A VERSAILLES
Target (4) fut le seul que nous trouvâmes chez lui. Il causa très librement sur la situation de la France. Il dit que la crise approchait rapidement, que la cour était poussée aux extrémités. Mais il savait qu'elle avait résolu de se débarrasser du contrôle de l'Assemblée, de frapper un coup décisif contre la résistance croissante du peuple et de renier la dette publique. « Nous, dit-il, Mirabeau, La Fayette, moi-même et d'autres sommes tous proscrits ; mais nous sommes sûrs du peuple, et sommes persuadés, non sans raison, que l'armée se prononcera pournous. Nous connaissons l'imbécillilé qui domine à la cour, et le manque de vigueur de l'administration. C'est pourquoi, ajouta- 1 il, nous sommes convaincus que la lutte se terminera en faveur du peuple, et bien que, comme individus, nous devions nécessairement être exposés à diversdangers, néanmoins, comme membres de l'Assemblée, nous conservons un calme et une confiance dont nos ennemis ne nous croient pas capables et que cependant nous possédons infiniment plus qu'euxmêmes. »
(1) 13. Targel, avocat célèbre, académicien, député du tiers aux états généraux. Il eut peu de succès à la tribune. Pendant la Terreur il fut secrétaire d'un comité révolution-
Dans l'après-midi du dimanche, nous nous promenâmes dans le parc, les jardins et les bois dépendant du château. Belle campagne, mais les jardins sont mal dessinés (1). Au cours de ces promenades, nous vîmes de nombreux membres de l'Assemblée, particulièrement du tiers état, vêtus de noir, qui discutaient avec beaucoup d'animation. Et nous nous souvînmes des jardins d'Athènes remplis de philosophes. Nous ne pûmes voir la splendeur du château, le roi et la reine allant à la messe sous les regards d'une telle foule mélangée, sans songer à la situation particulière du pays ; le visage de Marie-Antoinette portait les traces d'une profonde anxiété. Elle avait encore assurément cette dignité du maintien qui, suivant plusieurs descriptions, prêtait autrefois un piquant intérêt à ces charmes que la nature lui a prodigués, mais cela ressemblait davantage à un air de sévérité. Le front était plissé, les sourcils proéminents, et les yeux à peine ouverts et regardant de côté et d'autre avec un air de méfiance trahissaient, au lieu de la gaieté ou même de
nairc, dont, au reste, il s'eflorça de modérer les rigueurs. 11 fut nommé en 1798 membre delà Cour de cassation.
(1) Toujours la prévention de l'Anglais contre les jardins à la française
HETOUR A PARIS 48
la sérénité, les soupçons et les inquiétudes. Cette expression diminuait nécessairement beaucoup la beauté qui l'avait justement rendue célèbre autrefois (1).
Comme je la regardais, mon attention fut détournée par un des gens d'armes présents à l'église qui me fit de la place à côté d'un des piliers ; il me demanda tout bas si j'arrivais de Paris le jour môme et si on ne s'attendait pas à des troubles. Je répondis que je ne le croyais pas ; mais il me répliqua qu'ils étaient certainement imminents, et ni son air ni ses manières n'en témoignaient aucune désapprobation.
Après le service divin, nous devions visiter la vaste collection de tableaux du château (2), mais la nouvelle que nous venions d'apprendre ainsi et le fait que les troupes étaient dirigées avec précipitation sur Paris nous déterminèrent à y retourner de bonne heure. Heureusement que nous partîmes sans plus tarder, car avant la nuit les communications entre les deux villes furent coupées ;
(1) Outre ses inquiétudes sur la situation du pays, la reine pleurait la mort du premier Dauphin, survenue deux semaines auparavant.
(2) Installée parle comte d'Angiviller, dir ecteur général des bâtiments, et justement célèbre.
nous rencontrâmes en chemin deux régiments d'infanterie avançant à marche forcée. En arrivant nous trouvâmes l'agitation dont nous avions été les témoins auparavant. Nous dînâmes tranquillement avec M. Dallos et allâmes avec lui au Théâtre-Français. A peine avionsnous pris nos places qu'un des acteurs vint d'un air grave informer les assistants qu'il n'y aurait pas de représentation, et les prier de reprendre leur argent à la porte.
« Pourquoi, pourquoi ? » cria-t-on aussitôt de tous les points de la salle.
« Une députation du peuple, répondit l'acteur, vient de se présenter ici et nous a déclaré qu'il n'y aurait pas de représentations théâtrales ce soir. » Nous quittâmes donc immédiatement la salle et nous apprîmes bientôt que Necker avait été de nouveau congédié, qu'il était parti secrètement la veille pourGenève et qu'un ministère d'hommes plus hardis avait été formé. Ceux-ci avaient résolu de tout risquer pour maintenir le pouvoir illimité de la cour ; et notre intelligent informateur ajoutait : « Nous savons tous ce que l'on se propose de faire ensuite ; la banqueroute sera déclarée demain, etla soumission du peuple sera assurée à la pointe de la baïon-