‹ Lettres du chevalier de Lévis concernant la guerre du Canada (1756-1760) [microforme]Chapitre 32 sur 95 · A M. DE BERRYER, MNIISTRE DE LA MARINE · texte numérisé non relu

A M. DE BERRYER, MNIISTRE DE LA MARINE

Le 17 mai 1759.

Je vous supplie de recevoir tous mes remerciements de la grâce que le Roi a bien voulu m’accorder et des bontés dont vous voulez bien m’honorer. Je suis on ne peut pas plus sensible à tout ce que vous me faites l’honneur de me marquer par votre lettre du 19 février, de même qu’à tout ce que M. le marquis de Montcalm m'a dit d’obligeant de votre part. Je m'estimerois bien heureux, si je trouvois des occasions de mériter des nouvelles grâces du Roi.

Il paroît que nous allons être vivement attaqués. J’oserois vous répondre que les ennemis ne nous forceront pas dans une seule campagne; j'ai lieu de croire que mes avis seront suivis et que nous nous défendrons, sans nous renfermer dans les places. Je pense qu’il sera, s’il le faut, plus utile pour le service du Roi que nous périssions les armes à la main que de souffrir une capitulation qui perdroit pour toujours cette colonie à Sa Majesté. Nous pouvons compter sur la valeur des troupes, sur la bonne volonté des Canadiens, et sur la bonne disposition des sauvages à notre égard, qui connoissent parfaitement combien il leur

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est important que les Anglois n’envahissent pas le Canada.

A M" LA MARÉCHALE DE MIREPOIX

Le 17 mai 1759.

Il est impossible de vous exprimer le plaisir que j'ai eu d'apprendre de vos nouvelles. M. de Bougainville m'a remis la lettre que vous m’avez fait l’honneur de m'écrire le 19 février.

Je suis on ne peut pas plus sensible à tout ce que vous avez la bonté de me mander, et j’ose vous assurer que je mérite tous les sentiments que vous faites la grâce de me témoigner par le tendre, sincère et respectueux attachement que je vous ai voué pour toute ma vie.

J'ai appris avec la plus grande satisfaction, par M. de Bougainville, que vous jouissiez d’une assez bonne santé, ce qui fait une grande consolation pour moi. J’en étois dans la plus vive inquiétude.

Je me resouviens toujours avec frayeur de l’état où vous avez été; vos nerfs ont besoin d’un grand ménagement; il faut vous dissiper et éviter les choses qui pourroient vous faire de la peine. Je désirerois bien d’être à portée de vous épargner les embarras de

votre maison ; je m’attends bien à trouver vos affaires dérangées ; je suis devenu moins sévère, depuis que je sais par moi-même que, quand on a seulement une espèce de maison, il n’est pas possible de joindre les deux bouts de l’année sans faire des dettes. Il faut en prendre son parti ; il y a toujours plus de bien que de vie.

Comme je vous dois tout ce que j'ai, je ne finirois pas de vous faire des remerciements. J’ai appris avec un très grand plaisir que vous m'’aviez fait accorder le grade de maréchal de camp, ce qui me met à portée de pouvoir prétendre à tout; et je suis actuellement susceptible de plusieurs grâces, comme d’être lieutenant général, inspecteur, d’avoir un gouvernement, et même d'être fait cordon bleu ; il y en a toujours eu dans ma famille, et malheureusement il n’y en a plus. On pourroit bien s’aviser de me faire cordon rouge à la première occasion, sans que je le demande. Je vous supplie d'avance de prévenir les ministres que je n’en veux pas, parce que c’est comme une exclusion pour le cordon bleu. Si je pouvois avoir une place de menin, ce seroit fort beau et fort agréable. Je n’ai à désirer que votre conservation, et je suis assuré de ma fortune. La générosité avec laquelle vous en usez avec votre famille doit vous attirer l’admiration de tout le monde.

A l'égard du mariage que le chevalier de Mesnon vous a proposé, vous savez que je n’ai jamais eu beaucoup de goût pour me marier, dans la crainte de

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prendre une femme qui ne vous fût pas agréable, ce qui feroit le malheur de ma vie.

S'il s’en trouvoit une dont vous fissiez choix, je la prendrois volontiers, dès que je serois assuré qu’elle vous conviendroit. Ainsi vous pouvez faire la réponse que vous désirez à M. le chevalier de Mesnon, à qui je suis toujours bien obligé de son souvenir et de l’amitié qu’il me témoigne. Si cette affaire n’a pas lieu et que vous trouviez quelque autre parti qui vous convienne, vous pourrez en disposer de même; je tiendrai tous les engagements que vous aurez pris.

C’est tout ce que je peux avoir l’honneur de vous mander à ce sujet, en vous priant de faire attention que je voudrois trouver une femme qui vous fût aussi attachée que je vous le suis. Il m’est impossible de vous témoigner toute ma reconnoissance de toutes les obligations que je vous ai; je vous supplie de me conserver vos mêmes bontés et d’être persuadée que personne au monde ne vous est pour toute la vie plus tendrement et plus respectueusement attaché.

Il paroîft que nous allons être vivement attaqués. Mon avis sera de nous battre jusqu’à extinction, etc. (comme dans les lettres précédentes).

Je n’ai pas encore reçu l’habit de maréchal de camp et la pacotille que vous avez eu la bonté de m'envoyer, dont je vous suis infiniment obligé. Le plaisir que

cela me fait, qui est grand, n’égale pas la satisfaction que j'ai de toutes les marques d’attention et de souvenir dont vous ne discontinuez de m'honorer.

