L ARSENAL
J'avoue que je suis très enclin à estimer beaucoup ce peuple.
Tout le monde parle politique. Des journaux sont vendus au coin des rues, et des groupes considérables sont constamment au Palais- Royal, pérorant avec passion (1). Les Tiers États ! tel est le cri populaire. Ce matin, notre voiture fut arrêtée par quelques hommes qui pavaient la rue. En regardant à l'intérieur, ils dirent : Laissez-les passer ; ils sonl messieurs des Tiers Etats. Dans quelques jours nous devons aller à Versailles, où nous comptons assister aux séances de l'Assemblée Nationale, ce qui sera une grande satisfaction pour nous.
Après Notre-Dame nous visitâmes l'Arsenal, mais nous ne pûmes obtenir la permission de voir la place d'Armes. Le célèbre M. Lavoisier(2) habite un superbe hôtel tout proche. J'avais une lettre pour lui, du docleur Priestley (3),
(1) « Toute la journée, écrit Arthur Young (2-1 juin 1789), il y a eu 10.000 personnes au Palais-Ro3'al. » Cf. aussi ?Jontjoie, Conjuration du duc d'Orléans, 2e partie, p. 144 ; Bailly, t. II, p. 130 ; ïaine, Les origines, t II, p. 42, etc.
(2) Ce grand homme fut guillotiné, dans la force de l'âge, en mai 1794 (Note de Lady Eastlake.)
3 Jos. Priestley, phi'sicien et théologien (1733-LS04), se plaça par ses nombreuses découvertes en chimie et en physique au nombre des premiers savants de l'Europe, mais il s'attira des persécutions par l'ardeur avec laquelle il défendit
mais il était retenu par une affaire urgente. Dans l'Arsenal (1), le salpêtre est purifié pour la fabrication de la poudre à canon, sous la direction de M. Lavoisier. Nous vîmes quelques beaux cristaux de nitre. Nous allâmes ensuite à la manufacture de glaces (2), qui est une industrie très importante. Nous vîmes des glaces de très grandes dimensions, et le tain qui les recouvre comme en Angleterre ; mais comme ce travail est fait sur une plus grande échelle, il semble être exécuté avec plus de soin. Nous vîmes aussi la Bastille, formidable construction.
Nous dînâmes à une table d'hô-le, et nous fîmes un excellent repas, avec vin et fruit, à 1 shilling 8 pence par tète. Dans la soirée , nous retournâmes au Théâtre-Italien, où jouait Mme du Gazon (3) dans la Barbe Bleue. C'était un parfait spécimen du mauvais goût
en religion l'unitarisnie et en politique les principes de la Révolution française. Ami de Lavoisier, c'est également muni d'une lettre de lui que Young se présenta au grand chimiste, avant Rigb3^.
(1) Situé rue de Sully,
(2) Rue de Reuilly, au quartier des Quinze-Vingt, cette manufacture avait été construite en 16G6 par Colbert.
(3) Mme Gourgaud dite Dugazon (1755-1821) avait débuté dès l'âge de 12 ans au Théâtre-Italien. Elle se relira vers 1806. Elle jouait les soubrettes et les amoureuses avec une telle perfection qu'elle a donné son nom à ces emplois.
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du drame français, mais Mme du Gazon a certainement un grand talent et une belle voix. En ouvrant la porte du cabinet secret et en apercevant pendues cellesqui Pavaient précédée, elle poussa son cri d'horreur d'une façon admirable. Nous soupâmes avec M. Dallos, et nous fîmes une promenade au Palais-Royal entre onze heures et minuit. La foule y était considérable, agitée, et parlait politique.
10 juillet. — Nous avons visité la « Bibliothèque du roi» (1), admirable établissement. Ensuite l'Hôtel-Dieu qui est sale et encombré (2) : il contient jusqu'à 8.000 malades. La meilleure salie est celle des malades de la pierre. Nous avons passé la soirée à l'Opéra. Il y a quelques scènes brillantes, des danses extraordinaires exécutées par Vestris (3) ; mais la représentation était en somme fastidieuse et sans intérêt.
Nous nous portons tous à merveille et nous n'avons eu aucun ennui depuis notre départ d'Angleterre, si ce n'est des punaises dont mes
(1) Qui est, comme on le sait, la Bibliothèque nationale actuelle, située rue de Richelieu.
(2) Situé île de la Cité, au sud du parvis Notre Dame.
(3) Gaetano-Apolino Balthazar Vestris (1729-1808), le célèbre danseur aussi connu par sa vanité que par son talent.
compagnons se plaignent, mais auxquelles j'ai entièrement échappé.
Paris, hindi matin, 13 juillet 17S9.
Je n'ai pas besoin de vous informer de la condition incertaine où le gouvernement français se trouve depuis quelque temps. Après diverses discussions qui eurent lieu entre le parti populaire et les amis du régime existant, des troubles très sérieux survinrent hier.
Un ministre favori, M. Necker, s'est retiré samedi. Aussitôt que sa démission fut connue à Paris, le parti du peuple, qui dep"uis quelque temps s'assemblait au Palais-Royal, se forma en groupes nombreux, et envoya une députation à tous les théâtres et lieux de plaisir publics, tous ouverts ce jour-là, dimanche, pour leur demander de ne point donner de représentations, parce que, disaient-ils, le départ du ministre avait porté un coup violent aux amis de la liberté. Depuis une semaine environ, des troupes considérables sont entrées à Paris et campent dans les murs de la cité ; mais beaucoup ont quitté le camp pour se mêler à la populace, jurant que, quoi qu'il arrivât, ils ne tireraient pas sur leurs concitoyens.