‹ Lettres du docteur RigbyChapitre 32 sur 123 · RICHESSE DE LA CAMPAGNE · texte numérisé non relu

RICHESSE DE LA CAMPAGNE

Je dois avouer que je croyais les Français légers, insignifiants, d'un extérieur chétif, et vivant dans une misérable condition causée par l'oppression de leurs maîtres. Ce que nous avons vu contredit cette appréciation (1) ; les hommes sont vigoureux et bâtis en athlètes, et l'apparence du pays montre que le travail reçoit des encouragements.

Les femmes aussi — je parle de la classe populaire qui dans tous les pays est la plus nombreuse et la plus utile — sont robustes et bien faites (2) et paraissent s'adonner à beaucoup de travaux, surtout à la campagne. Elles portent de gros fardeaux et se rendent au marché avec les produits des champs et des jardins sur leurs dos. Une Anglaise jugerait peut-être cela dur, mais les paysans en Angleterre ne sont certainement pas aussi aisés ; en toutcas, ils sontloin de paraître aussi heureux.

Ces femmes, avec de grandes et lourdes hottes sur le dos, ont toutes de très bons bon-

(1) Remarquez que ceci fut écrit dans la Flandre française. (Note du Dr Rigby.)

(2) Young, au contraire, est étonné de la caducité des paysannes françaises. Causant avec une d'elles en Champagne, écrit-il, « on lui eût donné, même d'assez près, de soixante à soixante-dix ans, tant elle était courbée, tant sa figure était ridée et durcie par le travail. Elle me dit n'en avoir que vingt-huit ». (T. I, p. 235.)

nets sur leurs cheveux poudrés ; elles sont parées de boucles d'oreilles, de colliers et de croix (1). Nous n'en avons pas encore vu avec un chapeau. Ce qui me frappe le plus dans ce que j'ai observé, c'est la différence étonnante entre ce pays et l'Angleterre. Je ne sais ce que nous pourrons penser ultérieurement, mais pour le moment la différence semble être en faveur de la France. Si les Français ne sont pas heureux, ils paraissent du moins l'être beaucoup (2).

Arrivés à Lille à huit heures du soir, nous

(1) Ce portrait des femmes françaises est pUls raisonnable que celui tracé par Lady Montague, qui prétend que nos compatriotes avec leurs fards, leurs cheveux courts et frisés, n'ont même pas figure humaine et ressemblent à des moutons nouvellement écorchés. Goldsmith, au contraire, déclare, après avoir voyagé en France, qu'en fait de mode les femmes y sont des architectes parfaits.

(2i La surprise souvent manifestée par Rigby lorsque l'occasion lui est donnée de remarquer et de « découvrir » quelque chose de bon chez les Français prouve combien les préjugés contre nous étaient enracinés en Angleterre au xviii" siècle. A côté de Bolingbroke et de Chesterfield, qui dépeignent la France comme le pays du savoir-vivre, les écrivains anglais sont nombreux qui ont à tâche de nous noircir auprès de leurs compatriotes. Cette hostilité contre la France, le chevalier Temple l'exprimait bien lorsqu'il défendait à sou fils d épouser une Française, « ayant toujours eu, disait-il, une grande haine pour cette nation à cause de son caractère fier et impétueux, si peu assortissant avec la dépendance servileoù elle est chez elle. » Cf. Babeau, Voyageurs en France, p. 200. Cf. aussi Miscellaneous remarks... de Sacheverell Stevens qui, voyageant en France au xviue siècle, écrit une longue diatribe contre notre pays.

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