‹ Lettres du chevalier de Lévis concernant la guerre du Canada (1756-1760) [microforme]Chapitre 30 sur 95 · A M. LE PRINCE DE BEAUVAU · texte numérisé non relu

A M. LE PRINCE DE BEAUVAU

De Carillon, le 28 octobre 1758.

Voici la dernière lettre que j’aurai l’honneur de vous écrire de cette année. J'ai déjà eu celui de vous prévenir que je remettois à la fin de la campagne à vous informer de la situation de mes affaires, sur ce que vous avez eu la bonté de me mander que vous vouliez bien y prendre part et vous y intéresser. La grâce que vous voulez bien m’accorder de me donner une brigade dans votre compagnie me fait grand plaisir et me flatte infiniment ; mais je crains que cela ne puisse pas être de longtemps. M. de Mirepoix m’avoit prévenu que M. de * avoit un bon du Roi pour la première, que la seconde revenoit au premier exempt, et que je ne pouvois avoir que la troisième.

* En blanc dans le manuscrit,

Si c’est encore de même et qu'il n’y ait point eu de changement, mon tour ne sera pas de sitôt. N'y auraitil pas moyen de proposer quelqu’arrangement à M. de .….... * par argent ou autrement, pour se désister de la promesse qu'il a de la première brigade, et alors je me trouverois le premier à l’avoir, ce qui me feroit un grand avantage. Si c'étoit possible, je vous en serai très obligé et je suivrai exactement tout ce que vous aurez fait et décidé à cet égard.

Vous pouvez vous ressouvenir que j’eus l'honneur de vous dire avant mon départ la promesse que M. d’Argenson m'avoit faite de me füire maréchal de camp si je restois seulement deux ans en Amérique. Il y en aura trois révolus au mois d'avril prochain que j'y suis, et cette grâce ne m’a pas encore été accordée. MM. les marquis de Vaudreuil et de Montcalm l'ont demandée pour moi, l’année dernière, avec beaucoup d'instance ; ils la redemandent encore celleci, et M. de Montcalm ajoute à sa demande que, quand même on ne le feroit pas lieutenant général, il désire que l’on me fasse maréchal de camp, et qu’il en sera de même charmé. De tout ce que l’on pourroit m’accorder, c’est la grâce qui me flatteroit davantage, parce qu’elle me mettroit à portée de courir la même carrière que les gens de mon âge et de regagner le temps que j'ai perdu dans les emplois subalternes. J'ai commencé à servir lieutenant au régiment de la

*# En blanc dans le manuscrit.

LETTRES DU CHEVALIER DE LÉVIS 209 Marine la campagne de 1735. Vous connoissez mes services en Europe ; depuis que je suis en Amérique, j'y ai toujours été chargé des principales opérations, et j'ose vous dire que j’ai beaucoup contribué à tous nos heureux succès.

Vous pouvez encore vous ressouvenir que j'ai eu l'honneur de vous dire que M. d’Argenson m'avoit positivement promis que, si M. de Montcalm venoit à manquer ou à être rappelé, qu'il ne seroit jamais remplacé par un officier général qui me fût supérieur, et que je resterois en chef chargé du commandement des troupes de terre, ou que je serois rappelé. Si ce cas arrive, je vous supplie de dire aux ministres la promesse que M. d’Argenson m'a faite à cet égard, et que je ne me suis déterminé à venir en Amérique qu’à cette condition ; mais qu’il me sera égal que l’on me confie le commandement ou que l’on me rappelle, que je demande seulement de n’avoir pas le désagrément de servir sous un autre chef. J'espère bien que vous et Mr: de Mirepoix m’épargneriez ce chagrin, si ce cas arrivoit. M. de Montcalm a demandé son rappel au mois de juillet par un mécontentement avec M. de Vaudreuil ; depuis ce temps, ils sont de meilleure intelligence ; et il a demandé à rester. Je ne sais ce que la cour décidera à cet égard.

Quant à moi, j’ai trouvé le moyen de bien vivre avec tout le monde, et je puis me flatter d’avoir acquis la confiance de toutes les troupes et des habitants de cette colonie. Notre position y devient tous les jours

plus critique, et la besogne beaucoup plus difficile. Les forces des ennemis sont très considérables, et nos secours nous parviendront beaucoup plus difficilement à cause de la prise de Louisbourg.

Permettez-moi encore de vous rappeler que M. d’Argenson avoit pris le bon du Roi pour que mes appointements du roi de Pologne me soient conservés après sa mort de même que pendant mon absence. Si le cas arrivoit que nous eussions le malheur de perdre ce prince, je vous prie d’avoir la bonté de demander le bon du Roi au ministre de la guerre. M. d’Argenson, en me le faisant voir, me dit qu’il alloit le mettre dans son tiroir, où on le trouveroit toujours. Je voue sup. plie de me mettre cette affaire en règle, qui est de grande conséquence pour moi. Vous voyez que je profite de la permission que vous m'avez donnée de vous importuner de mes affaires. Je mets toute ma confiance en vos bontés. Vous savez mieux que moi, et Me de Mirepoix, ce qui peut me convenir et m'être le plus avantageux ; j'approuverai et vous serai également reconnoissant de tout ce que vous aurez décidé. Je vous prie de vouloir bien me conserver une part dans votre souvenir et la continuation de votre amitié.

Je compte que ce sera M. Doreil, commissaire ordonnateur, qui repasse en France, qui aura l'honneur de vous remettre ma lettre. Permettez-moi de vous demander vos bontés pour lui ; vous pouvez vous en

rapporter à ce qu’il vous dira de notre situation ; il est instruit, et je l'ai prié d'entrer dans tous les détails avec vous.

