LILLE
fûmes, comme d'habitude, surpris de voir la foule qui remplissait les rues. Lille est une grande ville, la capitale delà Flandre française, et la résidence de nombreuses familles distinguées.
C'est une place forte avec beaucoup de soldats, environ 10.000 hommes bien habillés et de bonne apparence. Après un excellent déjeuner avec du café, un « valet de place » nous accompagna à la citadelle.
Les fortifications sont importantes et étendues, avec des jardins dans les fossés, plantés de légumes par les soldats. Ces derniers sont très propres ; loin d'être maigres et chétifs, comme John Bull voudrait nous le persuader, ce sont de beaux hommes, grands, bien découplés, et leurs physionomies et leurs manières manifestent une gaieté et une politesse qui sont particulièrement agréables. Ils paraissent également en très bonne santé ; on prend grand soin d'eux.
Il commença à pleuvoir, nous prîmes alors une voiture qui nous conduisit à l'église Saint- Pierre, à Fheure de la messe. L'édifice, les riches ornements des prêtres, la musique, etc., étaient très remarquables. Les instruments de musique sont principalement des basses,
des contre-basses, des serpents, etc., mais il n'y a pas d'orgue ; le bruit de ce dernier compromettrait, pense-t-on, la solidité de l'édifice. Nous fûmes aussi dans deux couvents ; dans l'un d'eux les religieuses assistaient à la messe, spectacle très mélancolique à mes yeux ; cependant elles ne semblaient pas malheureuses. J'avais une lettre non cachetée de M. Suffield pour l'abbé Moore, mais elle contient des éloges si extravagants sur moi que je n'ai pas eu l'impudence de la remettre. Les boutiques étaient maintenant toutes ouvertes, et les gens aussi affairés qu'un autre jour. En fait, le dimanche semble se distinguer par plus de réjouissances. On serait tenté de croire que la religion est peu comprise : les fidèles disaient leurs prières avec une grande indifférence et en hâte et paraissaient impatients d'en avoir fini(l). S'ils avaient un peu plus de dévotion
(1) Sacheverell Stevens (op. cit.) a la même impression dans l'église de Montreuil et déclare que les cérémonies du culte sont « une simple farce » ;mais il manque, il est vrai, d'avoir maille à partir avec les fidèles — plus attachés qu'il ne le croit à leur culte — et qui se montrent indignés de son insolente attitude. En 1766, le hargneux Dr Smollett (cf. Babeau, op. cit.), qui promène sa méchante humeur et son avarice par toute la France, a le bon sens de constater, avec une impartialité dont il n'est point coutumier, que les pompes religieuses relèvent le moral du peuple français. lia soin toutefois de n'y voir qu'une heureuse comédie. .