LE RHIN
trois jours, et nous atteindrons vite Helvœtsluys, où nous prendrons le paquebot pour Harwich. Nous nous sommes tous portés admirablement.
Dûsseldorf, vendredi soir, SS août 1789.
Je comptais écrire cette lettre à Amsterdam ou près d'Amsterdam, et je pensais que ce serait la dernière que j'aurais l'occasion de vous adresser avant d'arriver en Angleterre, mais la mauvaise organisation des postes allemandes nous a retardés plus de deux jours, contrairement à nos prévisions. Nous en sommes d'autant plus contrariés que nous avions l'intention d'être en Angleterre le 5 septembre au plus tard.
Nous espérons pourtant mettre notre projet à exécution, et je pourrais ainsi être auprès de vous le samedi 5 ou le dimanche 6. 11 est très désagréable d'être retardés à ce moment de notre voyage, car le pays, depuis que nous avons quitté le Rhin, est très plat et monotone, et les villes sont toutes également dénuées de distractions pour des voyageurs comme nous. Peut-être avez-vous cru jusqu'ici que mon penchant à jouir des moindres beautés de la na-
ture m'avait fait exagérer beaucoup de celles que j'ai vues et vous en donner une description trop enthousiaste.
Eh bien! je vous donne maintenant la preuve que je suis capable de critique comme de louange !
Mais il me faut reprendre mon récit que j'ai interrompu sur le Rhin, après avoir quitte Mayence. Nous arrivâmes le même soir à Goblentz, grande ville à cinquante-cinq milles de Mayence. Deux grands châteaux, une imposante forteresse sur un énorme" rocher qui domine la ville d'un air redoutable et, comme d'habitude, quantité d'églises, tels sont les principaux monuments qui frappèrent notre vue, lorsque nous approchâmes. Gomme c'était juste avant le coucher du soleil, le spectacle était des plus charmants. Nous nous promenâmes dans la ville et, bien qu'elle soit bien percée de rues, il n'y avait alors que très peu de gens dehors, et tout paraissait fort maussade (1). .Nous allâmes aussi sur le pont de laMoselle qui sejette ici dans le Rhin. Aiin de regagner le temps perdu par notre retard de Mayence, nous nous levâmes le
(1) « La petite ville française, a écrit Gœthe, peut être ridicule, les habitants des petites villes allemandes sont absurdes. »
lendemain matin (jeudi) avant trois heures, et nous nous rendîmes immédiatement à bord, dans l'espoir d'arriver à Cologne assez tôt pour gagner en poste Dûsseldorf le même soir. Notre voyage sur le Rhin se poursuivit favorablement. Nous jouîmes encore ce jour-là du spectacle de nombreuses villes qui semblaient défiler sans cesse devant nos yeux. Une des plus importantes est la ville de Bonn, résidence de l'archevêque-électeur de Cologne. Comme d'habitude le prince a un grand palais (1) et le reste de la ville semble souffrir en proportion du luxe dépensé sur la demeure d'un seul individu. Avant d'arriver à Bonn, nous remarquâmes que la grand'route longeait le fleuve, et qu'elle était couverte de voitures.
J'en comptai jusqu'à six à la fois, qui, je suppose, emmenaient les malheureux et déraisonnables nobles français. Vers trois heures nous arrivâmes à Cologne assez tôt pour nous rendre en voiture à Dûsseldorf, qui n'est éloigné que de vingtmilles. Mais le maître de poste nous dit, d'un ton fort bourru, qu'il ne pouvait nous fournir de chevaux. Jl ne daigna point nous donner de raison de son refus, et toute
(1) Converti maintenant en Université.
notre éloquence ne put' réussir à lui en faire promettre avant le lendemain. Voyant qu'il était impossible devenir à bout de son entêtement d'Allemand, nous essayâmes de tirer le meilleur parti delà situation, nous dînâmes et sortîmes pour visiter la ville. C'est une des plus grandes que nous ayons vues, Paris à part, et on dit qu'elle a neuf milles de tour, mais je ne puis y croire. Elle est néanmoins très peu peuplée; elle ne contient, dit-on, que 36.000 habitants, et non sans raison, car sûrement de toutes les villes du monde, elle est 'la dernière qu'une créature raisonnable voudrait choisir pour résidence. La tyrannie et la superstition semblent avoir fixé leur demeure ici. Nous en eûmes une preuve suffisante dans le nombre de soldats en armes que nous rencontrions à chaque coin de rue, et dans la foule de prêtres et de gros moines à mauvaise mine — la seule foule de cette ville, à part les mendiants. Les physionomies de presque tous les gens que nous vîmes étaient tristes et maladives ; leurs personnes semblaient aussi dégoûtantes.
La condition misérable dans laquelle ils vivent paraît leur enlever toute énergie, et ne pas leur laiser même le désir de se tenir propres. Les seules femmes que nous rencontra-
mes ayant une apparence de santé étaient quelques paysannes apportant des provisions. Elles devaient payer un billet d'entrée pour les vendre. Je remarquai une pauvre femme dans une grande désolation parce qu'elle avait perdu le sien.
