INTRODUCTION XXVII
saisir au moins de quel côté de la balance semble pencher le plateau de la vérité.
Il ne serait pas impossible de les satisfaire dans une certaine mesure, en expliquant les causes de ces contradictions, et de prouver dès mainttnant qu'on a beaucoup exagéré la misère générale do la France avant la Révolution (1).
(1) Au moment où nous corrigions les épreuves de cette Introduction, paraissait, dans le Pays Breton, de novembre 1909, un article de M. Charles Le Gofîic consacré au livre de M. Lorédan, Marion du Faouet et la grande misère du XVIIIe siècle ; M. Le Goffic y fait deux remarques d'une extrême justesse que nous tenons à reproduire t « Avez-vous remarqué combien les demeures paysannes du xvie, du xvne et du xvmc siècles — la plupart sont venues jusqu'à nous : on bâtit en Bretagne pour l'éternité — sont amples, solides, confortables ? Et je ne parle pas des gentilhommières, mais des maisons du « commun ». Et avez-vous fait attention aussi à leur mobilier ? Il était en chêne massif, en châtaignier, en hêtre, et peut-être parce que le sapin n'était pas encore très répandu ; mais il était surtout merveilleusement fouillé et ciselé. On avait, dans les moindres fermes, un souci d'art que ne connaissent plus nos paysans. Les armoires, les ruches, les lits-clos, les fauteuils, jusqu'aux coffres à grain, étaient des merveilles. Restaurés, raboutés, ils font encore leur effet aujourd'hui dans nos salles à manger et nos salons bourgeois.
Mais un tel souci de la décoration suppose peut-être quelque aisance. Les misérables couchent sur la paille, dans des « tanières », comme disait La Bruyère ; ils n'ont cure, et pour cause, de <x fuseaux », de « roses », d'ogives et d'entrelacs à leurs lits.
Et j'ai été frappé encore d'autre chose : nous avons eu diverses jacqueries en Bretagne. La plus terrible fut celle de 1675, où vingt mille bonnets-rouges et bonnets-bleus, tous pa}'sans, dénoncèrent le pacte qui les unissait à la couronne et marchèrent contre les troupes du roi. Mais quelle était la cause de cette jacquerie formidable ? L'impôt mis par Louis XIV sur le tabac, le papier timbré et la vaisselle d'étain.
Réfléchissez un peu cependant : est-ce qu'un impôt sem-
XXVIll INTRODUCTION
Sans perdre de vue que l'histoire a pour but unique la connaissance du passé dégagée de tout esprit de parti, il serait également possible de prouver que là où il y avait misère en France, le gouvernement de l'ancien régime ne devrait point être le bouc émissaire considéré comme Fauteur responsable de cet état de choses.
Disons tout d'abord que si nombre d'historiens ont parlé de l'excessive misère du peuple français il y a quelque cent cinquante ans, c'est parce qu'ils ont procédé par un système facile de généralisation, appliquant à la totalité du royaume ce qui n'était vrai que pour une partie. Que l'on consulte avec soin les sources du temps, soit les documents d'archivns si précieux, disons-nous, parce que, suivant l'expression de M Brunetière, ils n'ont pas été rédigés pour servir à l'histoire, .soit les lettres,
blable eût causé la moindre émotion à des gueux ? Est-ce que les gueux fument, mangent dans la vaisselle d'étain et se servent de papier timbré ?
Est-ce qu'en l'an de grâce 1909 nos petits paysans se permettent encore plus d'une ou deux « pipées » par jour ? El j'en connais qui ne fument que le dimanche ! Est-ce qu'ils ont de la vaisselle d'étain, tout de même plus coûteuse que la poterie commune ? Et leur nourriture ? Et leur boisson ? Marion du Faouet et ses acolytes, dans les « ménages » où ils pénètrent, commencent toujours par se faire servir du cidre, qu'on tire à la clef On boit du cidre, dans le livre de M. Lorédan, que c'en est une bénédiction : sauf dans les fermes riches, aujourd'hui, les paysans bretons boivent de l'eau ou de la piquette
La comparaison, décidément, n'est pas a notre avantage. Et je n'en induis rien pour le moment, sinon qu'il ne faut pas trop se laisser piper aux grands mots et aux belles phrases, et que sur la prétendue misère comme sur l'état d'ignorance où Ion veut qu'aient croupi les populations de l'ancien régime, il est prudent de faire de sérieuses réserves »
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les mémoires ou les journaux du temps, et l'on te pénétrera de cette vérité : c'est que la misère populaire n'est vraiment grande que dans certaines provinces de l'Ouest ou du Centre. Les causes en sont multiples (i). Elles sont de tous les temps, et leur énumération sortirait du cadre de celte préface.
Au contraire, les provinces du Nord, celles de l'Est, un certain nombre parmi celles du Midi, présentent un aspect, florissant. Ce sont celles que visite Rigby. Elles ne forment pas non plus la totalité de la France, il faut en convenir, mais elles tiennent dans le royaume une large place. Rigby est un témoin irrécusable de leur état. Il serait désormais peu loyal aux détracteurs de l'ancien régime de ne pas citer son texte à côté de ceux qui — voyageant ailleurs — n'aboutissent pas aux mêmes conclusions.
Si l'on commet en quelque sorte une erreur géographique en affirmant que toute la France crie famine parce que la Bretagne ou l'Auvergne ont faim, ajoutons que dans l'étude de ces matières on commet souvent aussi — par généralisation encore — une autre erreur d'ordre chronologique. Il est vite dit que le paysan français du xvme siècle périssait d'inanition. Peut-être conviendrait-il, avant de l'affirmer, de se souvenir de la parole de l'Ancien Testament, sur les sept vaches maigres et
(1) La diflérence de culture d'une province à l'autre, par exemple, créerait de notables différences entre leurs productions. Young parcourt plusieurs de nos provinces où le métayage était généralement en honneur. Rigby visite celles du Nord et de l'Est, où le sol est souvent au paysan seul et possède « cette magie de la propriété qui, suivant Young, transforme le sable en or ».