CAMBRAI
dans les églises, j'approuverais beaucoup la façon joyeuse et animée dont ils jouissent de leurs dimanches, car je suis sûr qu'elle contribue à leur bonheur.
Chantilly, mardi matin, 7 juillet 1789.
Ma dernière lettre était datée de Lille que nous avons quitté à deux heures, et vers six heures nous étions à Douai, où se trouve Master Pitchford.
Le collège (1) est excellent, et M. Gibson le directeur, pour qui nous avions une lettre, est un homme très aimable et de beaucoup de bon sens. Douaiest une Université et compte autant d'étudiants qu'Oxford. Comme les autres villes, elle était remplie d'habitants ; elle est fortifiée et bien bâtie. Entre Lille et Douai nous rencontrâmes de nombreux groupes dansant joyeusement dans la soirée.
La ville suivante fut pour nous Cambrai, autre grande ville fortifiée ; beaucoup de vieilles maisons, mais aussi beaucoup de beaux édifices. On en construisait un sur la « Grande Place », aussi vaste que Somerset House (2).
(1) Le collège anglais.
(2) L'hôtel de ville actuel.
16 LIiTTUES DU DOCTEl'H U1GBY
Cambrai est le siège d'un archevêché, et dans la cathédrale on montre le tombeau de Fénelon, le célèbre auteur de Télémague. Nous l'avons visitée à la chandelle, sur les instances d'un Français qui se tenait à la porte de l'hôtel. Mais nous dûmes lui savoir gré de son insistance. La Cathédrale (1) est d'une magnificence qui défie toute description, si la grande quantité d'argent massif qu'elle renferme doit lui mériter cet éloge.
Nous avons soupe et couché ici. La table française nous convient tout à fait ; la cuisine est admirable : des fricassées à faire les délices d'un alderman de Norwich.
Hier nous avons franchi très aisément plus de quatre-vingt-dix milles ; les routes sont excellentes, les chevaux bons pour voyager, meilleurs, je crois vraiment, que les chevaux anglais; mais ils sont tout hérissés, avec de longues crinières et de longues queues. Leurs oreilles ne sont ni écourtées ni taillées. C'est, je crois, ce qui provoque les quolibets de nos compatriotes à leur endroit.
Nous traversâmes une campagne ravissante, car ici elle commence à offrir plus de variété
(1) La cathédrale de Cambrai et le tombeau de Fénelon furent détruits en 1793. (Note de Lady Eastlake )
ROYlî
qu'en Flandre. La culture de ce pays est vraiment incroyable (1); nous avons parcouru plus de deux cents milles, et nous n'avons pas vu un pouce de terrain qui ne fût soigneusement entretenu et fertile (2).
L'agriculture occupe surtout les femmes.
Toute la terre est sarclée à la main . Les paysans sèment des carottes avec du blé, et arrachent le chaume à la main, laissant ainsi une récolte passable de carottes : exemple extraordinaire de travail ingénieux. Je suis sûr que ces gens ont tout ce qu'il faut pour être heureux ; tout ce que nous voyons porte la marque d'un travail industrieux et d'un joyeux entrain (3).
Les femmes que nous vîmes hier sont beaucoup plus belles que celles que nous avions observées les jours précédents. Dans une loca-
(1) En 1787 les terres entre Calais et Beauvais se louaient communément 24 livres l'arpent, et aux environs de Béthune elles atteignaient de 100 à 120 livres. (La vie agricole sous l'Ancien Régime, baron de Calonne.)
(2) Sacheverell Stevens, dont nous avons lu plus haut les preuves d'hostilité contre la France, reconnaît pourtant aussi la fertilité et le bon état agricole de la Picardie. Il écrivait en 1738. Smollet fait les mêmes réflexions en 1766 sur les environs de Boulogne.
(3) Il n'en est pas de même très près de la Picardie, en Soissonnais, où la misère est extrême. Cf. Procès-verbaux de l'Assemblée provinciale du Soissonnais, 1787 .
lité appelée Roye, elles sont d'une beauté vraiment remarquable, et presque toutes celles que nous aperçûmes pourraient être des objets d'admiration. Leur vêtement est d'une simplicité charmante. Elles sontbien coiffées ; et elles ont le sourire aux lèvres. Elles semblent avoir la simplicité de la nature et de l'innocence. On nous dit que l'eau est si bonne à Roye qu'elle les rend toutes belles.
Aujourd'hui nous avons ouvert le landau, et, pendant les douze derniers milles, nous avons traversé une forêt qui a été plantée il y a plusieurs siècles par la main de lanature (1).
Propriété du prince de Gondé, cousin du Roi, c'est le royaume incontesté des cerfs, des sangliers, des faisans et de toutes sortes de
(1) Pour aller de Roye à Chantilly, Rigby traversa la forêt d'Halatte, les bois d'Apremont et la forêt de Chantilly qui, avec les forêts de Pontarmé et de Ermenonville, forment un domaine forestier considérable dont la plus grande partie appartenait alors aux Condé, qui la tenaient par héritage des Montmorency. Le prince dont l'auteur parle ici était Louis- Joseph de Bourbon, prince de Condé (1736-1818] qui, en émigration, devint chef de l'armée de son nom. Le beau domaine de Chantilly dont Rigby dépeint ici les splendeurs — avec les réticences que lui impose son goût national à l'endroit des jardins à la française, dont il ne comprend pas les beautés — devait bientôt subir les dévastations révolutionnaires. Le château de Chantilly fut transformé en prison, puis à demi démoli par la suite. On sait qu'il a été réédifié par le duc d'Aumale.