XXXII INTRODUCTION
rait officiellement le pouvoir public ». A la Constituante, il est vrai, revient l'honneur d'avoir mis la théorie en pratique au cours de l'année 1790. Aussi bien, a-t-on considéré la Révolution comme la cause de l'amélioration du sort des malheureux en France, sans songer ou sans vouloir avouer que de telles mesures ne sont jamais spontanées el conçues en même temps qu'exécutées. Ce qu'elle a voulu faire à grand fracas, et dans un tournant brusque, la monarchie le préparait depuis longtemps, avec cette marche lente et sûre qui caractérise l'évolution normale. Comme la plupart des réformes heureuses, la création du comité de mendicité ne fut que la conclusion nécessaire d'un état d'esprit déjà vieux. Elle répondit exactement à des théories et à des idées qui fermentaient dans le cerveau de Louis XVI et qu'il avait fait soutenir aussi bien par Turgot que parNecker.
Une question se pose encore ici. Le peuple au xvme si è nie s'estimait-il heureux de son sort au cours des années grasses ? supportait-il son mal en patience au cours des années maigres ? On aimerait à l'interroger lui-même. Mais ici les textes sont rares (1), car Jacques Bonhomme n'écrivit guère. Tout ce que l'on peut savoir de lui, c'est s'il présentait les apparences du bonheur et si les voyageurs qui l'ont fréquenté ont pu lire sur ses traits
(1) Les Souvenirs d'enfance de Diderot, de Restif de la Bretonne, deMarmontel, issus des classes les plus humbles, n'inspirent point de pitié. Mais d'un aussi petit nombre de textes on ne peut pas tirer une conclusion générale.
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une expression révélatrice de ses senlimenls intimes.
Là, à deux exceptions près, les témoignages sont d'accord, cequi, en matière historique, est un phénomène particulièrement original.
Sauf Young et l'Allemand Storch, tous les voyageurs étrangers sont unanimes à louer la gaîté des paysans français :« Heureux peuple, s'écrie Sterne, qui, une fois par semaine du moins, est sûr de déposer tous les soucis ensemble et de danser et de secouer gaîment le fardeau des peines qui courbe jusqu'à terre le courage des autres nations ! »
« Tous les gens paraissent heureux l » écrit Rigby en traversant la Flandre. « Les villageois sont pleins de vie et de gaîté », nous dit Stevens qui visite la Provence. Et ainsi des autres.
Il est vrai que Tocqueville a fait au sujet de la vieille gaité française la réflexion suivante (1) : « Il faut se défier de la gaîté que montre souvent le Français dans ses plus grands maux. Elle prouve seulement que, croyant sa mauvaise posture inévitable, il cherche à s'en distraire en n'y pensant point et non qu'il ne la sent pas. »
Ce jugement est vraiment paradoxal. Tout au plus pourrait-on dire que la gaîté n'indique point le bonheur matériel, que le malheur s'ignore luimême quand il ne connaît pas de sort meilleur ; mais nous tombons ici dans la subtilité, et on doit convenir qu'il aurait fallu une insouciance et une force d'âme peu commune, au paysan français, pour rire et pour danserlorsque la faim lui tenaillait les entrailles.
(1) L'Ancien Régime, p. 205.