A Mme LA MARÉCHALE DE MIREPOIX

Du camp de Carillon, le 28 octobre 1758.

Je n’ai point eu occasion d’avoir l’honneur de vous écrire depuis ma dernière lettre du 26 juin dernier, et je profite des derniers vaisseaux qui vont partir pour France pour vous donner de nos nouvelles et vous faire part des opérations de la campagne. L'expédition que je devois faire sur le lac Ontario, vers la Nouvelle-York, n’a pas eu lieu. Comme j’étois en marche, j'ai reçu ordre de rétrograder pour joindre M. de Montcalm sur la frontière du lac Saint-Sacrement, où il étoit menacé d’être attaqué par toutes les forces réunies des ennemis, qui s’étoient rassemblées dans cette partie. J'ai fait la plus grande diligence, et je n’ai pu joindre M. de Montcalm que le 8 juillet au matin. Je le trouvois campé près du fort de Carillon, où il avoit été obligé de se retirer la veille par l’arrivée du général Abercomby, qui avoit débouché sur lui avec une armée forte de près de dix-huit mille hommes. M. de Montcalm étoit occupé à se retrancher sur les hauteurs en avant de Carillon, où ses troupes avec mon déta-

chement réunis ne composoient pas ensemble plus de quatre à cinq mille hommes. Nous n’avions eu, pendant la nuit, que le temps de faire des abattis pour couronner les hauteurs.

L'armée des ennemis déboucha sur nous vers midi sur quatre colonnes ; ils nous attaquèrent de vive force à plusieurs reprises, et leur principale attaque fut sur la droite où je commandois. Ils furent repoussés ; le combat dura jusqu’à sept heures du soir ; il fut des plus vifs et des plus opiniâtres de part et d’autre ; nos troupes ont montré le plus grand courage et la plus grande fermeté. Les ennemis ont eu cinq cents hommes tués restés sur la place, et de mille à onze cents blessés ; ils se sont retirés à la faveur de la nuit et ont repassé le lac Saint-Sacrement. Ce combat a sauvé la colonie pour cette année et a mis les ennemis hors d’état de rien entreprendre dans cette partie de toute cette campagne, dont la fin s’est passée en détachements et en courses de part et d’autre. Mais les ennemis en ont fait pénétrer un dans le lac Ontario, qui a pris le fort de Frontenac, où nous avions assez considérablement des vivres et des munitions detoutes espèces, ce qui nous fera un tort considérable. Nous avons été obligés d'envoyer dans cette partie un gros détachement pour repousser l’ennemi, qui, après avoir brûlé le fort de Frontenac, s’est retiré par la Rivière de Choagen dans la Nouvelle-Yorck. Dans la partie de la Belle-Rivière, il y a eu aussi différents petits combats, dans lesquels nos troupes ont presque toujours

eu l’avantage ; mais, malgré cela, faute de vivres, nous avons été obligés d'abandonner et de brfler le fort Duquesne et de restreindre notre défensive dans cette partie au fort Machault, situé à l'embouchure de la Rivière aux Bœufs dans la Belle-Rivière, qui est quarante lieues au-dessus du fort Duquesne.

Vous aurez sans doute appris la prise de l’Ile-Royale, où l’on auroit pu se défendre mieux que l’on n’a fait. Cette perte fera grand tort à cette colonie, parce que, par le port de Louisbourg, les ennemis seront veaucoup plus à portée d’intercepter les secours destinés pour cette colonie, dont nous avons les plus grands besoins pour la campagne prochaine, que nous passerons bien misérablement, quelque économie que nous fassions sur nos vivres pendant l’hiver.

Par les lettres que MM. les marquis de Vaudreuil et de Montcalm ont écrit aux ministres, ils leur demandent avec la plus vive instance que je sois fait maréchal de camp ; ils m’attribuent, ainsi que toute la colonie, le succès que nous avons eu au combat de Carillon, le 8 juillet. Je demande de mon côté cette grâce ; maïs je compte bien plus l'obtenir sur vos bontés que sur toute autre chose. M. le marquis de Montcalm a demandé son rappel à la cour au sujet de quelques tracasseries qu’il a eues avec M. le marquis de Vaudreuil et qui, depuis ce temps, paroïssent apaisées ; mais, quoiqu'il en soit, comme toutes veulent le bien, elles ne porteront sûrement point préjudice au service du Roi. Si cependant le rappel de M. de Mont-

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calm avoit lieu, je compte bien que le commandement me seroit dévolu et que l’on n’enverroit point d’officier qui me fût supérieur. Je ne saurois vous dire combien il me tarde que cette malheureuse guerre finisse, par l’impatience où je suis de me retrouver avec vous et d’être à portée de vous témoigner ma reconnoissance et l'attachement respectueux que je vous ai voué pour la vie.

LXXXVIII A M. LE MARÉCHAL DE BELLE-ISLE

De Carillon, le 29 octobre 1758.

Permettez-moi, je vous supplie, d’avoir l'honneur de vous rendre les meilleurs témoignages de M. le chevalier de Montreuil, aide-major général. Il est intelligent, appliqué dans ses fonctions et de la plus grande probité ; il est aimé et généralement estimé de tout le monde dans cette colonie. J’ose vous assurer que, quelque grâce qu’il vous plaise lui accorder, elle sera bien placée. Il a servi avec la plus grande distinction à notre affaire du 8 juillet. Je ne doute pas que M. le marquis de Montcalm ne vous en ait rendu le même compte, À mon particulier, je serois bien flatté si ce que j'ai l'honneur de vous en mander pouvoit lui procurer vos bontés et votre protection.

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