INTRODUCTION XXXV
Alpes, il ne remarque pas seulement une diminution notable delà gaîté dans les régions qu'il parcourt, mais bel el bien cette fois la trace évidente d'un bonheur moindre et d'une misère plus grande. Ceci nous amène à dire que, pour bien juger l'état de la France au xvme siècle, il faudrait encore faire de l'histoire comparée.
Ce n'est point en effet uniquement en regard de la France moderne qu'il convient de situer la France d'hier, mais en regard des autres nations à la même époque. Ici, la conclusion n'est plus à chercher. De l'aveu d'Anne Radcliffe qui visite la Hollande, d'Arthur Young qui apprend à aimer le Roussillon après avoir vu la Catalogne, de Voltaire qui nous parle des « huttes » de la Westphalie, de Risbeck qui voyage en Souabe et en Bohême, et de bien d'autres encore, la comparaison est tout à l'avantage de la France. Rigby fait chorus avec eux. Nous laisserons au lecteur le soin de l'accompaguer dans sa course rapide à travers l'Italie, la Suisse, l'Allemagne et la Hollande, et nous nous bornerons à quelques réflexions sur celte dernière partie de son voyage.
A peine a-t-il traversé la frontière d'Italie qu'il est pris d'un véritable s/^een, d'une sorte de nostalgie de la France. « Les routes sont mauvaises, la misère est extrême, les gens sont voleurs. »
Dans les plaines de Lombardie et dans les vallées de la Suisse, cette impression, il est vrai, se dissipe un peu ; mais quels traits acérés il a en réserve centre l'Allemagne ! Il y bâille « à se décrocher la mâchoire » ; le pays est dénué d'intérêt,
XXXVI LNTRODUCTION
les routes sont cette fois détestables, les terres sont incultes. L'aspect de Cologne est lamentable ; « l'état de misère des habitants semble les rendre impuissants à tout effort, même à celui de se tenir propres. » Le Palatinat est inculte et désolé, et ainsi du reste.
Au sujet du sort de l'armée prussienne, « dont la vie est un esclavage abject », Rigby a écrit des pages bien instructives et bien intéressantes. Il est vrai qu'il appartient à l'école des antimilitaristes et qu'il faut se défier quelque peu de ses appréciations en la matière ; mais cet état d'esprit ne donne que plus de force aux louanges qu'il adresse aux soldats français dans la première partie de sa correspondance.
Plein de méfiance vis-à-vis du métier militaire, Rigby partage aussi les sentiments de ses compatriotes sur le compte du catholicisme. Les « moines et les soldats » (1) qu'il rencontre sur toute sa route sont à ses yeux de véritables épouvantails. S'il nous dit, à propos du duché de Clèves et du Palatinat, « que la terre n'est jamais cultivée dans les Etats d'un tyran », il n'hésite pas à rendre l'archevêque de Cologne responsable de la misère de ses Etats.
« La tyrannie et la superstition, écrit-il en parlant de Cologne, semblent avoir fixé leur demeure ici. Nous en eûmes une preuve suffisante dans le nombre de soldats en armes que nous rencontrions à chaque coin de rue et dans la foule des prêtres et des gros moines à mauvaises mines, la
(1) 11 est toutefois très important de remarquer qu'en France, Rigby ne cesse de louer la bonne tenue et la belle apparence de nos troupes.