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Le vaisseau où étoit M. de Bougainville, n’est pas encore mouillé devant Québec; ce qui fait que je n'ai pas reçu ce que vous m'avez envoyé; mais c’est en sûreté, et je l’aurai incessamment.

Je souhaite bien que la paix se fasse bientôt pour être continuellement à portée de vous donner des marques de ma reconnoissance.

À M. LE MARÉCHAL DE BELLE-ISLE

Le 2 août 1759.

Je fus informé à cinq heures du matin par les volontaires de Duprat et par les postes de M. de Repentigny, qui burdent la rive droite de la rivière du Sault de Montmorency, que les ennemis faisoient marcher quatre cents hommes par leur droite vers le bois. Une demie heure après, les mêmes postes me rendirent compte que ces quatre cents hommes s’étoient arrêtés à l'entrée du bois et qu’ils travailloient à faire des fascines, comme ils avoient fait depuis deux jours. À dix heures, nous vîimes deux frégates et un vaisseau de soixante-quatre pièces de canon mettre à la voile et s'approcher dans le chenal vers le Sault de Montmorency, et, en même temps, nous vimes un grand mou-

vement de berges à l'Ile d'Orléans et à la Pointe de Lévis.

A onze heures et demie, les deux frégates vinrent s’échouer vis à vis le camp de la brigade de Montréal et à la demie portée du fusil de la redoute qui est située sur la grève, à la gauche de cette brigade. Le vaisseau descendit plus bas et mouilla vis à vis la dernière redoute de notre gauche, qui n’est éloignée que de trois cents toises de la chute du Sault de Montmorency ; et la distance qu’il y a entre les deux routes n’est pas de plus de deux cents toises. Ces trois bâtiments étoient placés de manière à faire un feu croisé de leur artillerie pour battre nos batteries et les redoutes qui les soutiennent, de même que de tirer sur le coteau où est situé notre camp et la ligne de nos retranchements, dont la gauche est appuyée au grand escarpement de la chute du Sault de Montmorency et la droite s'étend jusqu’à la Rivière Saint- Charles. Cette distance est d’environ deux lieues et est coupée par la Rivière de Beauport. Un bataillon et cinq cents hommes du gouvernement de Montréal y montent la garde et sont relevés toutes les vingt-quatre heures, parce qu'ils sont exposés au feu de l'artillerie des ennemis, qu’ils ont placée à la rive gauche du grand escarpement de la chute du Sault de Montmorency et qui domine considérablement notre rive droite.

Le vaisseau et les deux frégates étant placés de cette manière, ils commencèrent, à midi, à faire un feu

des plus vifs sur nos batteries, sur nos bateaux armés de canon, sur nos retranchements et sur nos redoutes. Une batterie qu'ils avoient, de six mortiers et de trente pièces de canon, située au dessus de l’escarpement du Sault de Montmorency, fit de même un feu des plus vifs sur nos retranchements, qui, étant commandés par la hauteur où les ennemis sont postés, sont enfilés dans plusieurs endroits malgré toutes les traverses que nous avons pu faire.

A une heure, nous vîmes faire plusieurs mouvements aux berges qui étoient chargées de troupes, qui nous donnèrent de l'inquiétude pour toutes les parties de la ligne de nos retranchements depuis le Sault jusqu’à la Rivière Saint-Charles.

A une heure et demie, je fus informé par M. Duprat, capitaine des volontaires, que les ennemis faisoient marcher une colonne de deux mille hommes par leur gauche vers les gués que garde M. de Repentigny.

Sur le champ, je fis partir cinq cents hommes du gouvernement de Montréal, aux ordres de M. de la Perrière, et tous les sauvages, pour se porter au secours de M. de Repentigny; et je donnai ordre à M. Duprat de suivre avec ses volontaires le mouvement de la colonne des ennemis et de m'en rendre compte. J’envoyai ordre au régiment de Royal-Roussillon de s’avancer; je fis marcher la compagnie de grenadiers de ce régiment pour se joindre aux volontaires ; et, comme, dans le moment que Royal-Roussillon me joignoit, je vis que les ennemis faisoient un

mouvement avec leurs berges pour s'approcher de Lévis, qui est vis à vis la Pointe de l’Ile d'Orléans, et comme cette partie étoit entièrement dégarnie, j'y fis marcher tout de suite ce bataillon, et je donnai ordre à M. de Poularies de faire communiquer ses postes avec la droite du bataillon de la ville de Montréal et par sa droite avec les troupes qui s’avançoient du centre de l’armée.

A deux heures, M. le marcuis de Montcalm me joignit. Je lui rendis compte de mes dispositions et des mouvements des ennemis vers le poste de M. de Repentigny ; car, pour ceux des berges, tout le monde les voyoit. I1 me dit qu'il avoit fait avancer le régiment de Guyenne pour s'approcher de Royal-Roussillon et nous convînmes qu'il m’envoyeroit deux compagnies de grenadiers et cent hommes du gouvernement des Trois-Rivières, et que nous ferions la guerre à l'œil, et que, si la gauche étoit attaquée, qu'il feroit avancer les troupes du centre pour la soutenir, et que j’en ferois de même, si la droite étoit attaquée. Après cet arrangement, M. de Montcalm me quitta et me dit qu'il alloit rejoindre M. le marquis de Vaudreuil et lui rendre compte de notre situetion.

Les deux compagnies de grenadiers me joignirent à trois heures; j'envoyai celle de Béarn joindre son bataillon, qui étoit de garde à la rauche des retranchements ; et j’envoyai celle de la Sarre se placer entre les brigades de la ville de Montréai et celle des

troupes de la Marine, que j’avois fait descendre deson

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