LES MAÎTRES DE POSTE
vous ai écrit ma dernière lettre de Dùsscldorf. Nous trouvâmes cette ville plus grande que nous ne nous y attendions et, chose nouvelle en Allemagne, elle s'accroil, car ily a des maisons en construction, et quelque apparence de commerce. Du reste, toutes les villes arrosées par le Rhin doivent être commerçantes, quoique les divers gouvernements qui régissent les habitants n'y soicnl guère favorables.
Nous partîmes de Dùsseldorf samedi matin de très bonne heure, dans l'espoir qu'à une vive allure nous atteindrions Amsterdam le soir même. Nous arrivâmes avant dix heures à Duysburg (1), où nous déjeunâmes et commandâmes les chevaux pour le relais suivant, éloigné de quinze milles. Le maître de poste fort poliment nous promit de nous les donner dans un délai d'une demi-heure, mais il s'écoula deux bonnes heures avant que nous remontâmes en voiture. C'est un des tours ordinaires de ces mauvais drôles de faire attendre les voyageurs, dans l'espoir d'avoir des chevaux qui rentrent. Si le maître de poste a cette chance, il fait partir les pauvres voyageurs avec ces chevaux fatigués, les leur fait payer comme
(1) Ou Duisbourg, vieille ville, patrie de Mercator.
chevaux frais, et trompe le roi en partageant l'argent avec le postillon qui repart. C'est cette manœuvre que le gaillard exécuta à notre endroit. Elle lui réussit malheureusement si bien que nous partîmes avec les chevaux de retour, et au lieu de gagner le relais suivant en trois heures, il nous fallut sept heures pour l'atteindre. Mais à autre point de vue il dépassa le but. Il demanda un prix extravagant pour les chevaux, ce que notre intelligent valet eut vite découvert, et comme nous menacions de nous plaindre au commandant à Wesel, il nous fit porter la différence. Nous commençâmes à subir toutes sortes de vexations, dès que nous entrâmes dans un pays gouverné par un despote, car nous nous trouvions dans les Etats du roi de Prusse. Il y circule aussi de l'argent n'ayant pas cours. La ville suivante où nous arrivâmes est Wesel, qui est solidement fortifiée et renferme 14.000 soldats. Ces pauvres diables mènent une vie d'esclaves la plus abjecte. Ils ne reçoivent que six sous par jour, font un service dur, et n'ont pas le droit de franchir les portes de la ville, sauf dans des cas particuliers. L'un d'eux suivit notre voiture et nous demanda si nous n'étions pas Anglais. Il nous conseilla de ne pas rester toute
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la nuit à Wesel, car nous risquions d'être maltraités, et il nous dit qu'il était Anglais et qu'il avait servi dans la guerre d'Amérique. A son retour en Angleterre, il chercha un emploi, et comme il avait un oncle en Allemagne, il vint le voir ; mais, étant malheureusement passé par Wesel, il fut retenu et emprisonné pi usieurs jours et durement traité jusqu'à ce qu'il s'enrôlât. Il nous dit qu'il lui tardait d'être libéré pour pouvoir retourner en Angleterre, car les soldats prussiens ne sont enrôlés que pour dix ans et un jour, et il en avait déjà servi six. Nous'plaignîmes le pauvre garçon, qui paraissait très misérable, et avec quelques bonnes paroles nous lui donnâmes un peu d'argent.
J'eus l'occasion, dans la suite, de raconter son histoire à un officier prussien, et ce dernier me dit : « Oui, il sera libéré, si, à la lin de son engagement, il est invalide ou impropre au service, sinon il faudrait qu'il demandât sa libération, et alors il serait immédiatement attaché aux hallebardes et fouetté d'importance, et cela s'appellerait le renouvellement de rengagement (1). » Quel exemple de tyrannie !
(1) Le Dr Moore (op. cit., 1781), qui n'est guère favorable aux Français, bien qu'à les fréquenter plusieurs de ses préiugés tombent un à un, comme ceux de Rigby, trace un pn-
Comment un pays peut-il être florissant sous un gouvernement capable de pareilles actions ? Mais il n'est pas prospère ; la terre n'est pas cultivée et manque de bras.
Dans les états de ce roi imbécile (1), il n'y a pour ainsi dire pas de classe paysanne. Tout nouveau- né est fait soldat, et avant peu il n'y aura pas d'habitants pour cultiver le sol. Dans les parties du duché de Clèvcs où nous sommes passés, il n'y a pas une centième partie de la terre qui soit cultivée et, là où elle l'est, la seule réôolte semble être le sarrasin, qui sert de nourriture à l'homme et aux animaux. Qui donc aimerait à vivre en Allemagne? Mais ce régime despotique doit avoir une fin, et les tyrans qui se partagent ce pays, si favorisé par la nature, doivent s'attendre à tomber. Il y a une dizaine de jours, les habitants de l'évêchc de Liège secouèrent effectivement le joug ; les bourgeois prirent les armes, chassèrent les soldats de la ville, entourèrent le palais et emmenèrent l'évêque à l'Hôtel-de-Ville, où ils lui firent
rallèle bien curieux — et toujours actuel — entre la dureté de la discipline allemande et du « bon traitement » de l'armée française. Cf. aussi Babeau, p. 239.
1 Frédéric-Guillaume II.