre!

En préférant l'une des deux, L'on est certain de plaire à l'autre.

Les œuvres de notre poète suffiraient pour nous apprendre que sa vie était loin d'être austère, et qu'il manqua souvent aux vœux qu'il avait prononcés en qualité de chevalier de Malte, C'est au milieu de ces petits triomphes et de ces distractions qu'il connut en 1777 la comtesse de Sabran. Dès lors un grand changement s'opéra en lui ; le papillon fut fixé. Il voua à cette femme, moins jolie encore que spirituelle et gracieuse, toute son âme et toutes ses pensées. Il trouva son bonheur à vivre auprès d'elle quand il le pouvait, à lui écrire quand il en était séparé par les nécessités du service militaire.

Cette correspondance est tout simplement charmante. Quelle variété, quelle fraîcheur il met dans l'expression de ses sentiments pour la comtesse, qu'il appelle ma sœur en attendant qu'il lui soit permis de lui donner un autre nom! " C'est de vous, lui dit-il, que j'attends la douceur et la grâce qui me manquent. L'ormeau ne prête à la vigne que ses branches; en reconnaissance elle le pare de ses belles feuilles et de ses doux fruits. Je n'ai pas plus de charme que l'ormeau et je ne sais pas si ma sœur a plus de force (|iie la vigne. Elle a bien, en revanche, la douceur du bon raisin et elle fait bien l'effet du bon vin à ma mauvaise tête. »

I\l, de 13oufflers, qui était colonel du régiment de

PP.EFACE.

Chartres, envoie d'intéressants détails sur les préparatifs qui se font pour une expédition en Angleterre. Cette fois, comme plus tard sous le Consulat, on s'en tint aux préparatifs, et l'on battit les Anglais non pas chez eux, mais en Amérique et dans les mers du Levant, avec l'aide du glorieux bailli de Suffren. Entre deux correspondants aussi bien pourvus d'esprit, les traits plaisants ne devaient pas manquer. II arrive au chevalier de s'exercer aux dépens du prochain, mais d'ordinaire les blessures que cause sa plume ne sont qu'à fleur de peau. Soit qu'il parle de madame de Fronsac dont les agréments ne durent qu'un quart d'heure, ou de M. de Mailly qui affecte de savoir ce que les autres ignorent pour se dédommager d'ignorer ce que les autres savent, il ne se montre pas bien méchant.

Un mariage secret a-t-il uni de bonne heure le chevalier de Boufflers et la comtesse de Sabran? Les documents qui sont en notre possession ne nous permettent pas de trancher cette question. La célébration publique d'un mariage régulier aurait enlevé au chevalier ses bénéfices de Lorraine, et il ne voulait pas apporter uniquement dans le ménage sa misère et ses cheveux blancs. Il obtint d'être envoyé au Sénégal comme gouverneur. « Si j'étais jeune, si j'étais riche, écrit-il à la comtesse, il y a longtemps que nous porterions le même nom ; mais il n'y a qu'un peu d'honneur et de considération qui puisse faire oublier mon âge et ma pauvreté; ma gloire, si j'en acquiers jamais, sera ma dot et ta parure. " Ce que

xir PREFACE.

l'on exécute au loin, au 8éuégal, n'a pas le retentissement des exploits accomplis en Europe, et le chevalier ne revint peut-être pas aussi célèbre qu'il l'avait rêvé. Il avait pourtant déployé de sérieuses qualités administratives et laissa dans la colonie d'utiles créations.

La Révolution éclata peu après son retour. Député aux Etats généraux, il reconnut vite que la générosité et les bonnes intentions ne suffisent pas pour prendre une influence sérieuse sur un peuple, dans les grandes crises, et pour maîtriser les tempêtes. Madame de Sabran avait quitté la France après les premiers massacres. Il la rejoignit quand son mandat lut expiré, et durant l'émigration fut l'hôte du prince Henri de Prusse, à qui il avait prodigué les louanges. Il apprit à ses dépens que les protecteurs les plus aimables sont ceux dont on ne réclame pas la protection, et l'ancienne amitié du prince, sous l'empire de fâcheuses influences, subit de graves atteintes. C'est pendant l'émigration que le chevalier, devenu marquis de Boufflers, épousa la comtesse de Sabran.

Bonaparte raya le nom de Boufflers de la liste des proscrits. « Qu'on le fasse revenir, dit-il, il nous fera des chansons. » Il s'agissait bien de chansons! On nous le représente, pendant ses dernières années, sombre, bourru, ennuyeux. Il est difficile de conserver sa gaieté, quand on a traversé de tels orages, quand on a perdu ses amis et sa fortune, quand, après avoir possédé tout ce qui composait l'existence

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