Les rues par endroits sont couvertes d'herbe et ailleurs sont tellement remplies de saletés que l'odorat en est blessé à chaque pas (1). La campagne environnante, appartenant à l'archevêque, révèle suffisamment le caractère de son propriétaire. La terre n'est jamais cultivée dans les possessions d'un tyran. Nous avons eu l'occasion de renouveler cette observation durant tout le trajet depuis Cologne jusqu'en Hollande, car tout le pays est partagé enlre l'archevêque et le roi de Prusse. Je n'ai jamais éprouvé plus d'aversion pour la tyrannie et la superstition qu'au milieu de cette misérable ville. En même temps la pitié que l'on ressent pour les opprimés est mélangée de mépris ; car sûrement, s'ils avaient l'énergie d'êtres humains, ils se révolteraient pour se débarras-
(1) L'Allemand Henrich Storch constate lui-même eu 1787, au sujet de l'état vicinal de son pays : « Les routes qu'on appellerait eu Allemagne excellentes ne sont que passables en France. »
ser d'un joug qu'ils doivent trouverbien lourd ; et vraiment je ne puis m'empêcher de penser que le jour viendra où, parmi ces nombreux couvents et églises, il y en aura qui seront convertis en maisons de travail et en manufactures, et où la paresse des moines fera place à l'activité du marchand et de l'artisan, car nul endroit ne peut mieux s'adapter à ce but que cette ville. Elle estmagnifiquement située dans un pays fertile, sous un climat tempéré, et elle est arrosée par un des plus beaux fleuves d'Europe. Ces réflexions se présentaient d'ellesmêmes à notre esprit tandis que nous flânions dans la ville, et plus particulièrement quand nous allâmes à la « promenade » qui, partout ailleurs et sutout en France, est le lieu de rendez-vous des principaux habitants qui s'y rencontrent pour causer. Mais combien nous fûmes désappointés, dégoûtés, de ne trouver, au lieu du spectacle habituel degaîté et de joie, que deux groupes d'êtres. Dans un coin il y avait environ vingt soldats ; dans un autre, autant de prêtres, tuant le temps à bâiller.
La cathédrale est un vieux et très beau monument de style gothique (1), mais elle est en
(1) Sa construction fut commencée en 1248, puis interrompue
ruines ; l'extrémité du chœur seule est en parfaite condition. Dans l'église Saint-Pierre, nous vîmes le Crucifiement de ce saint par Rubens. Désirant quitter cette ville, qui ne pouvait que nous rendre mélancoliques, aussi vite que possible, nous avions commandé les chevaux pour quatre heures du matin, et comme le maître de poste les avait formellement promis pour cette heure-là, nous nous levâmes à trois heures et demie..., mais les chevaux n'étaient pas là ! Nous allâmes trouver l'homme.
Nous crûmes qu'il allait nous dévorer, et, bien que nous vîmes quantité de chevaux à l'écurie, le misérable ne voulut pas nous laisser partir avant neuf heures. Nous fûmes alors emmenés à une allure si lente que nous n'arrivâmes pas ici avant trois heures et demie.
La poste, comme en France, appartient au gouvernement, mais quelle différence dans l'organisation ! En France, dans chaque maison de poste, un règlement est apposé sur les murs et les voyageurs sont invités à se plaindre si le maître de poste ou le postillon se comporte mal. Dans ce pays-ci, la direction des postes est confiée à quelque officier de l'armée
au xvie siècle. Ses travaux ont été repris eu 1824 et terminés en 1880.
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on demi-solde ou à paye réduite, qui n'a pas d'autres règles que celles de sa propre fantaisie.
Ici également, à notre grande mortification, bien que nous soyons entrés dans les Etats d'un autre prince, c'est encore la môme chanson, avec cette différence que le maître de poste parle poliment et nous assure que nous aurons certainement des chevaux de bonne heure dans la matinée. Nous avons visité le musée de peinture de Dùsseldorf. Une Sainte Famille de Raphaël, un portrait de' saint Jean- Baptiste également par Raphaël, une Assomption par le Guide, Jupiter et Antiope par Van Dyck, plusieurs Rubens et un Albert Durer, sont les tableaux les plus remarquables. Dùsseldorf est une vieille ville malpropre, remplie d'églises, de prêtres et de soldats. Cette partie désagréable de notre voyage nous fait à tous désirer le retour en Angleterre (1). Et cependant nous voyons que nombre de voyageurs anglais qui vont à l'étranger pour quelques semaines se contentent de visiter la Hollande et quelques villes allemandes. Si nous n'avions
(1) Il faut pourtant reconnaître que même au xvme siècle Diisseldorf passait pour une des villes les plus riantes et les mieux bâties des provinces rhénanes.